‹ La correspondance de s.e. le cardinal Mercier avec le gouvernement général allemand pendant l'occupation, 1914-1918Chapitre 13 sur 36 · J'ai dit, en effet · texte numérisé non relu

J'ai dit, en effet

« L'heure de la délivrance approche, mais n'a pas sonné. »

À mon vif regret, Excellence, je ne puis préciser davantage la date de notre libération. Et je soupçonne que si le Gouverneur Général m'ouvrait un accès vers mon Roi ou me permettait d'interroger Joffre ou Robertson, von Falkenheyn ou von Hindenburg, nous n'en saurions pas

(i) Trad. : 1830 — une date historique, à laquelle le peuple belge a arraché sa liberté à ses oppresseurs.

Notre valeureux Roi et notre Reine... seront portés en triomphe.

(2) Trad. : Un vicaire de notre diocèse a été condamné à 12 ans de travaux forcés.

(3) Trad. : L'heure de la délivrance approche, mais n'a pas encore sonné.

Ihre Ausfùhrungen grunden. (1)

7. Der Schuldtragende an diesem schrecklichen Kriege muss an seinen Platz verwiesen werden. (2)

beaucoup plus long. Aussi, après la phrase incriminée, ai-je aussitôt ajouté : « De- » meurons patients. Ne lais- » sons pas fléchir nos cou- » rages. Abandonnons à la » Divine Providence le soin » de parfaire notre éduca- » tion nationale. » J'ai exhorté mon auditoire « à l'endurance », « à la patience », et je lui ai cité en exemple « une humble femme qui, entendant discuter les possibilités d'une conclusion prochaine de paix, avait dit : Oh \ pour nous, il ne faut rien presser; nous attendrons encore. »

7-8. Je n'ai parlé au concret, ni du coupable qui a déchaîné le fléau de la guerre actuelle, ni de l'auteur de la catastrophe qui s'est abattue sur la Belgique. J'ai traduit en français les enseignements du grand théologien du xiii® siècle, saint Thomas d'Aquin ; j'ai énoncé des principes

(i) Trad. : Il m'intéressait surtout de savoir si Votre Excellence a parlé, avec une telle certitude, de l'heure prochaine de la délivrance. S'il en est ainsi. Elle voudra bien me taire connaître les motifs sur lesquels Elle base Son affirmation.

(2) Trad. : Celui qui porte la responsabilité de cette guerre épouvantable, doit être remis à sa place.

8. Derjenîge, welcher dièse Katastrophe ùber das gepniûe Belgien herbeigefiihrt hat, muss bestraft werden. (1)

dont chacun devrait faire à soi-même l'application.

Cette doctrine théologique formule les nécessaires revendications de la justice reconnue — l'auteur du rapport n'a entendu que cela et l'a encore travesti, — mais elle proclame aussi l'interdiction de la haine^ la loi de la fraternité universelle. Aussi ai -je dit :

« Nos lèvres, purifiées par » le feu de la charité chré^ » tienne, ne profèrent point » de paroles de haine. Haïr, » c'est prendre le mal d'au- » trui pour but, et s'y com- » plaire. Quelles que soient » nos douleurs, nous ne » voulons point de haine à 5> ceux qui nous les infligent.

»La concorde nationale » s'allie, chez nous, à la » fraternité universelle.

» Mais, au-dessus du senti- » ment de l'universelle fra- » ternité, nous plaçons le » respect du droit absolu, » sans lequel il n'y a pas » de commerce possible, ni » entre les individus, ni en- » tre les nations. »

(i) Trad. : Celui qui a déchaîné cette catastrophe sur la pauvre Belgique, doit être puni,

Q. In 74 Jahren und einigen Tagen, werden aile Kirch en Belgiens un ter Hochrufen und Freudengeschrei der ganzen belgischen Bevôlkerung erzittern. (1)

9. Je n'ai fait tressauter aucune église de Belgique ; je n'ai parlé ni de « Hoch », ni de cris de joie, mais d'un « triomphal Te Deum ».

Toutefois, il n'y a là que des variantes de détail ou de style.

Mais où le rapport est perfide, c'est lorsqu'il traduit : « Dans quatorze ans, à pareil jour», parles mots :

« Dans quatorze ans et quelques jours ».

