LX1II
LETTRE A
(7 septembre 1790)
Dans le supplément du numéro 21!j de L'Ami du l'riiple (mercredi 8 septembre 1790 . Marat insère une lettre portant plusieurs signatures, et datée de Paris, o septembre 1790. Les auteurs de celte lettre annoncent à Marat que Palloy, entrepreneur de la démolition de la Bastille, a conçu le dessein de faire exécuter des modèles de la Bastille, taillés et gravés clans des pierres tirées des cachots, et de les envoyer aux 83 départements. En conséquence, ils invitent Marat à venir voir ces souvenirs patriotiques, avant leur expédition en province. « Tous ces objets, disent-ils, exposés à vus yeux, vous donneront sans doute une juste idée de l'effet qu'ils peuvent produire, étant répandus dans les 83 départements du royaume, et dans les 48 sections de la capitale . Marat répond par la lettre suivante, publiée également dans le même numéro.
Frères et amis,
J'applaudis à votre patriotisme, et je suis flatté de votre bienveillance. Mon esprit est parmi vous : il vous donne le juste tribut d'éloges que vous méritez, et vous encourage à poursuivre vos utiles travaux : quant à mon corps, il n'a pas la permission de se faire voir dans Paris. Les légions d'assassins armés par les noirs et les ministériels, qui tra-
vaillent à remettre la nation aux fers, sont toujours sur pied contre le pauvre Ami du Peuple. Pour se promener sans danger-, il faudrait qu'il fût accompagné par de bons citoyens tels que vous; et alors il irait mettre à la raison ces vils coquins qui viennent de faire égorger nos frères les patriotes de Nancy, qui voudraient bien faire égorger tous les Parisiens amis de la liberté, et qui feraient relever la Bastille, s'ils l'osaient.
Votre frère et ami,
Marat, l'ami du peuple.
Paris, ce 7 septembre H90.
LETTRE A M. ROULLIÉS
(9 septembre 1790)
A la suite de divers articles de VAmi du Peuple sur les incidents tragiques de Nancy, Marat avait reçu du secrétaire de la colonie suisse à Paris, nommé Roulliés, marchand de vin, habitant rue du Regard, n° 25, une lettre protestant contre un article relatif aux Suisses paru dans le n° 211 de L Ami du Peuple. Marat insère cette protestation dans le numéro 218, et il publie le lendemain, dans le numéro 219 (12 septembre 1790), la réponse qu'il a faite à M. Roulliés.
Réponse de ÏAmi du Peuple à M. Roulliés, secrétaire de la Société des Suisses.
Si vous avez lu ma feuille avec attention, vous y aurez vu, monsieur, que je suis le premier et le seul des écrivains patriotes qui ait défendu avec chaleur la cause du peuple
et celle du soldat qui en fait parlie. Quant à Bezenval, pour m'acquitter envers lui de l'or qu'il m'a donn<\ je désire que vous le pendiez haut et court. Quant à M. d'Affi y. je le connais fort peu; il me semble qu'il s'est assez bien montré au commencement de juillet 1 781». NVt-il pas refusé d'obéir à l'ordre de faire tirer sur les citoyens, que lui avait donné Capet, dit d'Artois? Au demeurant, vous devez le connaître plus à fond que moi : or, s'il ne vaut pas mieux que Bezenval, je serai enchanté qu'il lui serve de pendant. Enfin, je désire que tous les camarades suisses forcent d'Affry et Bezenval de leur montrer les reçus de l'argent qu'ils m'ont donné ; et s'ils reconnaissent mon écriture, je consens à compléter le trio. Voilà un compte réglé.
Voyons l'autre. Je n'ai eu connaissance de voire adresse à l'Assemblée nationale que par la séance que rédige un sieur Dulour, et par le Journal tirs Débats et des Décrets. Or, vous verrez donc, dans ma feuille 21"2, que j'ai accusé les rédacteurs de falsifications, ne pouvant croire que des Suisses amis de la liberté se fussent déshonorés par une pareille platitude. En comparant votre adresse à celle qu'ils ont imprimée, je vois qu'ils ont donné comme certain ce qui n'est chez vous que conjecture vague el qu'ils vous font demander la punition du régiment de Château-Vieux, ce qui est une imposture. J'avais donc raison d'accuser les rédacteurs de vénalité et demauvaise foi. Mais je vois aussi que les patriotes suisses, dont l'unique but était de réclamer contre la tyrannie des anciennes capitulations, ont fait la platitude de déplorer l'insurrection du régiment de Château - Vieux, de la désapprouver, et de l'attribuer aux instigations des ennemis de la révolution, peut-être.. à des transfuges recrutés par l'avarice des chefs ; tandis que vous étiez convaincus qu'elle n'était due qu'aux vexations et à la tyrannie des officiers; comme vous le dites très bien dans la lettre à M. de Noailles. C'est sur de pareils traits, indignes de la franchise helvétique, que l'Ami du Peuple, plus
jaloux de votre honneur que vous-mêmes, n'a pu se persuader que cette adresse eût été dictée par des citoyens libres. Vous me dîtes que vous êtes réduits à bien des ménagements pour parvenir jusqu'à la barre et ne pas révolter les noirs. Mais puisque vous saviez si bien que les noirs et les ministériels dominent dans l'Assemblée, que pouviez-vous espérer de ces vils coquins? Au lieu de perdre votre temps à présenter une ridicule adresse, il fallait que le régiment entier des gardes suisses en présentât une pour demander vengeance de l'affreux massacre de Chàteau-Vieu x, pour demander l'expulsion de leurs chefs, et la nomination des officiers par les soldats; il fallait qu'il invitât tous les autres régiments suisses et français à faire la même pétition. Il fallait que vous-mêmes, et tous les Suisses résidant à Paris, accourussiez aux Tuileries, pour unir vos voix à celles des 40 mille citoyens qui demandaient vengeance de l'infernal Bouille et du monstre La Tour-du-Pin, le renvoi de tous les ministres, l'expulsion de tous les états-majors, et la nomination des officiers par les soldats. Voilà, monsieur, ce que vous deviez faire, et ce que doivent faire encore vos compatriotes, s'ils veulent que je reconnaisse à leur conduite de braves helvétiens.
