‹ La correspondance;Chapitre 58 sur 107 · L'Ami du peuple, n° 170 (vendredi 23 juillet · texte numérisé non relu

L'Ami du peuple, n° 170 (vendredi 23 juillet

LA CORRESPONDANCE DE MAI! AT io9

J'aime à croire que mon frère d'armes. Camille des Moulins, n'abandonnera point la patrie, et ne renoncera point au soin de sa gloire, en perdant courage au milieu de sa noble carrière. Il est révolté d'avoir entendu demander sa tête par des députés à la fédération. Mais quelques hommes ivres ou abusés ne font point le public; et ce public, lui-même, vînt-il à s'égarer, renferme toujours un grand nombre de citoyens estimables, pleins d'admiration et de reconnaissance pour leurs généreux défenseurs. Enfin, quand le peuple ne serait composé que d'hommes vils et ingrats, le vrai philosophe fermera-t-il donc s*ou cœur à l'amour de l'humanité, dès qu'il ne verra plus de rétributions mondaines pour prix de sa vertu? 0 mon ami, quel sort plus brillant pour un faible mortel que de pouvoir ici-bas s'élever au rang des dieux! Sens toute la dignité de ton être, et sois convaincu que parmi tes persécuteurs il en est mille qui sont humiliés de leur nullité, de leur bassesse; il en est mille qui envient tes destinées.

Peu d'hommes, je le sais, seraient d'humeur de s'immoler au salut de la.patrie. Mais quoi! Un citoyen qui n'a ni parents, ni femme, ni enfants à soutenir, craindra-t-il donc de courir quelques dangers pour sauver une grande nation; tandis que des milliers d'hommes abandonnent le soin de leurs affaires, s'arrachent du sein de leur famille, bravent les périls, les fatigues, la faim, et s'exposent à mille morts, pour voler à la voix d'un maître dédaigneux et superbe, porter la désolation dans des pays lointains, égorger ' des infortunés qui ne les provoquèrent jamais,

1. Je n'ai jamais été à même de ua'entretenir familièrement avec quelques officiers des troupes de ligne, sans les avoir fait convenir qu'ils étaient prêts à obéir aux ordres du roi, s'il leur commandait de mettre le feu aux quatre coins d'une ville, et d'en égorger les habitants. J'ai même connu très particulièrement un lieutenant des gardes-du-corps, à qui j'ai fait avouer plus d'une fois qu'il éventrerait sa mère plutôt que de se révolter contre les

qu'ils n'ont jamais vus, et dont ils ont à peine entendu parler. Quoi! de nombreuses légions ne craindront pas de se couvrir de crimes pour huit suis par jour; ot l'amour de l'humanité, l'amour de la gloire seront trop faibles pour porter les sages à braver le moindre danger!

Je ne cherche point à me donnet de l'encens : mais, mon ami. que votre sort est encore éloigné de la dureté du mien! Depuis dix-huit mois, condamné à toute espèce de privations, excédé de travail et de veilles, rendu de fatigues, exposé à mille dangers, environné d'espions, d'alguazils, d'assassins, et forcé de me conserver pour la pairie, je cours de retraite en retraite, sans pouvoir souvent dormir deux nuits consécutives dans le même lit; et toutefois de ma vie je n'ai été plus content; la grandeur de la cause que je défends élève mon courage au-dessus de la crainte; le sentiment du bien que je tâche de faire, des maux que je cherche à prévenir, me console de mon infortune, et l'espoir d'un triomphe brillant pénètre mon âme d'une douce volupté.

Comme vous aimez à rire, voici quelques anecdotes qui pourront vous égayer, en vous donnant une idée de l'agitation de ma vie depuis la révolution.

