Jean-Puvl Marat, I. p. 40 sq
cœur se révolte. Mais non, je ne murmurerai point contre les saints décrets de la Providence ; et à quelques excès que se portent mes adversaires, jamais ils ne me forceront à me repentir d'avoir été homme de bien.
Sans doute que vous n'attendez pas de moi une justification dans les formes. Des imputations sans preuves, vous le savez, tombent d'elles-mêmes. Dans tout État bien réglé, elles sont réputées calomnies. Partout elles feraient la honte d'un juge qui leur donnerait quelque poids contre le témoignage d'un seul homme de bonnes mœurs. Des perfides qu'en tous lieux la justice repousse avec horreur, et dont elle poursuit les forfaits par des supplices infamants, osent-ils donc se flatter d'obtenir quelque confiance au tribunal de Charles III !
J'espère que le Roi est bien persuadé que ces œuvres de ténèbres ne peuvent avoir qu'une source empoisonnée; mais je dois éclairer sa religion, que des méchants s'efforcent de surprendre. Heureux encore dans mon infortune, qu'ils m'aient forcé de mettre sous les yeux de cet auguste monarque les témoignages honorables qu'en toutes rencontres je reçus d'hommes aussi justes qu'éclairés.
Laissons là mes adversaires, c'est de leurs imputations qu'il s'agit; et, pour les apprécier à leur juste valeur, il importe de remonter à l'origine de leur haine.
Dès mon enfance, j'ai cultivé les lettres, et avec quelque succès, j'ose le dire. A peine eus-je atteint l'âge de dix-huit ans, que nos prétendus philosophes firent différentes tentatives pour m'atlirer dans leur parti. L'aversion que l'on m'avait inspirée pour leurs principes m'éloigna de leurs assemblées et me garantit de leurs funestes leçons. Cette aversion n'a fait qu'augmenter, à mesure que le raisonnement s'est fortifié chez moi, et longtemps elle fixa l'objet de mes réflexions.
L'envie de me former aux sciences et de me soustraire aux dangers de la dissipation m'avait engagé de passer en Angleterre. J'y devins auteur, et mon premier ouvrage fut
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destiné à combattre le matérialisme, en développanl l'in- Quence de l'âme sur le corps et du corps sur l'âme. — Voilà l'époque de mes malheurs.
D'abord je gardai l'incognito; mais je soumis mon travail à la critique d'un homme de mérite, M. de La Rocbette, gentilhomme français nommé en 1T60 commissaire général pour l'échange des prisonniers de guerre en Angleterre. Vous trouverez, sous les fios 1 et 2 des pièces à l'appui de ce mémoire, le jugement qu'il porta de mon ouvrage. M. de La Rochelte, qui connaissait la maligne influence de la cabale des philosophes, et qui désirait le succès de cet ouvrage, me conseilla de le donner anonyme et en anglais. Je suivis son conseil.
Toujours sous l'incognito, mais me défiant de l'exactitude de la traduction que l'on avait faite, je la soumis à l'exami n de quelques Anglais aussi distingués par leurs vertus que par leurs talents: entre autres à l'ancien lord byttleton, auteur de plusieurs ouvrages estimés, et à M. Collignon, professeur de physiologie en l'Université de Cambridge. Vous trouverez, sous les nos 3 et 4, le jugement qu'ils en portèrent, ou plutôt des talents de l'auteur.
Enfin mon ouvrage parut et fit sensation. On peut voir le compte qu'en rendit le Westminster* s Magazine de juin ou juillet 1773), composé par une société de gens de lettres, .le ne dirai rien ici des louanges qu'ils lui prodiguèrent; mais je ne puis passer sous silence la censure qu'ils firent de la manière méprisante avec laquelle j'avais traité nos prétendus philosophes dans une note qui se trouve au commencement de l'ouvrage.
