LETTRE A M. MARTIN
(Décembre 1790)
Le numéro 300 de V Ami du Peuple avait Mgnalé le cas du patriote Saint-Huruge, dont personne n'entendait plus pailer et que l'on croyait emprisonné. Un des correspondants de Marat, qui si^-ne « Martin, le collègue de Duval Stain », lui écrit une lettre, datée du 9 décembre 1790, où il lui raconte avoir fait mille recherches inutiles pour retrouver Saint-Huruge ; mais, au cours de ces recherches, il a découvert le brave Noël, qui s'était précédemment signalé par son patriotisme, et qui. après avoir été enfermé six semaines au Chàtelet, travaille maintenant dans les bureaux de l'Hôtel-de- Ville. Marat insère cette lettre dans le numéro 310 de L'Ami du Peuple (mardi 14 décembre 1790), et transcrit également sa réponse.
Votre zèle patriotique. Monsieur, ne surprendra point mes lecteurs, lorsqu'ils se rappelleront que vous avez été quatre mois dans les fers pour avoir appris aux Parisiens
ouverts sur eux. Le vrai moyen de n'être pas volé n'est pas d'éviter d'ail' r dans la foule, mais d'avoir toujours le- mains sur ses poches. Ains\ tant que l'Ami du Peuple pourra élever la voix, il s'appliquera à détruire la funeste illusion, l'aveugle sécurité. Citoyens, soyez sans cesse sur vos gardes; et, dussent tous vos mandataires êtregens de bien, conduisez-vous toujours avec eux comme s'ils étaient 'les fripons: unique moyen de n'être ni l^urs dupes ni leurs victimes. » Ce passage, qui contraste si profondément avec le reste de la lettre, est évidemment une note ou un commentaire distinct de la lettre et qui n'y a été .ajouté que par une de ces transpositions malheureuses dont Marat se plaint parfois avec tant de force et qui eu effet rendent souvent inintelligibles certains articles de L'Ami du Peuple.
qu'on leur faisait manger du pain <lc marrons d'Inde, tandis qu'en Taisait passer leurs grains à l'étranger, et pour avilir révélé les affreuses malversations de l'École Royale Militaire, où l'on dépensait 1.800.000 liv. pour moudre de mauvais grains et mêler des farines gâtées, tandis cjue les moulins des environs de la capitale étaient dans l'inaction. Tous les bons citoyens se joindront à moi pour vous remercier des peines que vous vous Aies données après Saint-lluruge, et des nouvelles que vous leur donnez du brave Noël. Mais je ne sais quel sentiment de tristesse s'empare de mon âme à l'ouïe de l'endroit où vous l'avez trouvé. Je n'aime point à le voir occuper une place à la ville; vous savez que les patriotes sont repousses de tous les emplois par les aristocrates et les royalistes qui se sont emparés de l'État. Serait-elle donc le prix de sa défection? Je ne veux point vous faire perdre la bonne idée que vous avez de son civisme. Quant à moi, j'en augure assez peu avantageusement, lorsque je réfléchis qu'il n'a répondu, depuis quinze jours, que par son silence aux inquiétudes que tant de bons citoyens ont témoignées sur son sort. Cette réflexion redouble ma tristesse, quand je songe à Saint-IIuruge... Vous le dirai-je, mon cher Martin, nous sommes la nation la plus corrompue de l'univers; la perte de la liberté ne viendra jamais que de notre dépravation ; ce n'est pas avec de vieux esclaves que l'on fait des hommes libres. Si nous ne retombons pas dans la servitude, ce n'est pas que nous aimions la liberté; c'est que chacun voulant se vendre, ne souffrira pas qu'un autre soit maître de le livrer.