‹ La correspondance;Chapitre 72 sur 107 · LETTRE A LAFAYETTE · texte numérisé non relu

LETTRE A LAFAYETTE

(Avril 1791)

Cette lettre est publiée dans le numéro 439 de L'Ami du Peuple (lundi 2b avril 1791] sous ce titre : « Lettre de l'Ami du Peuple au général défaillant ».

Frapper un ennemi abattu est lâcheté, l'écraser lorsqu'il a mis bas les armes est atrocité; mais achever un traître, qui se couche pour se faire relever et assassiner ensuite ses bienfaiteurs, est une œuvre méritoire.

Ennemi aussi généreux que cordial', je vous abandonnerais aujourd'hui à votre humiliation, à votre nullité, à vos regrets, à vos remords, si je pouvais croire que vous avez donné votre démission de bonne foi, et si vous vous renfermiez dans vos fonctions de député. Mais le moyen de s'en rapporter à la parole d'un courtisan consommé, et de ne pas redouter quelque nouvelle perfidie?

Je l'ai dit, et je le répète : vous avez donné votre démission et celle de Tétat-major, qui ne* vous regardait pas, pour vous faire complimenter par vos satellites à cheval, par ceux des barrières et des ports, pour vous faire fla-

1. Vous avez de moi une lettre où je vous invitai, il y a seize mois, à servir la patrie avec loyauté, et je vous annonçai que je serais toujours à votre égard une sentinelle vigilante : vous devez être content de moi, je vous ai tenu parole. Note de Marat)

2. C'est li un double coup de parti : vous avez prouvé que vous en disposiez en maître, et vous avez voulu mettre dans l'embarras la troupe du centre et les compagnies soldées, dont il a la direction. Note de Marat]

gorner par vos valets municipaux, et pour ramener à vos autels nos bataillons plus engoués, plus dociles et plus dévoués à vos ordres que jamais. Puis, comptant d'un œil inquiet leur députation, humilié de leur petit nombre, et faisant de nécessité vertu, vous avez annoncé avec appareil que vous persistez dans votre résolution; vous allez en pompe à la maison de ville réciter un discours d'apparat, vous y jouez en tartuffe le rôle d'un patriote désintéressé, et vous mendiez avec adresse le retour de la confiance de l'armée parisienne, en déclarant que, V opinion publique n'étant plus pour vous, le bon ordre (vous pouviez ajouter ie salut public) est intéressé à votre retraite. Enfin, vous vous ménagez les moyens de travailler la troupe, en rentrant dans les rangs en qualité de simple grenadier, en attendant que l'occasion se présente de la soulever et de vous faire élever à la dictature.

Pourquoi tant d'appareil, de lenteurs, de démarches, de menées, de grimaces, d'hypocrisie, de fourbe, de perfidie, si vous ne cherchiez pas à donner le temps à vos créatures de ramener les bataillons à vos genoux? Pourquoi ce bonnet de grenadier, à vous père conscrit que vos devoirs de député rappellent au sénat, si ce n'est pour transporter d'admiration et de plaisir vos nouveaux camarades, les porter à l'excès de l'ivresse, avoir un prétexte de travailler la troupe, attendre l'occasion de vous faire élever à la dictature? Serpent tortueux! dans votre état d'abjection, je vous trouve plus redoutable que jamais; et ce n'est pas sans effroi que je vous vois faire les derniers efforts pour abuser barbarement du caractère funeste d'une nation ignare et frivole, qui s'engoue de tout, qui ne sait jamais s'arrêter, qui décerne l'apothéose aux adroits scélérats qui l'ont trahie, et qui reprend avec gaité ses fers, l'instant d'après qu'elle vient de les rompre avec fureur. Fussiez-vous congédiés sans retour, vous et votre indigne état-major, je proposerais aux citoyens sauvés un Te Deum en mémoire de leur heureuse délivrance : et je dédaigne-

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rais d'occuper plus longtemps le public de vos infamies et de vos attentats. En attendant, trouvez bon que j'achève de vous démasquer complètement, et aussi bien mon flacon d'encre n'est pas encore usé1.