Le lord Lyttleton avait souvent parlé de moi au ministre de Russie: quelques mois après la publication de mon livre, on me fit des propositions pour passer à Pétersbourg. Je joins sous le n" 5 copie delà lettre que le lord Lyttleton m'écrivit à ce sujet.
Après avoir vu le succès de mon ouvrage en anglais, je le publiai en français, sous le titre De V Homme. Quelques-
uns de nos philosophes qui ont soin de tirer de l'étranger les livres scientifiques nouveaux avant qu'ils soient exposés en vente en reçurent quelques exemplaires. Ils sentirent le coup que je portais à leurs principes. Leur premier soin fut d'empêcher que l'ouvrage ne fût annoncé dans les journaux; ils empêchèrent ensuite qu'il ne fût introduit en France. L'imprimeur en avait expédié un ballot d'Amsterdam à Rouen. A son arrivée, on le fit déposer à la douane. Il y était retenu depuis treize mois, lorsque je reçus une lettre de mon libraire, dans laquelle il me priait d'employer le crédit de mes amis pour en procurer l'entrée dans la capitale. Je m'adressai à la Chambre de la Librairie. L'officier de semaine prétendit n'avoir aucune connaissance de l'affaire dont je lui parlais; mais, après quelques recherches, il me fit entendre que mon livre avait été prohibé. Aces mots je fis éclater ma surprise. Ne pouvant concevoir qu'un ouvrage destiné à combattre le matérialisme pût être réputé dangereux, je lui déclarai que je voulais en connaître les dénonciateurs, et que j'allais présenter un mémoire à M. le garde de.s Sceaux pour demander l'examen de la Sorbonne. Il chercha à m'apaiser, et me promit sous peu quelques renseignements. Au bout de huit jours j'allai le trouver, et il m'apprit que le ballot devait être renvoyé à Amsterdam. Un an après, j'ai appris que la plus grande partie de l'édition s'était écoulée en Italie et en Portugal. Enfin on en permit l'entrée à Paris: les exemplaires qui arrivèrent furent enlevés en peu de jours, et dès lors on m'en a demandé plusieurs fois la réimpression.
Affligé de voir que ces MM. eussent pu représenter comme dangereux un livre destiné à les confondre, et résolu de leur ôter tout prétexte à l'avenir, j'ai mis à la tête une dissertation dans les formes contre les matérialistes. C'est cet ouvrage ainsi retouché et enrichi que j'allais donner à la presse avec l'approbation de la Sorbonne, lorsque j'ai fait votre connaissance, et vous savez que j'en
ai suspendu l'impression dans le dessein d'en faire hommage à l'Espagne.
J'ai combattu les principes de la philosophie moderne: voilà 1 origine île la haine implacable que ses apôtres m'ont vouée. Elle nest pas de nature sans doute à m'humilier aux veux des sages; mais vous verrez bientôt que je devais m'attirer leurs persécutions à plus d'un titre. Comme ils ne négligent rien pour étendre leur malheureux empire, ils se multiplient sous toutes les formes. ISos Facultés, nos Académies en sont peuplées, et sans pouvoir les éviter j'ai eu affaire à eux dans toutes mes entreprises.
Après dix années passées à Londres et à Edimbourg à faire des recherches en tout genre, je revins à Paris. Plusieurs malades d'un rang distingué, abandonnés des médecins, et à qui je venais de rendre la santé, se joignirent à mes amis, et mirent tout en œuvre pour me fixer dans la capitale. Je me laissai aller à leurs instances. Ils m'y avaient promis le bonheur; je n'y ai trouvé qu'outrages, chagrins, tribulations.
Le bruit des cures éclatantes que j'avais faites m'attira une foule prodigieuse de malades; ma porte était continuellement assaillie par les voitures de personnes qui venaient me consulter de toutes parts. Comme j'exerçais mon art en physicien, la connaissance de la nature me donnait de grands avantages: la rapidité du coup d'œil, et la sûreté du tact. Des succès multipliés me firent appeler le médecin des incurables. Parmi une multitude de lettres que j'ai dans dans mes portefeuilles, j'en choisis trois, que je transcris sous les n03 6, 7 et 8. Elles vous donneront une idée de l'opinion que l'on a de mes talents en médecine.
