‹ La correspondance;Chapitre 24 sur 107 · Voyez leur rapport sur le Feu. [Noie de Marat · texte numérisé non relu

Voyez leur rapport sur le Feu. [Noie de Marat

Le croira-t-on? Ces féconds génies n'avaient pas môme imagine au bout d'un an de faire servir ma méthode au choix «les verres destinés aux instruments d'optique, et il a fallu que je leur fasse connaître les avantages précieux qu'elle a sur toutes les autres méthodes employées jusqu'à ce jour. Ce fait est prouvé par le Journal de Paris du 25 octobre 1771*, sous le n°... (j'ai égaré .ce journal que je me disposais à vous faire passer)', où vous verrez une lettre de l'abbé Filassier, mon élève.

Yo\ mis maintenant, en raccourci, le parti que j'en ai tiré. D'abord, je l'ai employé à rendre visible le fluide igné, cet être inconnu avant moi, et qui joue un si grand rôle dans les œuvres du créateur. Combien de systèmes n'avaient pas été publiés sur la nature du feu? Systèmes dont les absurdités sans nombre enflent les bibliothèques et font perdre à la jeunesse un temps précieux.

L'Académie des Sciences, sentant combien il était intéressant d'avoir des connaissances certaines sur celle matière, en avait fait le sujet de l'un de ses programmes. Tout ce (ju'il y avait de savants distingués en Europe concourut. Trois des plus beaux génies, Euler, Bœrbave, Bernoulli, établirent chacun dans leurs mémoires un système différent; et le sublime lycée où mes adversaires ont l'honneur de siéger, oubliant que la vérité est une, ou ne sachant à quel signe la reconnaître, se détermina prudemment à les couronner tous trois".

Après deux mille ans passés à rechercher inutilement ce qu était le feu. je me présente à MM. de l'Académie : j'arme d'un microscope solaire le volet d'une chambre.. obscure, je place dans le cône lumineux un boulet incandescent, je les prie d'approcher de la toile, et je leur fais toucher au doigt

1. l/article du Journal de Paris auquel Marat fait ici allusion a été reproduit par Chèvremont. On le trouvera plus loin, p. 86.

- Voyez les Mém. des Savants étrangers dans le Recueil de ceux de l'Académie, vol. de 1738. [Note de Marat

et à l'œil l'agent nouveau dont ils n'avaient pas la moindre notion; je leur en fais voir les attributs, les manières d'agir. Je leur démontre qu'il ne se trouve pas dans les rayons solaires, etc., etc. Enfin, après un examen aussi amusant que facile, je dégage la théorie du feu de toute hypothèse, de toute conjecture, de tout raisonnement alambiqué ; je la purge d'erreurs; je la rends intuitive, je la dépose dans un petit volume. Et ce serait de la plume d'un ignorant qu'on aurait vu sortir ce petit volume, qui condamne à l'oubli tout ce que les Sociétés savantes ont jamais publié sur cette matière?

De toutes les sciences exactes, l'optique fut toujours la plus cultivée. Jusqu'à Newton, il est vrai, elle était encore au berceau; mais ce grand homme en fit l'objet de ses études et parvint à en donner une théorie.

Jamais doctrine nouvelle ne trouva plus de partisans et jamais nouvelle doctrine ne trouva plus d'adversaires : les premiers l'admirent sans examen; les derniers en attaquèrent quelques points particuliers et firent mille vaines tentatives pour en démontrer le faux. Enfin, après quarante ans de disputes interminables, elle réunit les suffrages de l'Europe savante.

Le temps, qui amène de si grands changements dans. les opinions humaines, n'en produisit presque aucun à cet égard. Les plus habiles mathématiciens qui se mêlaient d'optique s'étaient bornés à répéter les expériences de Newton, sans rien ajouter à sa théorie. Et c'est au moment où elle semble toucher à son point de perfection que j'entreprends de la ramener aux éléments, c'est à l'Académie des Sciences que je ne crains pas de demander des juges! Prétendre renverser le trophée que le plus beau génie du monde avait élevé à la gloire de l'esprit humain, ou plutôt prétendre arracher à Newton le plus beau fleuron de sa couronne, au milieu même de ses nombreux disciples, de ses zélés défenseurs, devait paraître une entreprise téméraire Mais ces disciples si dévoués n'ignorent pas ce que je sais

faire; ot pas un d'eux n'éleva le moindre cloute (voyez le n° 15), si vous en exceptez le bonhomme Brisson qui, depuis 50 ans, s'amuse à répéter l'expérience du prisme.

Bientôt, 1rs membres de l'Académie accourent chez moi et demandent à voir. J'ai recours à ma méthode d'observer dans la chambre obscure; je fais passer sous leurs yeux une multitude de phénomènes inconnus : ils sont muets d'étonnement, et s'aperçoivent des merveilles qui résultent de l'application de cette méthode à l'optique. Il y a mieux. Je leur fais observer les nombreuses inconséquences de la théorie newtonienne qu'ils admirent en aveugles; j'analyse sous leurs yeux chacune des expériences de leur maître, je leur en démontre le faux, et je les réduis au silence, ou je les force de convenir de leurs erreurs. Enfin, je dépose mes découvertes dans un petit volume. Et ce serait de la plume d'un ignorant que serait sorti ce petit volume qui condamne à l'oubli tant de sublimes spéculations qui composent la masse énorme des recueils académiques? Mais observez que ce petit volume u'esl encore que le canevas d'un traité complet d'optique, science nouvelle où mes adversaires eux-mêmes seront bientôt forcés de venir puiser des leçons.