LXXiri

LETTRE A. CAMILLE DESMOULINS (Mes* 1791)

En publiant cette lettre dans le numéro 448 de UAmi du Peuple (mercredi 4 mai 1791), Marat la l'ail pré éder de ces lignes : « C'est à regret que je me vois aussi réduit à relever contre un frère d'armes des inculpations absurcfces1, <| n i peuventètre défavorables à la cause de la liberté, quej'ai défendue, que je défends, et que je défendrai toujours

Jean-Paul Munit à Camille Desmoulins.

Pourquoi faut-il que l'amour de la patrie me mette aujourd'hui la plume à la main contre vous?

Vous annoncez, dans votre numéro 7:!. « que l'intrépide « Marat, voyant l'accusation de Rutteau étouffée, voyant les « honneurs excessifs qui pleuvenl sur le cercueil de Mïra- « beau, succombe au découragement et demande un passe-- « port pour exercer l'apostat de la liberté chez une nn'ion o moins corrompue*. Après avoir mené une vie si troublée,

1. Voyez un numéro de L'Ami du Peuple, publié il y a cinq à six mois. Note de Marat

2. Cette phrase est du ga'imatias double, tout au moins. Qu'estce que c'est qu'exercer V apostat chez une nation moins corrompue? L'apostasie -irait-elle un ait, une profession, une science, un métier.' Et, pour l'exercer avec fruit, est-il besoin d'un pays moins

« si laborieuse, dans des souterrains, il part, ajoutez-vous, « sans pécule et pauvre, ce qui est la meilleure réponse à « ses ennemis. » C'est sans doute de ce que je me suis écrié à la fin de mon numéro 339 : « 0 Parisiens! vous êtes « si aveugles, si ignares, si stupides, si présomptueux, si « lâches, si plats, que c'est folie d'entreprendre de vous « retirer de l'abîme, que c'est folie d'entreprendre de vous « ouvrir les yeux : mon âme, épuisée par d'inutiles efforts, « est en proie au dégoût », que vous avez inféré mon départ. Mais si vous aviez pris la peine de transcrire les paroles qui suivent immédiatement, vous auriez vu que jene partais pas, puisque je dis aux Parisiens : « Il y a longtemps que je vous aurais abandonnés à votre malheureux sort, si je n'étais retenu par l'espoir de trouver quelquevertu dans les provinces, par la crainte d'immoler la postérité. »

Vous allez plus loin, Camille; vous voulez paraître dans le secret, vous annoncez que je demande un passeport1, et vous ne sentez pas que, ma tête ayant été mise à prix par le cabinet autrichien, le général et les autres chefs des contrerévolutionnaires, cette légèreté de votre part m'aurait exposé à tomber entre leurs mains et à devenir la triste victime de leur fureur. Vous pouvez vous figurer le sort qu'ils me réservent. Qu'attendre d'eux, que d'être jeté dans un four ardent, s'ils me prennent en secret, et d'être mis

corrompu que la France? Camille, dont les ouvrages sans vues, sans chaleur, sans vie, sont si peu soignés, malgré le loisir dont il jouit, qu'ils ne paraissent, aux yeux des connaiss urs, qu'un ramassis d'anecdotes, une indigestion de nouvelles de cafés, a voulu dire sans doute : « Marat, forcé de renoncer au projet de rendre libre « une nation trop dépravé.e pour défendre ses dio ts, se détermine « enfin à aller lui-même chercher la liberté chez une nation moins « corrompue. » (Note de Marat)

1. Il est possible qu'il soit revenu à Camille quelques-uns de ces propos que l'indignation m'arrache assez souvent, à la vue des démarches serviles des Parisiens et de leur manque d'énergie contre leurs oppresseurs. (Noie de Marat)

en hachis par leurs salellites, s'ils m'arrêtent puhliquement?