Mes succès avaient fait ombrage aux médecins de la Faculté, qui calculaient avec douleur la grandeur de mes gains. Ils se consolèrent en formant le projet d'en tarir la source. Je prouverais, s'il était besoin, qu'ils ont tenu des assemblées fréquentes pour aviser aux moyens les plus efficaces de me diffamer. Dès lors, la calomnie vola de
toutes parts, et de tous côtés arrivèrent des lettres anonymes à mes malades pour les alarmer sur mon compte. Un grand nombre de personnes, dont l'amitié pour moi est fondée sur l'estime, prenaient ma défense, il est vrai; mais leur voixtut étouffée par les clameurs de mes adversaires. Tous ces faits sont de notoriété publique.
Les dégoûts inséparables de l'exercice de la médecine m'avaient fait soupirer plus d'une fois pour la retraite du cabinet; je me livrai donetout entier à mes études favorites; me serais-je attendu que j'allais me faire une nouvelle source d'envieux!
A peine eus-je passé treize mois dans mon cabinet, que mes Découvertes sur le feu furent complètes. Pour les mettre à l'abri du plagiat, je demandai des commissaires à l'Académie des Sciences. Mais comme elle comptait parmi [ses membres plusieurs philosophes, dont j'avais si fort acquis le droit de me défier, je crus devoir ne m'ouvrir qu'à M. le comte de Maillebois, et je parus comme le représentant de l'auteur.
La curiosité qu'excita parmi, les académiciens la vue du fluide igné, ce redoutable agent de la nature, fut extrême. Vous n'en prendrez qu'une faible idée par la lettre que m'écrivit à ce sujet un de mes commissaires, peu de jours avant de faire son rapport. Elle est sous le n° 9. Comparez, je vous prie, le ton de cette lettre avec celui du rapport de l'Académie, et vous reconnaîtrez que la franchise n'est pas toujours le langage des corps scientifiques. Cependant, malgré l'entortillage du style, malgré les réticences insidieuses, malgré les éloges exténués que ce rapport contient, il en dit assez aux hommes clairvoyants pour savoir à quoi s'en tenir sur l'importance de ma découverte.
Pour que le mérite ne m'en fût pas ravi, j'avais envoyé, sous couvert de M. le marquis d'Arcy et de M. le comte de Nogent, une copie du précis de mon ouvrage à chacune des principales Académies de l'Europe. Les réponses que firent celle de Dijon et celle de Berlin se trouvent sous les
nûS 10 et 11. Je me borne actuellement à ces deux lettres, parce que je n'ai pu retrouver dans l'énorme masse de mes papiers celles de la Société royale de Londres et de l'Académie de Stockholm. Je joindrai seulement sous le n° 1"2 la déclaration du comte de Champ. Puis je vous prierai d'observer en passant que si je ne suis pas de l'Académie des Sciences de Paris, c'est que je ne me suis pas soucié d'en être: «pie si je ne suis pas de l'Académie des Sciences de Berlin, c'est que je n'ai pas demandé d'en être; que si
je ne suis pas de l'Académie des Sciences de , c'est que
j'ai refusé d'en être.
Enfin, le précis de mes expériences sur le feu vit le jour. La sensation qu'il fit en Europe fut prodigieuse : tous les papiers publics en firent mention. Pendant six mois, j'eus chez moi et la cour et la ville. Ceux qui ne purent voir mes expériences dans mon cabinet aussi souvent qu'ils l'auraient voulu en demandèrent des cours particuliers, que donna M. Filassier. membre de plusieurs Académies. 11 comptait parmi ses souscripteurs des princes du sang et les personnages les plus éminents de l'État.
