I.ith Coulon
Ju^tr Bourrriaitcfl Filitrni de la CorfTctionnc] Place nu Palais Ro/«l 8-H
François, d'un ton piteux. Ni plus ni moins que Victor... je ne peux pas le reconnaître, puisque ça n'est pas vrai.
M. le Président. Alors, dans quel but emportiez-vous les bottes?
François. Dans le but de les emporter, pour qu'il ne les trouve pas... c'est clair !
M. le Président. Vous êtes tous les deux sans famille ?
Victor. Mon Dieu, oui, pour le moment... et voilà longtemps que ça dure.
M. le Président. Est-ce que vous ne pourriez pas donner des renseignements sur vos parents?
François, avec attendrissement. Voilà deux ans que j'ai perdu mon père et ma mère; c'est ce qui fait que je suis abandonné comme ça... Mon père était soldat en Algerre, et il a été tué par les Bédouins.. Ma mère a eu tant de chagrin qu'elle en est morte six mois après , au plus tard. Je suis bien malheureux de n'avoir plus ni père, ni mère! . . — Ici François répand des torrents de larmes, qui sont arrachées à son cœur par la mémoire chérie des auteurs de ses jours.
Le tribunal paraît touché par cette preuve de sensibilité, lorsqu'un homme entre deux âges se présente à la barre.
« Il n'y a pas un mot de vrai dans les paroles du petit François, dit le survenant : ce sont des larmes de crocodille!... C'est moi qui suis le père du mioche... il nous a quittés il y a deux ans, et je m'attendais bien aie voir venir ici quelque jour; c'est dans l'espoir de le retrouver que je viens ici très souvent...
M. le Président. Vous réclamez votre enfant ? Le père Gillet. En fait de réclamation , je demande qu'on le punisse ; ça le corrigera peut-être... Je n'en veux plus... il a cessé d'être mon fils.
François. Papa, je ne me sauverai plus!...
Le père Gillet. Tu n'es plus mon fils, mon enfant... Je n'aurais jamais dû être ton père... ça m'aurait évité bien du chagrin!...
La sévérité du père Gillet n'étant pas de nature à disposer favorablement les juges en faveur des prévenus, le tribunal ordonne que ceux-ci seront enfermés dans une maison de correction.
l'arménien.
Un homme portant le costume arménien vient se placer sur les bancs de la police correctionnelle. L'étrangeté de ce personnage, la singularité de son
vêtement produit un mouvement de vive curiosité.
M. le Président. Prévenu, comment vous nommez-vous?... où ètes-vous né?
L'Arménien. Je me nomme Hilarion - Claude Chopinel, et je suis né à Melun.
L'auditoire paraît abasourdi par cette déclarati on.
M. le Président. Quelle est votre profession ? L' Arménien- Je vends de véritables dattes de Tunis.
M. le Président. Pourquoi portez-vous ce costume ?
L' Arménien. Parce que je vends de véritables dattes de Tunis.
■M. le Président. Vous êtes prévenu d'injures envers un agent de l'autorité dans l'exercice de ses fonctions. Qu'avez-vous à dire pour votre défense ?
L'Arménien. Votre agent ressemble les anguilles de mon pays : il crie avant qu'on l'écorche... Il s'est offusqué, je vous demande un peu de quoi?... rapport que je l'ai appelé andouille... Voilà t-il pas de quoi faire pendre un homme par les pieds ?...
M. le Président. Le procès-verbal constate que vous lui avez adressé d'autres injures; que vous l'avez appelé canaille.
L'Arménien. Je possède assez mon orthographe pour savoir ce que parler veut dire : andouille ou canaille, c'est tout un... qui dit l'un dit l'autre.
M. le Président. Vous l'avez appelé aussi échappé des galères...
L'Arménien. Ah ben ! il faut dire alors que je lui ai dit les cent mille z'horreurs : j'ai dit seulement andouille... n'en mettons pas plus qu'il n'y en a!
M. le Président. EnGn le mot auquel vous tenez tant constitue à lui seul une injure, car on ne peut pas supposer que vous le lui ayez appliqué autrement que par méchanceté.
L'Arménien. C'est un joli petit nom d'amitié... Moi, quand j'aime quelqu'un, je l'appelle andouille, tant pis s'il se vexe!... Dans mon pays, ça se dit tel que je viens de vous le dire : andouille, ça veut dire : gros farceur, bon enfant; ça ne peut pas blesser le sergent qu'on l'appelle farceur, d'autant plus qu'il en est un fameux !.. .
Le tribunal peu satisfait de la synonimie fournie par l'Arménien, condamne celui-ci à huit jours d'emprisonnement.
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