LETTRE AU CITOYEN MILLAN
[Mai 1791)
Un certain nombre de garçons cordonniers, voulant faire célébrer un service funèbre à la mémoire de Mirabeau, avaient recueilli enire eux une somme de 900 livres. Mais la municipalité mettait des entraves à leur projet, ou, du moins, elle leur interdisait toute manifestation trop solennelle et trop bruyante. L'un d'eux, nommé Millan, écrit à Marat au nom de tous ses camarades, qui craignent que la municipalité ne leur tende un piège, et, après les avoir obligés à s'assembler « à la sourdine », ne fasse ensuite courir le bruit que ce sont des séditieux, et ne proclame la loi martiale. Ils préfèrent renoncer à leur projet, et Millan demande à Marat de quelle autre manière pourrait être employée la somme recueillie. Marat publie cette lettre dans le numéro 468 de VAmi du Peuple (mardi 24 mai 1791), et la fait suivre de sa réponse.
Vos craintes, mes bons amis, ne sont pas fondées ; lesmunicipaux n'ont droit ni aucun intérêt de vous traiter comme des séditieux parce que vous seriez assemblés pour faire célébrer un service à Mirabeau. Je puis vous répondre que votre résolution ne peut que lui plaire, et que si elle s'est opposée à ce que vous eussi-ez de la musique et des tambours, c'est pour se faire solliciter, et mettre à ses conditions une permission qu'elle n'est pas fondée à vous refuser. Je gage cent contre un qu'elle vous
a détaché quelques mouchards, pour vous insinuer que si vous criez : Vive Bailly et Motier! elle vous accordera votre demande.
Au demeurant, ce n'est point là que j'en veux venir. Je vois avec beaucoup de peine que vous songez à augmenter le nombre des aveugles adorateurs d'un homme qui ne s'est servi de ses talents que pour en imposer au public, que pour se faire acheter par les ministres, que pour rendre au roi les droits des citoyens et du peuple, pour trahir la nation.
C'est à ce traître, mes amis, que nous devons tous les mauvais décrets de l'Assemblée nationale; c'est à lui que vous avez l'obligation de n'être comptés pour rien dans TKtat, c'est lui qui vous a fait dépouiller de vos droits de citoyens actifs, c'est lui qui a fait décréter la loi martiale pour vous contenir par la terreur, vous et tous les autres infortunés, pour vous massacrer toutes les fois que vous vous rassemblerez à dessein de vous faire rendre justice ou d'empêcher qu'on ne vous opprime.
Plût au ciel que vous rentriez en vous-mêmes; vous maudiriez sa mémoire, au lieu de lui rendre le moindre honneur. Si la somme que vous destinez n'est pas prise sur votre nécessaire, faites-en un plus digne usage. IIonorez-vous aux yeux de la nation entière, en la consacrant à la délivrance d'un certain nombre de pauvres pères de famille détenus prisonniers pour mois de nourrice. Que ce soit des infortunés, que ce soit de vous, mes chers amis, que les riches, les fonctionnaires publics et les représentants du peuple apprennent l'emploi qu'ils auraient dû faire de toutes les sommes qu'ils ont prodiguées à de sottes cérémonies, à des jeux d'enfants.