Tandis que les curieux accouraient en foule chez mon disciple pour voir mes expériences sur le feu, je soumettais à l'examen de l'Académie mes découvertes sur la lumière. Ne pouvant plus garder l'incognito, je comptais moins sur l'impartialité de mes juges, presque tous partisans outrés de Newton.
Dans la première séance, ils virent plusieurs expériences dont ils parurent extrêmement frappés. En commençant la seconde, ils demandèrent à ne voir que les fondamentales. Leur demande m'étonna. et me fit soupçonner un projet d'étouffer à leur naissance des découvertes qu'ils redoutaient. Mais, sans leur témoigner ma suprise, je me contentai de leur répondre qu'il était important de suivre l'ordre des matières, et qu'on ne passerait à aucune expérience, que la précédente n'eût été constatée. L'événement prouva bien que la précaution n'était pas inutile, puisque
l'académicien chargé du rapport, ne pouvant plus le renvoyer, a essayé de retirer de mes mains le manuscrit visé par mes commissaires, quoiqu'il en eût copie, ce qui parait par sa lettre sous le n° 29.
L'Académie, ayant reconnu qu'il ne serait pas possible d'étouffer mes découvertes, chercha à les faire naître dans son sein. Quelques jours après cette petite transaction, je reçus successivement, dans la même matinée, la visite de trois de ses membres. Ils me demandèrent, chacun en particulier, si f avais dessein d'entrer dans V Académie. Je venais d'être témoin des désagréments qu'un d'entre eux éprouvait de la part de ses confrères. Il avait été sur le point d'être expulsé, pour avoir refusé de leur soumettre ses opinions. Si cet honnête homme a couru pareil risque, me disais-je à moi-même, j'en courrais bien d'autres, moi qui ai en horreur les sourdes menées de certains corps scientifiques. Ainsi, je me contentai de leur répondre que je ne m'étais pas encore consulté sur cet article. Ma réponse, mal interprétée, fut prise pour un refus dédaigneux ; et dès lors la persécution commença.
Sept mois avaient été employés à constater mes expériences sur la lumièro; trois mois furent employés à en rédiger le rapport; et cinq mois à le solliciter de ma part. Le résultat fut un déni de justice. Je m'y étais attendu ; car il faut avouer que la tâche était aussi délicate qu'épineuse pour MM. de l'Académie. Admettre la vérité de mes expériences, c'était reconnaître qu'ils avaient travaillé pendant 40 ans sur de faux principes, aveu qui regardait pa: : i culièrement la classe des géomètres et des astronom ; aussi forma-t-elle contre moi une terrible cabale. Api', avoir nié des faits qu'ils n'avaient point vus, ils criaient de concert : Si cet homme a raison, que vou-lez-vous qu'on fasse des Mémoires de l 'Académie ? et l'Académie, décidée par ce bel argument, ferma les yeux à l'évidence. Tout ceci paraîtra dans un plus grand jour, par ma correspondance avec cette Société (voyez les pièces à l'appui). J'aurai
soin seulement d'accompagner quelques lettres de petites notes, qui en faciliteront l'intelligence.
Vous concevez bien qu'après la publication de mes découvertes sur la lumière, la persécution des académiciens n'en devint queplus forte, mais elle était clandestine. Ils se contentaient de me décrier dans leurs cercles, sans oser me réfuter, quoiqu'on leur en eût donné publiquement le défi (voyez Le Courrier de l'Europe du 15 avril 1782, que je n'ai pu me procurer; '. Je dois pourtant à la vérité de ne pas confondre tous ces MM. dans la classe de mes adversaires. Vous verrez par la lettre de M. le comte de Pressan que l'Académie renfermait des hommes qui savaient me rendre justice (n° 31).