Paris, ce 9 septembre 1790.
Marat, l'ami du peuple.
182 I.A <:<>m;|>l>n\l>\NCE QE MARAT
LETTRE A LAFAYETTE ' (Septembre 1790)
Adresse au général Métier.
Prétendre passer pour bon citoyen, vrai patriote, parce que quinze mille automates trouveronl mauvais qu'on en doute, est une absurdité qui n'entrera jamais dans votre esprit; mais elle vous fournit un moyen d'afficher le servile dévouement de l'armée que vous commandez, et elle vous donne l'espoir d'imposer silence aux citoyens peu courageux qui tenteraient de vous faire connaître. Que de jeunes étourdis, tmp incapables de réflexion, se prêtent à vos sinistres projets, très dangereux sans doute, est une sottise, et pourtant excusable dans des évaporés qui n'y entendent pas malice; mais que vous, homme mûr et instruit, vous, patriote prétendu, auquel vos concitoyens, séduits par l'apparence des vertus que vous jouez, se sont abandonnés de si bonne foi, vous souleviez la nature entière pour faire de la milice parisienne une armée de prétoriens, est une exécrai ion dont peu de chefs de parti seraient capables, et qui était réservée au héros de l'Amérique, au grand général, à l'immortel restaurateur de la liberté.
Perfide! quittez vos lâches machinations, si vous n'ète.> >as entièrement mort à l'honneur, ou plutôt cessez de vous tbuser; vos artifices ne vous mèneront point au but. Vous
1. L'Ami du Peuple, n° 222 (mercredi, 15 septembre 1790 . On peut faire, sur cette lettre, les mêmes remarques que précédemment sur la lettre à Necker D LX11 ,
pourrez bien séduire quelque temps encore de pauvres bourgeois sans lumière; mais enfin l'affreuse vérité percera, et vous paraîtrez dans toute votre turpitude aux yeux du public, comme vous paraissez depuis longtemps à ceux des hommes clairvoyants. Et déjà vous voilà réduit à vous ravaler à de honteuses menées pour échapper à la censure, vous dont l'ivresse d'un peuple idolâtre avait fait un dieu. En vain vous bercez-vous d'un fol espoir, votre chute est prochaine, elle sera honteuse, elle sera terrible.
Jetez les yeux sur l'ex-ministre genevois, votre guide. Rappelez-vous les jours de sa gloire, voyez ceux de son humiliation. Comme lui, bientôt, vous serez la fable publique. Que dis je? Ce moment est déjà venu. Hier encore l'objet de l'idolâtrie des légions fédérées : et déjà votre réputation baisse; déjà la bonne renommée fuit loin de vous; ce n'est plus qu'à force de bas artifices que vous entreprenez de la retenir. Aujourd'hui l'armée est partagée : tout ce qu'elle contient d'hommes sages et honnêtes vous condamne ; les autres, quelque corrompus qu'ils soient, sont forcés de mettre en question vos sentiments, votre vertu, votre loyauté; ils se plaisent à croire que vous ne méritez aucun des traits que des écrivains incendiaires, ou plutôt que la médisance a lancés contre vous. Quel éloge! Encore un peu de patience, et vous ne serez plus qu'un objet de mépris. Si, pour en précipiter l'instant, il ne faut que redoubler d'efforts, comptez sur ceux de l'Ami du Peuple. C'est lui qui le premier' osa ébranler les autels du divin Necker, et dans un temps où il était le seul qui eût découvert un adroit fripon sous le masque d'un dieu. Souvenez-vous que c'est l'Ami du Peuple aussi qui le premier2 a sapé vos autels, et soyez sûr qu'il ne lâchera prise que lorsqu'ils seront renversés. Homme petit et .vain, que n'avez-vous connu votre bonheur ; que n'avez-vous profité des