La tournure que vous donnez à cette annonce peul n'avoir pas été dictée |>ar malveillance1, elle n'en est cependant, ni moins injuste, ni moins cruelle. « Vous me faites succomber au découragement et demander un passeport

1. J'ai quelque raison de le croire, d'après ce qui m'est arrivé, Surpris de voir Camille, clans un temps de crise alarmante, perdre le temps à donner au public une immense table des matières, au lien de travailler à sanctifier et aduler Mirabeau, ranimer le courage du peuple; étonné de le voir garder le silence sur les infâmes machinations du Général pour corrompre les vainqueurs de la Bastille, au lieu de m'aider à saper un coup que j'avais ménagé avec art, je me suis permis, dans mon numéro :;39. de lui faire quelques petits reproches fraternels sur ce lâche abandon. Vous croyez peut-être que le grand Camille va réparer ses torts? l'oint du tout, il se livre à >i>n petit ressentiment, et il cloue à la fin d'un de ses numéros de février 1794 une note dans laquelle il m'accole à Gorsas, barbouilleur soudoyé, dont il vante le courage parce qu'il court les rues; et afin de mieux ravaler mon dévouements la chose publique, il m'impute à lâcheté la vie souterraine que je mène pour échapper aux assassins soudoyés, et nie conserver à la patrie. Camille, je ne vous rappellerai point ces circonstances orageuses où, menacé du cachot par les municipaux, je les obligeai à se réunir en assemblée générale, et. sans crainte des baïonnettes dont ils étaient environnés, j'allai seul et sans mission exercer au milieu d'eux les fonctions d'un censeur public, chasser quelquesuns des plus etlrontés coquins qui déshonoraient leur corps, faire procès à tous les autres de la bassesse de leurs arrêtés, de l'atrocité de leurs attentats, et les réduire à l'humiliation de tirer de ma main certificat de vie et mœurs. Je ne vous rappellerai point ces circonstances orageuses où, dans les liens de dtux décrets de prise de corps, j'allai seul leur donner l'assaut à la maison de ville, et à la mairie traiter liailly. au milieu de ses valets et di

3, comme un infâme prévaricateur, lui fixer jusqu'à midi du lendemain le délai dans lequel il aurait à me. faire rendre mes presses saisies en mon absence, et le forcer à devancer ce terme pour se débarrasser de moi. Je ne vous rappellerai point ces circonstances orageuses où, en butte aux fureurs du Châtelet qui instruisait mon procès, j'entrepris de le renverser lui-même, lui fis donner l'assaut un beau matin par six mille patriotes, et arrachai Rutluge de ses griffes, malgré l'or du ministre des finances. Je

pour excercer l'apostat de la liberté, chez une nation moins oorrompue. » — Mais quitter le champ de bataille lorsque l'armée a mis bas les armes, et abandonner la partie lorsqu'il n'y a plus d'espoir, ce ne serait être ni lâche, ni déserteur, ni apostat : ce serait céder à la raison, ce serait fléchir sous les lois impérieuses de la nécessité!

ne vous rappellerai pas ces temps orageux où, pendant trois semaines consécutives, ma maison était assaillie presque chaque nuit par UDe légion de satellites de robe courte et de pousse-culs nationaux, qui avaient juré de m'avoir mort ou vif; où, tranquille dans mon cabinet, je sortais à la brune lorsque ma feuille qui désespérait les coquins était sous presse, et où je rentrais le lendemain à la pointe du jour. Vous savez cela comme moi; mais ce que vous savez beaucoup mieux, c'est que, pendant mon absence, après la fameuse expédition du 22 janvier, le courage de tous les écrivains patriotes était glacé; c'est que, le lendemain de mon retour de Londres, vous me pressâtes de reprendre la plume pour leur redonner du cœur; c'est que, quelques jours nprés, je recommençai à faire guerre ouverte à tous les ennemis conuus de la liberté, continuaut à me montrer en public, quoique je fusse toujours dans les liens de deux décrets de prise de corps; c'est que, transporté de joie de ma dénonciation contre le Général, vous me prodiguâtes dans votre n° 32 les titres de divin, de sapeur des journalistes, et toujours le premier sur la brèche; c'est qu'interdit de la manière dont je traitai l'Assemblée nationale, devant laquelle vous vous éliez humilié, après le décret de crime de lèse-nation, qui ne vous avait effleuré que pour reposer tout entier sur ma tête, vous m'appelez dans votre numéro 37 V enfant perdu des journalistes patriotes, et vous vous déclarez mon émule indigne: c'est qu'altéré du parti que j'ai pris pour sauver la patrie de mener une vie souterraine, de braver tous les supplices, et craignant la comparaison, vous demandez si un écrivain patriote, qui n'a pas été mis en sentinelle par le peuple, est tenu à l'abnégation de luimême et à s'enterrer tout vivaut comme Marat'? Et c'est vous, mon frère d'armes, vous qui vous prétendez un Romain, qui venez flétrir les lauriers dont vous m'avez couvert, et m'imputer à lâcheté un genre de vie dont vous n'aviez pas même la force de soutenir l'idée. 0 Camille! je vous connaissais pour un homme irréfléchi, léger, superficiel; mais le moyen d'imaginer qu'un moment de pique vous eût fait renoncer à toute pudeur? [Note de Marat)