Les tracasseries que me suscitait la cabale ne m'empêchaient point de me livrer à de nouvelles recherches. A mes découvertes sur la lumière je fis succéder mes découvertes sur l'électricité, qui eurent la sanction de plusieurs physiciens célèbres.
Crainte que mes ouvrages ne fissent trop de bruit dans le monde, mes adversaires eurent soin d'enchainer la plume de quelques journalistes à leur dévotion. Croiriezvous que l'Académie des Sciences n'a pas rougi de mutiler trois fois consécutives l'annonce de mes recherches électriques. C'est un fait que M. Sauteran, l'un des collaborateurs du Journal de Paris, a certifié à M. l'abbé de Miolan et à d'autres personnes dignes de foi. Et croiriez-vous que les directeurs de ce journal ont refusé, il y a deux ans., d'annoncer la seconde édition de mes découvertes sur la lumièrel Comparez ces refus avec la bonne volonté qu'ils témoignèrent alors qu'on leur envoya la première annonce ■de mes découvertes sur le feu. Elle parait dans un billet,
1. Les articles du Courrier de l'Europe manquent, en effet, aux documents annexés par Marat à cette lettre. Chèvremont les a retrouvés et publiés. Ils ne portent pas la date du 13 avril, mais bien celles du 15 mars et du 3 mai 1182.
sous le n° 32, qu'ils adressèrent à M. le comte d'Arcy.
Malgré les clabauderies des prétendus oracles de l'Académie, j'ai pourtant eu la satisfaction de voir presque tous les autres journaux me rendre justice.
Je vous renvoie pour le Feu au Journal de littérature, nos16 et 17, de 1779, au Journal de Paris du 9 juin 1780, au Mercure de France d'août 1779, au Journal encyclopédique de janvier 1781. à V Année littéraire de...
Pour la Lumière, au n° 25 du Journal de littérature de 1780, au Journal encyclopédique de décembre 1780, au Journal de physique de janvier 1781.
Pour I'Électricité, aux nos 33 et 34 du Journal de littérature de 1780, au Mercure de janvier 1781, au Journal encyclopédique d'août 1782.
Et sur toutes ces branches, à L'Esprit dès Journaux de 1782.
Il est possible, mon ami, que la mémoire me manque sur l'exactitude de ces dates; mais parcourez quelques numéros antécédents ou conséquents à ceux que je cite, et vous trouverez les articles en question.
Aux papiers nationaux, j'ajouterai les papiers étrangers qui ne m'ont pas moins rendu justice, entre autres Le Courrier de l Europe, Le Correo Litterario et le Monthly Ltevieiv, dont je vous fais passer un article sous le n° 33. Vous y verrez que, quoi qu'il s'agisse de la gloire de leur immortel Newton, les Anglais n'ont pas craint de remettre en question ce qu'il croyait avoir décidé.
Mais une observation digne de remarque c'est que le Journal des Savants, rédigé par des membres de l'Académie des Sciences de Paris, n'a jamais dit un mot de mes ouvrages, quoiqu'il dût être le premier à en rendre compte.