Ce dernier trait prouve, une fois de plus, combien il faudrait se défier, d'espions qui connaissent mal la langue dans laquelle nos prédicateurs s'expriment et qui, dans l'espoir de flatter, avec profit, le patriotisme allemand, s'évertuent à prendre ou à mettre en défaut les honnêtes gens qu'ils espionnent.

En résumé, donc. Monsieur le Gouverneur Général, presque la moitié du rapport est du roman; de l'autre partie, un cinquième à peine est correct ; les quatre autres cinquièmes altèrent le sens et l'ordonnance de ma pensée.

Je tiens, d'ailleurs, à la disposition de Votre Excellence, si Elle le désire, le texte intégral de mon allocution, tel qu'il

(i) Ti^ad. : Dans 14 ans et quelques jours, toutes les églises de Belgique retentiront des cris de joie et d'allégresse de toute la population belge.

a été lu — car j'ai pris la précaution de l'écrire et de le lire — du haut de la chaire de Ste-Gudule.

Il plaît à Votre Excellence de m'attribuer la responsabilité d'une « manifestation incompatible avec les conditions d'occupation ».

Il y aurait beaucoup à dire sur cette « manifestation », qui a consisté en quelques cris de joie et de reconnaissance à l'adresse des autorités belges, mais l'heure n'est pas venue d'exprimer à ce sujet toute ma pensée.

Je repousse l'insinuation sous-entendue dans'ce bout de phrase de l'avis du 22 juillet : « Dans la soirée, le Cardinal Mercier a traversé la ville en automobile ». J'invite Votre Excellence à confronter cette accusation qu'Elle m'adresse : «Dièse Kundgebung ist von Euerer Eminenz selbst auS" gegangen», « cette manifestation est partie de Votre Éminence elle-même», avec ces déclarations réitérées du Lieutenant-Général Hurt, Gouverneur de Bruxelles et du Brabant : « Mon interdiction de célébrer la fête nationale belge à » déterminé un petit groupe de personnes irréfléchies à » engager le public à résister à l'application de mon arrêté... » Je mets formellement les habitants en garde contre ces » excitations.» Avis du 20 juillet 1916. — «La partie irréflé- » chie de la population avait invité le public, par une abon- » dante distribution de billets, à ne pas suivre mes prescrip- » tions. » Avis du 22 juillet 1916.

Les excitations à la révolte sont, — à tort ou à raison, c'est chose indifférente à ma thèse — signalées par le Gouverneur du Brabant, dès le 20 juillet, et mon sermon, que le Gouverneur Général dénonce comme le premier signal de la manifestation, n'a été prononcé que le 21 î

J'ai parlé en évêque et je n'ai prononcé que des paroles de charité et de réconfort ; il faut chercher ailleurs la provocation.

Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'assurance de ma très haute considération.

(s.) D. J. Càrd. Mercier, Arch. de Malines.

Département poUtique Bruxelles, le 2S Juillet 1916.

près le Gouverneur Général de Belgique.

S. no I. 6S27.

A Soti Eminence le Cardinal Mercier,

Archevêque de Malines.

Monsieur le Gouierneur Général me charge de transmettre ses remercîments à Votive Eminence, en 7'éponse à Son honorée lettre du 25 courant, pour le soin et la rapidité qu'Elle a ?nis à dissipe)' tout malentendu. Monsieur le Gouverneur Général constate aussi avec plaisir que Votre Eminence n'avait pas l'intention de développer l'agitation qui se manifeste dans la popmlation belge.

Toutefois Son Excellence doit p^^otester contre l'insinuation de Votre Eminence que les rapports sur le sermon, prononcé à Sté-Gudide, sont l'œuvre d'espions. Aucun de ces rapports ne vient d'employés à notre service; tous nous ont été faits par des catholiques croyants qui avaient observé, avec une pénible surprise, l'impression produite dans l'auditoire. Même des Belges ont désapprouvé les paroles de Votre Eminence, car, disaient-ils, elles devaient indubitablement exciter les esprits et continuer à exercer leur action en dehors de l'église. Sa^is doute, Votre E?ninence veut maintenant faire croire, que les pjaroles qu'Elle a employées ont été mal interprétées. Mais des personnes simples ont fait attention, d'une manière toute spéciale, à des phrases comme « L'hernie de la délivrance approche, mais n'a pas encore sonné y>; malgré toutes les ^ estrictions prudentes dont Votre Eminence les alenveloppées, ces phrases restèrent au fond de leur mémoire. Le fait que les jjciroles prononcées par Votre Em^mence ont été

mal comprises, est en tout cas une preuve qu'EUe ne s'est pas rendu clairement compte de l'influence pjossible de Son discours.