Le 22 janvier, jour où le ministre des finances, le maire et le commandant général envoyèrent une armée pour m'assaillir, je reposais dans une rue voisine, lorsqu'un

orJres du prince. Je frissonnai d'horreur. — Et vous, répliqua-t-il, que feriez-vous à ma place ' — Et moi, je poignarderais tous les rois de la terré, plutôt que de porter mes mains sur les auteurs de mes jours, plutôt que d'attenter à la vie d'un innocent. Tels sont les vrais sentiments de I'Ami du Peuple, et tels doivent être les sentiments de tout homme libre, de tout homme honnête, de tout homme qui pense : sentiments que je voudrais inspirer à tous les Français; sentiments que j'ai professés publiquement il y a nombre d'années, et dont on trouvera des traces dans mon Plan de Législation criminelle. Aussi, les exemplaires qui ont pacsé de la Suisse en France, sous le sieur de Miromesnil, ont-ils été cartonnés en cent endroits. {Noie de Murn/

jeune homme attaché à mon bureau vint m'annoncer en pleurant que ma maison était enveloppée par plusieurs bataillons. A l'instant mon hôte et son épouse entrèrent dans ma chambre d'un air conslerné; ils voulurent parler, ils ne purent que gémir. — Paix donc, m'écriai-je, ce n'est rien que cela; je sautai en place et je demandai à être seul. Jamais je ne suis plus de sang-froid qu'au milieu des dangers imminents. Ne voulant pas sortir en désordre, crainte d'éveiller le soupçon, je fis toilette. Je passai une redingote, je me couvris d'un chapeau rond, je pris un air riant, et me voilà parti, gagnant le Gros-Caillou, à travers un détachement de la garde envoyée pour m'enlever. Chemin faisant, j'avais cherché à distraire mon compagnon de caravane, et je conservai ma bonne humeur jusque vers les cinq heures du soir, l'heure à laquelle j'attendais l'épreuve de la feuille où je rendais compte de la fameuse équipée! Personne ne vint. Je pressentis le coup qui me menaçait; et j'appris, le lendemain malin, que les scellés avaient été mis sur mes presses. La journée se passa dans la tristesse. On avait eu vent de la route que j'avais tenue. Dans la soirée, la maison fut investie par des espions; je les reconnus à travers une jalousie. On me proposait de me sauver par le toit, à l'entrée de la nuit. Je passai au milieu d'eux en plein jour, donnant le bras à une jeune personne, et marchant à pas comptés. Lorsque la nuit fut arrivée, je me rendis au grand bassin du Luxembourg; deux amis m'y attendaient. Ils devaient me conduire chez une dame du voisinage. Nous ne trouvâmes personne au logis : me voilà sur le pavé. Un de mes compagnons se mit à pleurer, je séchai ses larmes en éclatant de rire; nous prenons un fiacre, et je vais chercher un asile au fond du Marais. Arrivés à la Grève, je veux voir le-réverbère que l'on me destinait deux jours auparavant, et je passai par dessous. Arrivés rue de la Perle, mon nouvel hôte avait compagnie : j'y trouvai une personne qui ne m'était pas inconnue. Pour dépayser les curieux, il fallait jouer la

gaieté : elle vint réellement. Après un quart d'heure de conversation, je demande à l'oreille de mon hôte s'il était sur de telle personne. — Comme de moi-même. — Fort bien; et je continuai la conversation. Je soupai et allai me coucher. Au milieu de la nuit, une escouade de cavalerie fait halte sous mes fenêtres. Je saute en place, j'entrouvre mes volets. Je remarque qu'aucun d'eux n'a mis pied à terre; je regagne tranquillement mon lit, jusqu'au lendemain, où il fallut décaniller.

Cher Desmoulins! toi qui sais si bien égayer ton lecteur, viens apprendre à rire avec moi. Mais continue à combattre avec énergie les ennemis de la révolution, et reçois l'augure de la victoire.

Marat, l*ami du peuple.

LETTRE A CAMILLE DESMOULINS

(Août 1790)

Moral à De.smoulin&.

Maigre tout votre esprit, mon cher Camille, vous êtes encore bien neuf en politique. Peut-être cette aimable gaieté qui fait le fond de votre caractère, et qui perce sous votre plume dans les sujets les plus graves, s'oppose-t-elle au sérieux de la réflexion, et à la solidité des discussions qui en est le résultat. Je le dis à regret, en consacrant votre plume à la patrie, combien vous la serviriez mieux, si votre marche était ferme et soutenue; mais vous vacillez dans

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