LETTRE A NECKER
(Septembre 1790)
Il est difficile de déterminer ici s'il s'agit vraiment d'une lettre adressée au destinataire, ou simplement d'un article écrit sous forme de lettre ouverte. Ce qui rendrait cette dernière hypothèse assez vraisemblable, c'est que cette lettre est annoncée dans le sommaire du numéro sous cette mention ; « Observations sur la retraite du sieur Necker. » D'autre part, ce qui rend également plausible l'opinion contraire, c'est le soin que Marat prit toujours de faire parvenir aux intéressés les lettres qu'il rendait publiques par la voie de son journal. Celle-ci est publiée dans le numéro 214 de UArrii du Peuple (mardi 7 septembre 1790), à l'occasion de la retraite du ministre des finances, et nous la donnons, en, raison de son importance, malgré l'incertitude qui subsiste sur son. véritable caractère.
L'Ami du Peuple à M. Necker.
Si votre démission, Monsieur, n'était pas feinte, si votre retraite était sans retour, si vous aviez rendu fidèlement vos comptes, si vous étiez puni de vos malversations, la justice satisfaite m'imposerait silence; la haine que j'ai portée à un administrateur infidèle, à un ministre dangereux, à un suppôt redoutable du despotisme, expirerait avec votre pouvoir, et je ne verrais plus en vous qu'un particulier dont je dédaignerais de m'occuper un moment : mais je crois assez connaître votre caractère ambitieux pour me défier du parti que vous venez de prendre, pour regarder votre départ comme l'effet d'un orage que vous prévoyez, et dont vous voulez éviter l'éclat, ou comme le dernier des pièges que vous voulez tendre aux Français. Vous le couvrez du prétexte de l'altération de votre santé, du retour de ces maux qui vous ont mis l'hiver dernier sur le bord de la tombe, et qui néanmoins n'empêchèrent pas le mort ou le mourant de figurer à l'Assemblée nationale pour séduire le peuple. Vous alléguez aussi les inquiétudes mortelles de votre "compagne chérie, qui vous presse d'aller retrouver l'asile dont vous a tiré l'Assemblée nationale : mais, en dépit de vous, la vérité vient se placer au bout de votre plume; en achevant sa phrase, l'ex-minislre donne la clef de l'énigme aux pères de la patrie. .4 Vépbqvie de mon arrivée, messieurs, leur dites -vous, vous approchez du terme de voire session, et je suis hors d'état d'entreprendre une nouvelle carrière', ce qui signifie en bon français : il faut, messieurs, que je prenne enfin mon parti; il n'y a que des gens de votre espèce qui puissent maintenir en place un agent de la mienne; vous approchez de la lin de voire bail, et je suis hors d'état de lutter contre vos successeurs, qui s'aviseront probablement de vouloir d'abord faire leur devoir, qui m'éplucheront des pieds à la tète, et qui
me forceront de changer de marche, si plutôt ils ne me livrent à la vindicte publique.
Permettez-moi, monsieur, de jeter un coup d'œil rapide sur la manière dont vous vous justifiez de votre administration.
« En rapportant vos propres expressions, vous m'avez « demandé, messieurs, un compte de la recette et de la « dépense, à ' commencer du premier mai 1790 : je vous « Vai remis; vous avez chargé votre comité des finances de « V examiner; je crois qu'il aurait déjà pu reconnaître s'il « existe quelque dépeme ou quelque autre disposition « digne de reproches : cette recherche est la seule qui corv- « cerne essentiellement le ministère, car l'inspection des « litres, la revision des quittances, sont particulière/)} •ni « applicables à la gestion des payeurs, des receveurs et des « différents particuliers » : ce qui signifie que, sans s'amuser à vérifier les pièces, vraies ou fausses, le comité des finances doit se borner à examiner si vous avez bien additionné et soustrait; or, soyez-en sûr, monsieur, personne ne s'avisera de douter de votre savoir-faire.
La fin de votre lettre est digne d'observation; la voici : Les inimitiés, les injustices dont j'ai fait l'épreuve, m'ont donné Vidée de la garantie que je viens d'offrir : mais quand je rapproche cette pensée de ma con>luite, dans l'administration des finances, il m'est permis de la réunir aux singularités qui ont accompagné ma vie! — Ce n'est pas là, monsieur, soit dit en passant, le langage d'un administrateur intact, qui s'est empressé de mettre sous les yeux du public le fidèle tableau de sa gestion, le ton d'un cœur pur, oppressé de douleur, qui s'enveloppe dans le manteau de son innocence, moins encore celui d'une âme fière au-dessus de la calomnie; mais le ton d'un homme sans
1. On dira sans doute que le comité des finances s'entendait avec le fripon, pour n'avoir fixé qu'à cette époque la reddition des comptes. [Note de Marat)
honneur, qui ne s'élait jamais offensé des soupçons injurieux tant de fois élevés sur son administration au milieu même du sénat; mais celui d'un petit intrigant éconduit et accusant l'injustice du sort.