Kl puis, était-ce donc l'Ami du Peu |>If. le seul des écrivain- patriotes qui n'ait pas varié un instant dans ses principes, ses mes, ses démarches, sa conduite, que vous (feriez afficher comme un apostat? Lui, dont le courage n'a jamais molli dans les temps de crise, et dont l'énergie a augmenté avec les dangers; lui, qui depuis vingt-huit mois a sacrifié à la patrie sa santé, son repos, sa liberté; lui. qui pour la >au\er s'est enterré tout vivant et qui depuis une année entière défend les droits du peuple la tète sur le billot

Jeune homme, apprenez qu'après la vérité et la justice, la liberté fut toujours ma déesse favorite, que toujours je1 sacrifiai sur ses autels, même sous le règne du despotisme et qu'avant que vous en sussiez le nom, j en étais l'apôtre et le martyr. Ouvrez l'ouvrage que j'ai publié à Londres en ITT i sous le titre : Chaînes de l'esclavage (The chains of Slavery ; parcourez en la préface, vous verrez que j'ai joué en Angleterre, il y a seize ans, le rôle que je joue en France depuis la révolution. Vous y verrez que, profitant de la réélection du parlement pour engager les Anglais à s'honorer par le choix de leurs députés et à réformer les vices capitaux de leur gouvernement dont j'avais fait une étude profonde, je n'ai pas craint d'attaquer les prérogatives de la couronne, les vues ambitieuses du monarque, les menées du ministère, la prostitution de la majorité îles deux Chambres vendues à la cour, et de m'exposer pour le salut du peuple à leur haine et à leur persécution, lu jour vous apprendrez les suites de cette entreprise audacieuse : qu'il vous suffise aujourd hui de voir que, dans quelque pays que je me trouve, l'humanité., la justice et la liberté auront toujours en moi un apôtre et un martyr1.

Puisque je suis sur ce chapitre, je vous dois encore quelques observations.

I. Ici se termine la partie de cette lettre contenue dans le numéro ils de L'Ami du Peuple. Ce qui suit se trouve dans le numéro 449 [jeudi 5 mai 1791), sous le titre : « Suite de la lettre de Jeau-l'uul Marat à Camille Desmoulins ».