Au milieu de mes succès, ce qui m'a le plus flatté, c'est le zèle de quelques professeurs étrangers qui ont fait le voyage de Stockholm et de Leipsick à Paris, pour se mettre au fait de mes expériences. Je ne dois pas oublier plusieurs de nos professeurs de province, entre autres M. Pâté,
homme de mérite, (jue M. l'archevêque de Paris a choisi pour l'instituteur de ses neveux, et que deux Universités avaient chargé d"y établir des cours de mes expériences., comme vous le verrez par ses lettres sous les o 3 i et 35. Après avoir travaillé sur la partie physique de l'électricité, je me disposai à travailler sur sa partie médicale, science qui intéresse si fort la société. Parmi les différents ouvrages qui ont paru en divers pays sur cette matière, celui de M. l'abbé Bertholon avait obtenu le premier rang. Je ne le connaissais encore que par le prix qu'il avait remporté, et par les éloges pompeux du Journal des Savants. J'en voulus juger par moi-même, et je reconnus bientôt que le système de l'auteur était plus séduisant que solide. M. Bertholon avait donné l'électrisation pour un remède universel, qu'il appliquait à toutes les maladies, système dont la fausseté m'était démontrée par les simples lumières naturelles, quand elle ne l'aurait pas été par mes observations et mes recherches particulières. Depuis quelque temps, l'Académie de Rouen avait proposé pour prix de physique de déterminer jusqu'à quel point el à quelles conditions on peut compter sur V électricité dans le traitement des maladies. Malgré que l'on touchât presque au terme ouvert pour le concours, lorsque j'eus connaissance du programme, j'étais si pénétré de l'importance de la chose que je présentai h l'Académie un essai faisant partie d'un ouvrage plus considérable. Sentant combien il importait que l'erreur ne prévalût pas, je crus devoir attaquer tous les systèmes reçus, et singulièrement celui de M. l'abbé Bertholon, membre de neuf sociétés savantes. Vous voyez que je comptais sur la force invincible de mes preuves; mais j'étais sous l'anonyme ; puis je traitai la question directement, et j'établis les principes de l'électricité médicale. Peu de temps après, j'appris que mon mémoire avait été couronné. A l'article extrait des annonces de cette Compagnie (sous le n° 36), vous verrez qu'elle m'y gronde un peu de ma franchise : c'est sans doute un
petit ménagement qu'elle a cru devoir à l'un de ses membres dont elle rejetait les opinions, pour consacrer la vérité de mes principes. Au reste, vous voyez encore par ce petit succès que les Académies elles-mêmes savent me rendre justice, lorsque je garde l'incognito.
Persuadé que l'honneur de donner à l'Europe la vraie thé trie de l'électricité médicale pouvait être réservée à l'Espagne, je ne songeai plus qu'à conserver l'incognito, et je chargeai le baron de Feldenfeld de retirer mon mémoire des mains de l'Académie, sans même réclamer le prix qu'elle m'avait décerné. Vous trouverez la réponse du secrétaire sous le n° 37. Forcé par les statuts de cette Compagnie de lui abandonner mon mémoire, je m'avouai pour l'auteur, et je me proposai de ne point le publier en France, mais d'offrir à la nation espagnole un traité complet, de concert avec la Faculté de médecine de Madrid, en priant le Roi d'en agréer l'hommage.
De tout ce qui précède, il résulte que les imputations d'ignorance, d'incapacité, de charlatanisme, que mes adversaires ont faites contre moi, sont dictées par l'envie de me nuire, et démenties par les témoignages unanimes d'une multitude d'hommes de lettres distingués, par les suffrages de plusieurs Compagnies savantes, .par la voix publique. Mais quand tous ces titres honorables ne déposeraient pas en ma faveur, j'en aurais de plus forts encore : mes ouvrages, voilà les témoins qui déposent hautement contre mes envieux. Pour prononcer entre eux et moi, faut-il aller chercher des juges hors de l'Espagne? Non, mon ami, elle en renferme de très compétents, et avec des hommes du mérite des Zanzunegui, des Santa-Crux, des Jorge Juan, la question peut être décidée sans appel. Enfin les imputations de mes adversaires sont démenties par eux-mêmes. Ils ont beau vouloir m'en accabler, ils ne me les eussent jamais faites, s'ils étaient persuadés que je les mérite. Si j'étais sans génie à leurs yeux, s'acharneraientils à vouloir me diffamer? S'ils me regardaient comme un
ignorant, mes ouvrages sont entre leurs mains : au lieu de garder le silence, ils les auraient attaqués sans ménagement. Pourquoi donc aucun d'eux n'a-t-il osé descendre avec moi dans l'arène? C'est qu'ils sentent leur faiblesse; c'est qu'ils craignent que je ne dévoile leur ineptie, c'est qu'ils savent que le public, qu'ils cherchent à abuser, leur aurait bientôt rendu justice.
