LETTRE A DELISLE
3 mars 1792
Marat venait d'écrire, sous le titre : VÉcole du Citoyen, un ouvrage i olitique qui devait paraître dans le courant du mois d'août i T '. < 2 . C'est à propos de l'édition de cet ouvrage qu'il . il la lettre suivante '.
Mon ami.
mme éditeur do mon ouvrage, vous avez de moi plein pouvoir de traiter avec tel libraire ou publicateur que vous
i Co "Ji'H'ie. tome IV, p. 1 10
jugerez convenable, et qui vous fera les conditions les plus avantageuses; mais, dans tous les cas, il importe que la Société des Amis des Droits de l'Homme concourre au succès de l'entreprise. Les libellistes aux gages de la courr si longtemps acharnée à détruire le bien que faisait ma plume, ont publié en mon nom des doctrines si funestes, ils m'ont calomnié de tant de manières, ils ont si souvent répandu le bruit que je n'existais plus, que j'étais un être chimérique, qu'il était impossible au petit nombre d'exemplaires de ma feuille, qui ont percé dans les départements, de dissiper ces impostures. II est donc indispensable que cette Société se charge de faire passer le prospectus à toutes les Sociétés patriotiques du royaume, en les engageant à favoriser de tout leur pouvoir la publicité d'un ouvrage destiné à éclairer le peuple, à former l'esprit public, et à ranimer les feux du patriotisme.
Persuadé que le club des Cordeliers se fera un devoir de concourir avec zèle à la propagation des principes de l'Ami du peuple, puisqu'il en a pris l'engagement, ainsi que vous le verrez par l'arrêté ci-joint, j'aime encore à croire qu'il se fera un plaisir de contribuer au succès d'un ouvrage destiné à devenir l'école des citoyens. Je ne vous parle pas de l'avantage que je me propose de faire à la Société pour le soulagement des infortunés, ne voulant faire valoir ici aucun motif étranger à son zèle pour le bien public.
Peut-être que quelques-uns de ses membres, dont je n'ai pas lieu de me louer, saisiront cette occasion pour me donner des marques de leur malveillance; j'aime à penser que la pudeur leur fermera la bouche.
Parlons de ce qui vous concerne personnellement. Je n'ignore pas que vous avez des ménagements à garder avec vos parents, trop peu patriotes pour vous voir de bon œil devenir publiquement l'éditeur de mon livre : si vous craignez de les indisposer, bornez vos bons offices à surveiller l'impression de l'ouvrage, et adressez-vous à quelque zélé citoyen pour porter mon vœu à la Société.
.le vous laisse le choix des moyens de le lui faire connaître, au cas que vous ne jugiez pas à propos de lui faire remettre ma lettre d'emblée, avant d'avoir pris langue;
Tout à vous.
Makat, l'ami du peuple.
Paris, ce 3 mars 1792.
P. -S. — Si, pour s'opposer à la réussite de cette importante entreprise, quelque endormeur proposait l'examen de l'ouvrage, et que la Société, se laissant surprendre, adoptait cette proposition, je vous prie de retirer à l'instant ma demande, pour ces trois raisons majeures :
La censure est abolie ;
Je suis mon propre censeur, je n'en aurai jamais aucun autre, et je ne saurais en trouver de plus sévère;
La Société propageant mon ouvrage ne sera jamais appelée à garantir toutes mes opinions, supposé que quelques-unes ne soient pas de son goût.