Eh ! qu'y a-t-il donc de si étrange dans ce qui vous arrive aujourd'hui? Depuis dix ans vous receviez nos adorations en vous moquant de notre simplicité, et vous nous accabliez d'emprunts; vous avez affecte de rendre compte de votre gestion dans un temps où rien ne vous obligeait; vous avez imposé ce devoir à vos successeurs ; vous avez refusé dès lors de vous soumettre vous-même, malgré les instances du public; vous vous êtes joué des ordres des représentants de la nation; enfin vous avez remis un compte où l'on ne comprend rien ; vous nous avez donné mille raisons puissantes de vous regarder comme le chef des accapareurs du grain et du numénaire, le père du projet de famine qui a fait notre désespoir une année entière ; vous nous avez épuisés par un impôt vexatoire; vous avez opprimé les pauvres dont vous vous disiez le père; vous vous êtes opposé au plan de la liquidation des dettes de l'État; vous fuyez au moment où l'on vous en demande un meilleur; et vous vous plaignez de l'injustice du sort!
Vous accusez le destin de la singularité des événements de votre vie. Que serait-ce, si, comme l'Ami du Peuple, vous étiez le jouet des hommes et la victime de votre patriotisme; si, eu proie à une maladie mortelle, vous aviez, comme lui, renoncé à la conservation de vos jours pour éclairer le peuple sur ses droits et sur les moyens de les recouvrer; si, dès l'instant de votre guérison, vouslui aviez consacré votre repos, vos veilles, votre liberté ; si vous vous étiez réduit au pain et à l'eau pour consacrer à la chose publique tout ce que vous possédiez ;'si, pour défendre le peuple, vous aviez fait la guerre à tous ses ennemis ; si, pour sauver la classe des infortunés, vous vous étiez brouillé avec tout l'univers sans ne pas vous ménager un seul asile sous le soleil : si, accusé tour à tour d'être vendu
aux ministres que vous démasquiez, au despote que vous combattiez, aux grands que vous accabliez, aux sangsues de l'État, auxquelles vous vouliez faire rendre gorge, si, décrété tour à tour par les jugeurs iniques dont vous auriez dénoncé les prévarications, par le législateur dont vous démasqueriez les erreurs, les iniquités, les desseins désastreux, les complots, la trahison; si, poursuivi par une foule d'assassins armés contre vos jours; si, courant d'asile en d'asile, vous vous étiez déterminé à vivre dans un souterrain pour sauver un peuple insensible, aveugle, ingrat ! Sans cesse menacé d'être tôt ou tard la victime des hommes puissants auxquels j'ai fait la guerre, des ambitieux que j'ai traversés, des fripons que j'ai démasqués; ignorant le sort qui m'attend, et destiné peut-être à périr de misère dans un hôpital, m'est-il arrivé comme à vous de me plaindre? Il faudrait être bien peu philosophe, monsieur, pour ne pas sentir que c'est le cours ordinaire des choses de la vie; et il faudrait avoir bien peu d'élévation dans l'àme, pour ne pas se consoler par l'espoir d'arracher, à ce prix, 25 millions d'hommes à la tyrannie, à l'oppression, aux vexations, à la misère, et de les faire enfin arriver au moment d'être heureux.
Quant à vous, monsieur, vos destinées sont un peu différentes. Vous avez sacrifié les adorations d'un peuple idolâtre aux sourires d'une cour perfide, dont peut-être vous avez encore perdu la faveur : mais il vous reste des trésors. Vous ne passez plus pour Aristide, mais vous êtes encore Luculle ; est-il un seul monarque qui ne s'empressât de vous offrir une retraite honorable, est- il un seul plaisir dans la vie que puisse donner la fortune, et qui vous soit refusé? Voluptés, honneurs, dignités, tout vous attend. Vous pouvez disposer de tout, excepté de l'estime du cœur droit et des âmes élevées, ou de la gloire qui n'est pas non plus le prix de l'argent.
Quoi qu'il en soit, M., si votre retraite n'est pas jouée, dès aujourd'hui je m'impose à votre égard un éternel
178 LA CORRESPONDANCE Dfl MARAT
silence : j'ai travaillé à votre chute arec un zèle peu
commun; mais à l'instant où vous n'êtes plus un homme publie dangereux, vous redevenez pour moi un particulier sans conséquence.