Vous faites suivre l'annonce de ma prétendue apostasie de cette recommandation. « Malgré les faussetés dont la « feuille de Marat est trop souvent remplie, parce que cer- « tains correspondants affectaient de lui faire passer des « notes grossièrement mensongères, pour décrier les o vérités que lui seul publiait , utile même par ses er- « reurs. » Pour un papier -nouvelle tel que le vôtre, Camille, sans doute une pareille inculpation serait très grave, mais pour le mien, purement politique, elle se réduit à rien. Que savez-vous si ce que vous prenez pour de fausses nouvelles n'est pas un texte dont j'avais besoin pour parer cpielque coup funeste et aller à mon but? Estce à vous, qui n'avez point de vues, de prétendre me ramener à vos petites conceptions? Pour juger les hommes, vous avez toujours besoin de faits positifs, bien clairs, bien précis : il me suffit souvent de leur inaction ou de leur silence dans les grandes occasions. Pour croire à un complot, vous avez besoin de preuves juridiques; il me suffit de la marche générale des affaires, des relations des ennemis de la liberté, des allées et des venues de certains agents du pouvoir. Toujours forcé par les événements à revenir sur vos pas, à rendre justice à la justesse de mes jugements, à nommer ma prévoyance pVrfjï/io??, n'apprendrez-vous donc jamais à suspendre ^os décisions précipitées, lorsque vous n'apercevez pas les preuves de mes allégations? Le regret de vous être mépris tant de fois, et la crainte de vous méprendre encore, ne vous rendra-telle pas plus réservé? et vous verra-t-on toujours entassant contradictions sur contradictions, chanter la palinodie, et retomber l'insiant d'après dans la même faute? Je ne vous rappellerai point ici cette fluctuation éternelle de l'éloge au blâme, et du blâme à l'éloge, dans laquelle vous avez si longtemps tenu vos lecteurs au sujet de Molier Je ne vous rappellerai point ces injures et ces louanges entre lesquelles vous avez perpétuellement ballotté vos lecteurs à l'égard de Saint Riquetti. Mais de tant de contradictions.que

vous avez entassées sur mon compte, souffrez que je vous rappelle un passage que vous n'auriez pas dû oublier.

Que n'a-t-on pas mis en œuvre (dites-vous dans votre « n° 34) pour appréhender au corps M. Marat? Et aujour- « dliui encore, pour découvrir sa retraite, on a tenté la <> probité des colporteurs... On a fabriqué de faux Marat a pour diffamer le véritable... Gomme s'il ne suffisait pas à « ses ennemis de le tenir depuis si longtemps dans une « vraie prison, en l'empêchant de se montrer et de jouir « de la lumière (tes cieux ; encore aujourd'hui on veut « à toute force enfermer au Châtelet le courageux Marat, « cet écrivain trop véridique pour notre malheur, et que « moi-même je me reproche d'avoir, comme le public, aussi «.peu cru que la prophétesse Cassandre. »

Je reviens à l'article de votre annonce qui a provoqué cette lettre. « Quoi qu'il en soit, concluez-vous, très redou- « table Marat, les patriotes te conjurent de continuer « d'user de la liberté de la presse jusqu'à ce que Chape- « lier, Desmeuniers et Malouet aient obtenu le décret pro- « hibitif après lequel ce trio soupire depuis si longtemps. » Lecteur sensé, tu crois peut-être que cette apostrophe est dictée par le civisme, qu'elle est sentie, qu'elle a môme quelque sens : détrompe-toi, ce n'est que du remplissage pour amener ce vain étalage d'érudition dont l'auteur raffole; écoute, il va lui-même t'en donner le commentaire : « Je sens bien qu'à peu de choses près, il en est de cette « liberté de la presse parmi nous comme du tribunal de « l'histoire à la Chine. On ne voit pas que ce tribunal si « vanté, qui tient registre jour par jour des moindres « fautes, comme des crimes du despote, ait jamais corrigé « le despotisme chez les Chinois. A en juger par cette « foule de dénonciations contre Motier, Bailly, Montmorin, « de Lessart, Desmeuniers; contre Desterazy, Bouille,