Jusqu'à moi, tout ce qui avait paru sur l'électricité se réduisait à un ramas d'expériences isolées, compliquées, rentrant les unes dans les autres, et éparses en cinq cents volumes. Il s'agissait de tirer la science de cet affreux chaos; je me renferme dans ma chambre obscure, j'ai recours à ma méthode d'observer, je rend.-, visible ie Quide électrique, je le compare au fluide du feu et au fluide de la lumière, avec lesquels on l'a confondu; j'observe ses propriétés, ses manières d'agir, les phénomènes qui résultent du concours de l'air, de la lumière, du feu à son action; dès !< rs, plus d'hypothèses, plus de conjectures, plus de probabilités; tout devient intuitif, la science se forme. Et ce serait encore un ignorant qui aurait mis à jour le seul outhodiqueja seule théorie connue sur l'électricité?

Encore un mot. Au milieu de mille essais funestes, quelques tentatives heureuses avaient fait sentir que l'électricité médicale pouvait offrir les plus grands avantages à l'humanité. Depuis longtemps elle était livrée aux empiriques. Des physiciens qui n'étaient pas médecins, et des médecins qui n'étaient pas physiciens, se mêlaient d'en former un art raisonné. Ce devait être la tâche d'un homme de génie, qui aurait réuni les deux genres de connaissances qu'elle suppose. Cependant le public est inondé d'une multitude d'ouvrages où se trouve établis différents systèmes. Je les attaque tous, j'en démontre les erreurs et les dangers; puis j'établis les principes à la lueur desquels Fart doit marcher, je distingue les cas où les secours de l'électrisation peuvent être efficaces, de ceux où on l'invoquerait en vain, même avec danger. J'ai pour juges les membres d'une Académie; ils sont entraînés par la force de mes preuves. Et ce serait encore moi ignorant qui aurais forcé une Société savante à couronner mon travail, à m'accorder le triomphe contre celui de ses membres dont elle se glorifie le plus ?

Aux imputations de mes ennemis, on pourrait croire qu'ils manquent eux-mêmes de sens. Mais qu'on ne s'y trompe pas, ils ont leurs raisons pour en agir de la sorte. Ils connaissent la maligne influence de la calomnie, et à force de répéter que je suis un ignorant, ils se flattent d'eu être crus sur parole. Au reste, c'est moins ce que j'ai déjà fait qu'ils redoutent, que ce qu'ils savent que je puis faire encore sous les auspices d'un grand Roi.

Je viens à leur dernier trait. Ils ont cherché à inspirer de l'effroi sur mon compte, en insinuant que le plus grand malheur qui pût arrive)' à l'Espagne serait de m'y recevoir. Cette odieuse imputation ne saurait tomber -sur l'homme de lettres supposé sans mérite; les ignorants ne sont pas des fléaux. Elle porte donc sur le caractère moral de l'individu dont elle fait le membre le plus dangereux de la société. Pour être regardé comme tel, il faudrait, en fac-

lieux redoutable, tramer contre le gouvernement, ou, en hypocrite adroit, corrompre les mœurs de la nation. A ces deux égards, l'imputation de mes adversaires est la plus ridicule de toutes.

Si je ne remplis pas mes engagements, je consens à ne recueillir d'autres fruits de mes travaux que l'indignation publique. Qu'on propose le même arrangement à mes adversaires, et qu'on voie s'il en est un seul qui y souscrive.

Je me lasse à combattre des cbimères. Mais, mon ami, à la malignité des imputations que mes adversaires m'ont laites, je dois m'altendre aux dernières noirceurs. Il est possible qu'ils aient aussi calomnié en moi l'bonnête nomme. Qu'ils me calomnient, à la bonne heure, c'est leur plus douce occupation ; mais c'est aux personnes respectables, dans l'intimité desquelles j'ai vécu, à rendre justice à mes sentiments religieux, à mes mœurs, à ma conduite. Je vous fais donc passer des témoignages qui ne seront certainement pas suspects. J'en aurais grossi la liste, si la plupart de mes connaissances n'étaient encore à la campagne. Mais j'espère qu'elle sera jugée plus que suffisante pour démontrer que je suis un homme de bien dans la plus rigoureuse acception du terme.

Je vais remettre tle pareils témoignages à Monsieur le comte d'Aranda, en le priant de vouloir bien prendre lui-même de plus amples informations auprès de ces personnes respectables, et de les adresser à Monsieur le comte de Florida- Blanca.

Voilà enfin ma tâche faite. Pour couronner la vôtre, il ne vous reste qu'à présenter ma justification à ce sage ministre, en le suppliant de ma part de la mettre sous les yeux du Roi. Heureux, trop heureux d'avoir à être jugé au tribunal de sa sagesse et de sa justice.

Je vous embrasse de toute mon âme.

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