‹ La correspondance;Chapitre 59 sur 107 · L'Ami du Peuple, n° 153 lundi 16 août · texte numérisé non relu

L'Ami du Peuple, n° 153 lundi 16 août

vos jugements, vous blâmez aujourd'hui ce que vous approuverez demain, vous préconisez des inconnus pour l'œuvre la plus mince; vous paraissez n'avoir ni plan, ni but, et, pour comble de légèreté, vous arrêtez votre ami dans sa course, et vous suspendez ses coups, lorsqu'il se bat en furieux pour le salut de la cause commune, dans ces moments de crise où le peuple semble n'avoir plus rien à attendre que de son désespoir.

Les reproches déplacés, mais sanglants, que vous me faites dans votre n° 37, pourraient faire perdre à la cause de la liberté son plus zélé défenseur, en m'enlevant la confiance d'une multitude de citoyens peu en état de me juger. C'est cette crainte qui me réduit aujourd'hui à la triste nécessité de vous exposer le plan de ma conduite depuis l'époque de la révolution. Si vous aviez pris la peine de suivre ma marche, vous l'auriez jugée plus sainement, et vous m'auriez épargné la mortification de vous dire moimême ce qui n'aurait pas dû vous échapper. Mais, avant de vous dévoiler mon àme tout entière, il faut que je commence par faire tomber vos inculpations.

Vous imaginez, sans doute, avoir rendu un grand service à la cause de la liberté, en vous élevant avec force contre la feuille C'en est fait de nous, en accourant chez moi pour me faire part de vos alarmes, et en amenant un bel entretien pour me faire désavouer cet écrit. Mais je ne dois pas vous laisser ignorer, mon cher Camille, que l'entrevue que vous vous figurez avoir eue avec moi n'est qu'une illusion, que I'ami du peuple à qui vous avez cru parler était à deux lieues de vous, qu'un plaisant entouré des rideaux de son lit le représentait, au cas d'événement, et que tout le beau plaidoyer que vous bâtissez là-dessus n'est qu'un fagot. Si la chambre où vous fûtes introduit eût été mieux éclairée, vous auriez reconnu quelques-uns des masques qui s'amuseront longtemps de votre erreur. Mais laissons là des plaisanteries qui ne sont plus de saison; à peine arraché au décret injuste qui avait été lancé contre nous, et à peine

16i- LA CORRESPONDANCE DE MARAT

revenu de vos transes, vous avez tourné les yeux vers votre ami, laissé seul sous le poignard d'un tribunal de sang: et, pour l'en retirer, vous avez eu recours à un expédient de praticien; mais cet expédient n'est pas l'ait pour moi. J'ai lu avec soin la feuille prétendue incendiaire, qui a paru sous mon nom. j'en ai pesé chaque article, et je l'ai trouvée dans les principes de la plus saine politique ; je dirai même, dictée par la justice et l'humanité : car c'est être juste et humain que de verser quelques gouttes de sang impur pour éviter de répandre le sang pur à grands flots. Je me ferais donc un honneur d'en avouer chaque mot, si elle était écrite avec plus de précision et d'énergie. Ma façon devoir o'esl pas la vôtre, je le sais; mais je doute que parmi des patriotes de sens, laissés juges de la question, j'eusse un seul désapprobateur.

Qui ignore que cet écrit patriotique dénoncé par un homme couvert d'opprobre, n'a été déclaré crime de lèsenation que par <\*^ hommes conjurés contre la liberté, par des hommes perdus de vices et vendus à l'iniquité, par des hommes qui se font un jeu de conspirer contre la patrie, et un devoir d'égorger ses défenseurs les plus zélés? Or, loin de m'offenser de leur anathème, je le regarde comme un brevet d'honneur.

Indigné des conspirations toujours renaissantes des préjugés, alarme par la nouvelle de l'approche des ennemis. et convaincu qu'il nous est impossible d'échapper aux horreurs d'une guerre civile, si nous ne prenons enfin le parti d'abattre les tètes les plus coupables, l'auteur de cet écrit invite le peuple à s'assurer des conspirateurs qui sont au timon des affaires. Puis, épouvante à l'idée «les malheurs qui seraient la suite inévitable de leur triamphe, il lui rappelle que cinq à six cents tètes abattues lui auraient assuré pour toujours repos, liberté, bonheur, et que, pour les avoir épargnées par un sentiment de fausse humanité, il exposera plusieurs millions d'innocents à être massacrés.