Malgré toutes Ses bonnes intentions, Votre Eminence continhue à em2)ccher la popidaiion de juger d'une façon exacte ta situation réelle. Votre Eminence a écrit qu'aucun des généraux d'état-major des armées en lutte ne pourrait prédire la fin des hostilités] aussi Monsieur le Gouverneur Général ne parvient-il pas à comprendre, comment Votre Eminence peut, de Son côté, faire une prophétie sur l'issue de la guerre. En tout cas. Monsieur le Gouverneur Général prie Vot?^e Eminence, d'une façon pressante, de veiller à éviter à l'avenir tout malentendu et, dans ce but, de s'abstenir d'émettre en public des considérations qui peuvent donner lieu, dans le peuple, à de fausses interprétations. Votre Eminence a déckwé, à maintes reprises, qu'EUe connaissait si bien le caractère des Belges. Elle ne devrait cependant pas perdre de vue qu'il arrive aisément que des déclarations faites par un orateur provoQuent des effets opposés à ceux qu'ic en avait attendus.

En terminant, je voudrais rectifier une erreur de Votre Eminence. Dans sa lettre du 24 juillet, Monsieiw le Gouverneur Général a dit : «Cette manifestation est partie de Votre Eminence Elle-même y>. Sous les mots «cette manifesteition», il fallait entendre uniquement le sermon prononcé à Ste-Gudide, Monsieur le Gouverneur Général n'avait pas l'intention de discuter avec Votre Eminence les incidents qui se sont passés le soir ; ceux-ci ont déjà été examinés par une autre juridiction . Par le fait même, les conséquences, que Votre Eminence fait décoider de ce malentendu n'ont plus de raison d'être.

J'aurai l'honneur de répondre prochainement en détail à la lettre que Votre Eminence a adressée à

Mo/fsici(r lc(n)uccj'ncHrGéïicr(dendnte du I2jiiilfe/(i); j'durai l'occasion de toucher une autre question qui, à cause de l'état d'agitation qu'elle ne cesse d'entretenir au sein de la pojndation belge, doit receiioi)' une solution définitice.

Je prie Votre Eminence d'agréer l'expression de ma considération la plus distinguée, et j'ai l'honneur d'être

Son très dévoué,

(s.) Lanchen.

Archevêché de Malines. Malines, le 29 juillet 1916.

A Son Excellence Monsieur le baron von Bissing,

Gouverneur Général , Bruxelles.

Monsieur le Gouverneur Général,

J'ai l'honneur d'accuser réception à Votre Excellence de la lettre I, 6827, qu'Elle a chargé Monsieur le baron von der Lancken de m'écrire en son nom.

Dans sa teneur générale, la lettre reconnaît, et j'en suis heureux, que mon allocution du 21 juillet avait été incriminée à tort. Le rapport fait à Votre Excellence était infidèle. L'équivoque fondamentale est donc écartée.

Sur deux points de détail, toutefois, l'auteur de la lettre déclare n'être pas satisfait. Il trouve que j'ai joué le prophète, parce que j'ai dit : « L'heure de la délivrance approche ». Puis, je me vante à tort de bien connaître le caractère du peuple belge : la manifestation du 21 inflige un démenti à mes prévisions.

Mais je n'ai pas dit : « L'heure de la délivrance approche » ; j'ai dit : « L'heure de la délivrance approche, mais n'a pas sonné. Demeurons patients. Ne laissons pas fléchir nos

(i) Voir p. 2i8.

courages. Abandonnons à la divine Providence le soin de parfaire notre éducation nationale ». Autant le premier membre de phrase, seul, est imprécis, autant il est clair, dès qu'il est replacé dans son contexte. Tant il est vrai, toujours, qu'il suffit de prendre deux lignes d'un auteur pour le faire pendre.