C'en est déjà trop pour repousser ces ridicules imputations : je passe à l'examen d'une autre imputation tout aussi ridicule.
Ils m'accusent d'être un homme qui promet de grandes choses et qui est incapable de remplir aucun de ses engagements. C'est là, sans doute, le portrait d'un intrigant ambitieux. Mais il est notoire que j'ai passé presque toute ma vie dans mon cabinet, que je n'ai jamais formé le moindre projet de fortune, que je n'ai jamais poursuivi la moindre affaire lucrative. Il est notoire aussi que, depuis six années, j'ai renoncé aux richesses que me procurait la pratique de mon art, pour me livrer au plaisir d'étendre les connaissances utiles. Il est notoire encore que toutes les expériences dispendieuses qu'exigeaient mes découvertes ont été laites à mes frais. Je consens néanmoins à ne pas opposer ces preuves à mes adversaires ; il m'en reste de plus irrésistibles encore.
Si j'étais homme à courir après la fortune, pourquoi l'aurais-je si souvent repoussée? Je ne parlerai ici que de ces grandes occasions qui décident ordinairement du sort de la vie.
Jusqu'à présent, j'ai été recherché par plusieurs tètes couronnées, et toujours sur la réputation de mes ouvrages.
11 y a 11 ans que, d'après les témoignages flatteurs du lord Lyltlelon, je reçus du ministre de Russie des propositions brillantes pour passer à Pétersbourg (voyez le n° 5); et, sans entrer dans aucune explication, je les refusai, parce que le climat ne me convenait pas.
Il y a dix mois que, sur les témoignages flatteurs du
comte Walis, dont je suis particulièrement connu (voyez le n0...), un souverain du Nord m'a fait offrir 24.000 livres annuelles de pension et 12.000 livres de relraite pour passer dans ses États et y travailler à un cours complet de physique. Maître d'accepter, je ne l'ai pas fait; les raisons vous en sont connues.
Il y a neuf mois que vous me communiquâtes le projet que vous aviez formé de m'attacher à l'Espagne ; vous savez si ma réponse fut celle d'un ambitieux. Vous voulûtes, cependant, savoir sur quoi tabler : je vous fis part des offres qui venaient de m'ètre faites ; puis vous prîtes note des services que je pourrais rendre à la nation. L'affaire entamée depuis plusieurs mois, Monsieur l'ambassadeur me demanda, de la part de Monsieur le comte de Florida-Blanca, quelles étaient mes vues. Je lui répondis que je bornais mon ambition à travailler, sous la protection du Roi, aux progrès des connaissances humaines, la modicité de ma fortune ne me permettant plus de poursuivre avec succès mes recherches. M. l'ambassadeur exigea des détails sur ce que je me proposais de faire pour le bien de la nation ; je lui remis note de quelques points capitaux. A l'égard de mon traitement particulier, je déclarai que je m'en rapporterais absolument à tout ce que Sa Majesté daignerait ordonner. Monsieur l'ambassadeur insista; et malgré ma répugnance, il fallut m'expliquer : je bornai donc mes demandes aux offres qui m'avaient été faites, quoiqu'il ne me fût pas difficile d'obtenir en Angleterre de plus grands avantages du côté de la fortune, et qu'il me fût très facile d'en trouver de beaucoup plus considérables dans la pratique de mon art.
Il est donc bien évident que mes diffamateurs n'ont pu me représenter comme un homme qui prompt de grandes choses que d'après la note que je vous ai remise et que vous n'avez communiquée à personne dans Paris, ou d'après la note que j'ai remise à Monsieur l'ambassadeur, et dont je n'ai donné connaissance qu'à M. le chevalier d'Heredia
38 LA CORRESPONDANCE DE HAliAT
et à M. le vicomte de la Herreria, auxquels j'ai recommandé le plus grand secret. Or, je vous demande, comment
mes adversaires ont-ils eu connaissance de ce qui se passait à la cour de Madrid à mon sujet, si ce n'est par les intelligences secrètes qu'ils ont l'art de se ménager en tous lieux.