Livarol, Gouvernet, Gelb ; on sait bien que Marat. n'est « guère plus utile à Paris que le président du tribunal de « l'histoire à Pékin... » S'il en est ainsi, pourquoi me faire

un si grand crime du dessein ou plutôt du soupçon d'avoir voulu abandonner la patrie? Qu'a-t-eile besoin de ma plume? Et pourquoi, sous peine de voir mon nom flétri, m'aslreindre à continuer de battre l'air, sans jamais avancer d'un pas? Enfin, ce grand mot de très redoutable Marat ne devient-il pas un persiflage aussi amer qu'indécent?... Ce n'est pas tout. « Mais puisque les annales de la Chine, poursuit l'auteur, citent tant d'exemples de membres dece tribunal de l'histoire qui se sont fait pendre pour tenir registre des anecdotes de la cour de Pékin... il faut bien, pour l'honneur de la France, qu'on puisse y compter deux ou trois journalistes qui bravent les tyrans pour consigner dans leurs feuilles des vérités inutiles... » Mon pauvre Camille, la manie de faire de l'esprit vous tourmente si fort, que vous sacrifiez au plaisir de paraître piquant jusqu'à la crainte de paraître fou, et que vous aimez mieux être le paillasse de la liberté que d'en être l'apôtre. Au surplus, il n'y a peut-être que vous en France qui ayez pu imaginer que le but de la liberté de la presse était de corriger les fonctionnaires publics, de changer en patriotes les suppôts du despotisme ; en amis de la liberté, les bas valets de la cour; en hommes intègres, les membres descomités Je l'Assemblée nationale; en gens de bien, les jugeurs, les marchands de paroles, les grippe-sous, les agents pourris de l'ancien régime : mais qui ne sait qu'elle est destinée à instruire les citoyens de leurs droits, et à leur inspirer le désir d'en jouir, le courage de les défendre, l'audace de les venger; qu'elle est destinée à leur faire connaître les prévarications de leurs mandataires, et à leur faire sentir la nécessité de les punir ; qu'elle est destinée à leur apprendre à n'obéir qu'aux lois justes et sages, à résister aux lois iniques, à s'opposer aux lois tyranniques ; qu'elle estdestinéeà apprendre aux troupes àdistinguer les desseins perfides de leurs chefs, à mépriser leurs ordres arbitraires, à mettre bas les armes lorsqu'ils leur commandent de massacrer les citoyens, et à rire de leurs menaces; qu'elle est

destinée à rompre tous les ressorts du despotisme, en attends ni que l'autorité suit fondée sur la justice; à arracher à l'oppression ses tristes victimes, en attendant qu'été fasse triompher la liberté : c'est l'usage que j'en ai lait jusqu'à ce jour, et j'ose croire que je n'ai pus perdu mon temps. Il est peu arrivé de grands événements, depuis la prise de la lîastille, que je n'aie préparés, et combien n'en ai-je pas provoqués moi seul? Je n'en ferai point rénumération, crainte d'être accusé de jactance : mais n'eussé-je produit d'autre bien que de faire ouvrir les cachots de ' la Conciergerie aux onze infortunés qui y étaient détenus pour la brûle des barrières; n'eussé-je qu'excité cette sainte fermentation qui força les pères conscrits de déclarer irrecherchables les auteurs de la brûle des barrières, comme ceux de la prise de la Bastille; avoir annulé les 860 décrets de prise de corps déjà lancés, et arraché à la mort cent mille patriotes que le despotique aurait immolés sous ce prétexte par le glaive du bourreau, sont de trop beaux trophées pour ne pas bénir la liberté de la presse. Nous ne sommes pas libres encore, j'en conviens, et nous ne pouvons pas espérer de l'être de sitôt, parce qu'une nation qui secoue le joug a longtemps à lutter contre les suppôts de l'ancien régime, lorsqu'elle n'a pas pris d'emblée le sage parti d'en exterminer les plus coupables, et de contenir les autres par la terreur. Mais avec une conduite aussi molle que la nôtre, à quoi en serions-nous réduits sans la liberté de la presse? Sans ces effervescences momentanées qui glacent d'effroi nos lâches ennemis, quelles lois de sang n'eussent pas suivi la formation de la garde nationale, dès que le perfide courtisan qui la commande l'eût asservie? Quel massacre des bons citoyens, au moindre