Proposez cette alternative aux sages qui se piquent le

plus de clémence, et voyez s'il en est un seul qui hésite. Mais que l'ennemi s'avance une fois sur nos frontières, les citoyens les plus calmes renchériront à l'envi sur l'auteur, et vous-même, cher Camille, vous regretterez amèrement que les traîtres à la nation n'aient pas tous été suppliciés; vœu si naturel des cœurs honnêtes et amis de la paix, que mon lâche délateur a été réduit à falsifier C'en est fait de nous, et à employer l'imposture pour en faire un crime à l'Ami du Peuple; tandis que ses collègues, acharnés contre les plus ardents défenseurs de la liberté, les mirent tous sous l'anathème, en s'écriant en chœur : qu'ils périssent!

Ce mystère d'iniquité, qui a couvert d'infamie l'Assemblée nationale, était si révoltant, qu'une poignée de patriotes la força, dès le lendemain, à revenir sur ce honteux décret, et elle en aurait effacé jusqu'à la moindre trace, sans un "reste de ressentiment d'un orateur contre le juriste auquel on attribuait l'écrit dénoncé. Passons sur de pareilles petitesses, dont l'honnête homme a tant de peine à se défendre, pour jeter un coup d'œil sur une atrocité dont elles furent la cause, et dont l'Assemblée ne se lavera jamais.

Quel spectacle, grands Dieux, que de voir nos législateurs, faits pour marquer tous leurs décrets au coin de la sagesse et de la justice, frapper d'anathème l'apôtre de la liberté, sans s'inquiéter si les faits dont on l'accuse sont des délits, et s'il est l'auteur de ces faits; puis de le livrer à un tribunal de sang, coupable d'avoir formé l'horrible projet d'égorger tous les fauteurs de la révolution, et convaincu d'avoir juré sa perte pour avoir dénoncé ses lâches prévarications!

En lisant cette partie des annales de la première de nos législatures, les lecteurs sensibles frémiront d'horreur, et l'historien fidèle, s'élevant contre ces perfidies, transmettra aux générations futures les noms de nos indignes représentants, pour les 'livrer à l'opprobre.

Mais jetons un voile épais sur cette atrocité, dont les patriotes n'ont pu, sans doute, se défendre dans une assem-

blée devenue trop souvent le théâtre des plus bosses passions, el trop sujette à dégénérer en cohue.

Quant à moi, réputé le père de l'écrit de C'en est fait de nous, je suis si intimement convaincu de la vérité des principes de l'auteur, de la sagesse de ses conseils, de la pureté de ses vues, qu'il faut être l'ennemi déclaré de la révolution, pour ne pas voir en lui le meilleur des patriotes.

D'une autre part, j'ai un si souverain mépris pour ceux qui ont rendu le décret qui me déclare criminel de lèsenation, et plus encore pour ceux qui ont été chargés de l'exécuter; j'ai tant de confiance dans le bon sens du peuple, qu'on s'est efforcé d'égarer, et tant de certitude de L'attachement qu'il a pour son ami, dont il connaît le zèle, que je suis sans la plus légère inquiétude sur les suites de ce décret honteux, et que je ne balancerais pas à aller me remettre entre les mains des jugeurs du Chàtelet, si je pouvais le reconnaître pour un tribunal d'État, si j'avais l'assurance de ne pas être emprisonné, et d'être interrogé à la face descieux, certain qu'ils seraient plus embarrassés que moi. S'ils n'étaient pas mis en pièces avant que L'Ami du Peuple eût achevé de plaider sa cause, ils apprendraient de lui ce que c'est que d'avoir affaire à un homme de tète, qui ne s'en laisse point imposer, qui ne prête point le flanc à la marche de la chicane, qui sait relever des juges prévaricateurs, les ramener au fond de l'affaire, et les montrer dans toute leur turpitude; ce que c'est que d'avoir affaire à un homme de cœur, fier de sa vertu, brûlant de patriotisme, exalté par le sentiment de la grandeur des intérêts qu'il défend, connaissant les grands mouvements des passions, et l'art d'amener les scènes tragiques.

Mahat, L'ami du peuple.

LETTRE A CAMILLE DESMOULINS

[Août 1790;

Marat à Desmoulins.

Que j'aime ce beau feu, mon cher Camille, avec lequel vous vous élevez contre moi, au sujet de la dénonciation du comité municipal des recherches, publiée dans la feuille Cen est fait de nous*. Il ne pouvait jaillir que d'un sein vraiment patriotique : et s'il ne suppose pas une tête bien forte, il annonce du moins un cœur bien pur. Croyez-en l'Ami du Peuple, il est moins douloureusement affecté de la sortie que vous lui faites, qu'il ne l'est agréablement du plaisir de voir que l'image de la vertu trouve encore en vous un vrai adorateur. Mais il ne peut supporter que vous l'ayez cru capable d'attaquer l'innocence dans la personne des membres du comité des recherches, et d'outrager le civisme dans la personne de M. Garran de Coulon. J'ai donc à éclairer votre zèle, et celui du public, qui pourrait s'imaginer qu'en dénonçant ces Messieurs j'avais formé le

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