Détournez, je vous prie, un instant la vne de dessus les noires manoeuvres de nos philosophes, pour faire avec moi quelques réflexions qui ont de quoi surprendre, et plus encore de quoi alarmer.
La morale de ces MM., faite pour les cœurs corrompus, a mille attraits pour les jeunes gens ; aussi leurs prosélytes sont-ils très nombreux. Chaque jour ils se multiplient; ainsi répandus sur la face de la terre entière, quelle redoutahle confédération ne formeront-ils pas? Confédération d'autant plus redoutahle qu'elle serait invisible; car, n'ayant aucune marque extérieure qui les dislingue, ils peuvent, sans être connus, remplir tous les ordres de la société : compagnies savantes, universités, tribunaux, conseils des princes.
Déjà ils ont formé l'horrible projet de détruire tous les ordres religieux, d'anéantir la religion même. Pour réussir, ces insensés empoisonnent les sources de toutes les connaissances utiles, et cherchent à remplir de leurs suppôts toutes les places instituées pour l'instruction publique.
Quels maux n'ont-ils pas déjà faits! Quels maux ne feront-ils pas encore ! S'ils viennent un jour à concevoir des projets ambitieux, à porter leurs vues sur les affaires politiques, au moyen de leurs créatures, bientôt instruits de tout ce qui se passe dans les cabinets, qui pourra les empêcher d'agiter les gouvernements, de bouleverser les États? Je ne vois qu'un moyen, mon ami, pour prévenir ces malheurs : ce serait d'engager tous les grands écrivains à couvrir de ridicule ces apôtres de la philosophie moderne. Je reviens à moi.
Us m'ont représenté comme un homme qui promet»de
grandes choses et qui est incapable de remplir aucun de ses engagements. A cela, j'ai une réponse tranchante: c'est que j'ai quelquefois exécuté de grandes choses, et toujours sans les avoir promises. Ne voyez pour quelques moments en moi que le physicien, et ne voyez dans mes ennemis que des membres de l'Académie des Sciences.
Ils reconnaissent ' que j'ai inventé une méthode d'observer dans la chambre obscure, qui est très propre à ouvrir un vaste champ aux recherches des physiciens et à porter le flambeau dans les labyrinthes de la nature.
Pour découvrir cette méthode, si utile aux progrès des sciences, et qui a tant fait de bruit dans la république des lettres, on croira peut-être que j'ai mis mon esprit à la torture durant des années entières? Vous allez voir combien peu il m'en a coûté. D'après quelques phénomènes fort ordinaires, ayant jugé la matière du feu moins subtile que celle de la lumière, j'ai senti qu'elle pouvait devenir visible ; et, pour parvenir à l'enchaîner sous les yeux du spectateur, je n'ai fait qu'employer d'une certaine manière un instrument qui était depuis un siècle entre les mains de tous ceux qui se mêlent de physique.
Dès l'instant où j'eus fait connaître ma méthode, les amateurs de la capitale se sont empressés de la transporter dans leurs cabinets, et la plupart des physiciens de l'Europe l'ont adoptée.
Il était assez naturel qu'elle ne fût pas infructueuse entre mes mains. Cependant, aux imputations de mes adversaires, ne dirait-on pas qu'ils m'en ont eux-mêmes enlevé les fruits? Vous allez en juger. Malgré que je leur en eusse fait voir l'application dans les phénomènes du feu, ils ont souffert tranquillement que je l'appliquasse tour à tour à la lumière et à l'électricité. Puis, quand mon travail sur ces diverses branches a été public, ils se sont contentés de se traîner modestement sur mes traces.