1. En faisant donner lassaut à la maison du président de la cour des ai'ies, par la compagnie des grenadiers de la Courtille, pour favoir un de leurs camarades qui était au nombre des prisonniers. {Noie de Alarat)

mot de ce général contre-révolutionnaire, sans la doctrine de la résistance ouverte aux ordres arbitraires et tyranniques! Au lieu du spectacle si nouveau parmi nous d'une armée immobile à la voix de ses chefs, reproche si énergique de leur barbarie, de leur atrocité, et de leur làcbeté, vous eussiez vu des légions d'assassins féroces égorgeant sans pitié leurs frères, et le char doré du despote passant sur des monceaux de morts et de mourants, pour satisfaire un vain caprice. Au lieu de ces nouvelles assemblées de bataillons et de ces rétractations solennelles d'un serment téméraire, vous eussiez vu les légions des citoyens abusés, des satellites soudoyés, des brigands conjurés, renouveler parmi nous les scènes sanglantess de la Saint-Barthélémy, et le sang des victimes égorgées fumerait encore dans nos places publiques. Cessez donc, homme irréfléchi, d'insulter à la liberté de la presse, dont vous méconnaissez les avantages; si vous respirez encore, c'est à elle que vous devez ce bienfait.

Au nom du ciel, Camille, contentez-vous de ne pouvoir servir la patrie, et ne cherchez pas à détruire le bien que je travaille à lui faire ! C'est déjà trop des machinations éternelles et des noirs attentats de ses ennemis, de l'aveuglement et de la lâcheté de ses amis, sans que j'aie à lutter contre les entraves de ses prétendus défenseurs.

Marat, l'ami du peuple.

LETTRE A CAMILLE DESMOULINS

[Mai 1791)

Cette nouvelle lettre de Marat à Camille Desmoulins parut dans le numéro 435 de lîAmi du Peuple (mercredi 11 mai

1791 . sous ce titre : « Encore quelques mots de Jean-Paul Marat à Camille Desmoulins. »

N'en déplaise à votre jovialité, Camille, vous n'avez pas toujours l'art de vous fâcher avec grâce et avec dignité.

Surpris de vous voir assez peu affecté des dangers de la patrie pour donner à vos lecteurs, dans un temps de crise, plusieurs numéros de table des matières, ou les entretenir de vos tracasseries avec Malouet, Desmemùers, Naudet, Desessart, et assez peu jaloux de votre honneur pour aider ainsi vos ennemis à faire croire que vous étiez en marché, j'ai essayé de vous rappeler à vous-même. Cette petite liberté m'a valu la jolie note qui termine un de vos numéros de février 1791. Peiné de vous voir discréditer involontairement ma feuille, et nuire aussi inconsidérément à la chose publique, je vous ai adressé quelques légers reproches. Vous n'avez repoussé mes représentations amicales qu'en les qualifiant d'injures, et en les attribuant à l'air méphitique de mon souterrain : je pourrais vous demander si vous en avez agi de la sorte pour ne pas démentir le proverbe qui prétend que vérité seule offense] mais j'aime mieux vous observer que montrer tant d'humeur, lorsque j'en montre si peu, c'est mal profiter de vos avantages, vous que la nature fit si gai, si spirituel, si aimable, vous qui respirez un air si pur, vous qui avez une si bonne cave, vous qui êtes entouré de tant d'objets charmants.

Vous élevez des doutes sur le mot apostat, qui m'a déplu dans votre journal, et vous prétendez que les exemplaires qui vous restent portent celui d'apostolat. Permettez-moi, Camille, de n'être pas moins sceptique que vous; et comme il faut bien que l'un de nous deux ne sache pas épeler, envoyez un de vos exemplaires à l'Académie Française, j'y enverrai le mien, et les quarante prononceront.

Ce n'est fias en disant que, de tous les journalistes, je suis celui qui a le mieux servi la révolution, mais en rava-

îant mon dévouement à la chose publique, que vous vous êtes montré injuste.