Supposez-vous en face d'un détenu condamné à un an de prison. Après huit mois de détention, vous lui dites : Courage, mon ami, l'heure de la délivrance approche. Croyez-vous qu'il ne vous comprenne pas ?

La prisonnière, c'est la Belgique. Elle, aussi, comprend.

Mais, si elle comprend, dites-vous, d'où vient qu'elle s'insurge, malgré vos paroles que vous prétendez être des paroles d'apaisement et de réconfort? Ou vos paroles ne sont pas apaisantes ; ou vous connaissez mal la mentalité belge.

D'abord, répondrai-je, l'émotion populaire que vous avez aperçue ou cru apercevoir, est-elle bien~ l'effet de mon discours ? N'avez-vous pas avoué en avoir, dès le 20, c'est-à-dire dès avant mon discours qui est du 21, constaté les indices ? Si, — au lieu de menacer de six mois de prison ou de 20.000 marks d'amende les personnes qui iraient pieusement déposer une fleur au pied d'un monument national ou qui pousseraient l'audace jusqu'à fermer, au jour anniversaire de notre indépendance, leur café ou leur magasin, — vous aviez respecté, ne fût-ce que par votre silence, notre sentiment national, le peuple n'eût pas éprouvé le besoin de se montrer frondeur. C'est ce que je voulais faire entendre lorsque je terminais ma lettre du 25 juillet par ces mots que, par déférence pour mon correspondant, je laissais dans l'imprécision : « Je n'ai prononcé que des paroles de charité et de réconfort : il faut chercher ailleurs la provocation ».

Ce qu'il y a eu de plus grave, aux yeux du Pouvoir occupant, dans « la manifestation » du 21, c'est évidemment l'incident qui s'est produit « dans la soirée, lorsque le

Cardinal a parcouru les rues de la ville en automobile »,attendu que c'est cette «manifestation» qui a motivé la sentence de condamnation du Gouverneur de Bruxelles et du Brabant : « Par conséquent, j'ai proposé à Monsieur le Gouverneur Général d'infliger une amende à l'agglomération bruxelloise. Monsieur le Gouverneur Général a donné suite à ma proposition et a infligé une amende d'un million de marks».

Or, à quoi se réduisait cette manifestation, dont je puis parler en connaissance de cause, pour en avoir été personnellement témoin?

La promenade que le Gouverneur allemand de Bruxelles et du Brabant me fait faire en automobile « à travers les rues de la ville » a consisté en un parcours d'une bonne centaine de mètres, depuis l'Institut Saint-Louis jusqu'au point du boulevard qui est au niveau et en face de la rue de Brabant. J'avais pris place, aussi simplement que possible, dans une automobile fermée, dont les vitres demeurèrent hermétiquement closes. Quelques personnes m'accompagnèrent, sur ce parcours, de leurs acclamations, sans proférer un seul cri qui pût offenser les Autorités allemandes. La Po//ze/, qui avait laissé le monde se grouper librement aux abords de l'Institut Saint-Louis, ordonna alors, très inutilement, une charge à la baïonnette, tandis que ma voiture prenait, par la rue de Brabant, la route la plus directe vers Malines. Passé les cent mètres de boulevard, plus personne ne suivit mon automobile.

Voilà les faits dans toute leur simple expression.

Franchement, Monsieur le Gouverneur Général, y a-t-il là matière à une amende d'un million deux cent cinquante mille francs ?

D'ailleurs, puisque Votre Excellence veut bien reconnaître, aujourd'hui, que ma prédication de Sainte-Gudule n'était pas séditieuse, ne serait-il pas logiqae c: équitable de lever une peine qui ne se justifiait, aux yeux du Pouvoir occupant lui-même, que par une sédition supposée ?

Agréez, Monsieur le Gouverneur Général, l'assurance de ma haute considération.

(s.) D. J. Card. Mercier, àrch. de Màlines.

De son côté, le ff. de bourgmestre dç Bruxelles, M. Lemonnier^ au nom des administrations communales de l'agglomération bruxelloise, adressa une requête au Gouverneur Général pour lui demander de revenir sur sa décision. Le baron von Bissing resta inflexible et la peine fut maintenue.

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