Vous êtes bien bon, Camille, de croire que vous soyez le seul écrivain qui ait osé me louer. Si je tenais compte des éloges, je pourrais vous dire : mais Brissot, mais Fréron, mais Audouin, mais Robert, mais le Maître dont vous avez tronqué si adroitement les vers... Je pourrais aussi vous citer plus d'un journaliste, lesquels, honteux de m'avoir longtemps outragé, ont fini par en faire amende honorable. Depuis que vous êtes devenu un gros monsieur, Camille, auriez-vous le ridicule de ne plus voir que vous dans l'univers? Quoi qu'il en soit, les louanges que vous m'avez données ne font certainement pas la monnaie de celles que vous avez reçues de moi, et elles ont dû vous coûter d'autant moins d'efforts qu'elles paraissaient couler de source. Prenez vos numéros, et vous verrez qu'elles sont dictées par l'engouement, pour ne rien dire de plus.

Vous m'invitez à calomnier un peu moins, même les gens en place. Se ne croyais pas en faire métier; mais puisque vous me faites ce reproche, vous êtes inexcusable de répéter à votre tour presque toutes mes calomnies, huit jours après moi. De quoi vous servent donc et votre délicatesse et votre judiciaire? Hé quoi, vous me permettez de dire de vous tout le mal que je voudrai; c'est être bien traitable. Vous croyez donc, Camille, qu'on ne peut que médire de vous, et que vous êtes incalomniable? Je ne vous aurais pas traité si cavalièrement.

Que vous êtes cruel, Camille! Pour me faire mieux sentir tout le poids des ans, vous me rappelez que Voltaire s'est moqué de moi il y en a 24. Je me souviens, en effet, qu'en 1776, le marquis de Ferney, piqué de se voir mis à sa place dans mon ouvrage sur l'Homme, essaya d'égayer ses lecteurs à mes dépens. Et pourquoi non? Il avait bien pris la même liberté avec Montesquieu et avec Rousseau. Peut-être je m'abuse ; mais il me semble que ce sont moins les injures et l'ironie qui blessent, que le sentiment de les

avoir méritées : d'après cela, jugez combien je me suis consolé aisément des pasquinades de Voltaire, en voyant qu'il avait eu honte de les avouer, et qu'il avait été réduit à tronquer mon livre pour amuser les sols. Que sais-je même si les rieurs auraient été pour lui, si son disciple La Harpe n'avait pas refusé d'insérer ma réponse à côté de la diatribe. Au demeurant, Camille, quoique j'aie bien plus de sujets que vous de voir tout en noir, je suis plus charitable; vous me rappelez que Voltaire s'est une l'ois moqué de moi, et moi, je ne vous rappellerai pas d'avoir été hué tant de fois aux Jacobins.

Mais quel effort de générosité! Quoi? tant que j'extravaguerai dans le sens de la révolution, vous persisterez à me louer; et, pour faire preuve de vos dispositions bénévoles, vous dîtes « que 7îous devons défende lu Liberté, comme la « ville de Saint-Maio, non seulement avec des hommes, « mais avec des chiens». Quoique l'allusion ne soit pas des plus délicates, vous ne vous doutiez guère, Camille, que vous me faisiez un compliment, et un compliment dont je ne suis pas indigne; car les chiens sont le symbole de la vigilance et de la fidélité. Si, par un excès de politesse, vou> prétendiez ne leur accorder que des dispositions féroces, vous pourriez reconnaître à ce qui vous arrive que ces animaux ne mordent que les ennemis de la patrie, épargnant les autres citoyens, bien qu'ils en soient lâchement maltraités; ce qui prouve qu'ils sont moins hargneux et plus généreux que la plupart des écrivains populaires, des compilateurs patriotes, et même des conteurs de balivernes qui se croient des Romains.

Pourquoi sortir hors des gonds, Camille? Au ton que je garde avec vous, vous devez sentir que je ne veux que la paix. L'avoir est la chose impossible, me disent quelques personnes qui se prétendent au courant; elles m'assurent que vous ne me pardonnerez jamais d'avoir repvodté à S Mirabeau, le dilapidateur, de renvoyer ses maîtresses au bout de trois mois, avec une dot de cent mille livres*

Que peut donc avoir d'offensant pour vous cette inculpation malheureusement trop fondée? C'est une énigme dont jevous demande la clef.

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