LES ENTREMETTEUSES
Cette variété du proxénétisme agit très peu dans les maisons de tolérance. Les entremetteuses s'occupent surtout des prostituées qui vivent hors des lupanars, c'est-à-dire des prostituées libres, que la police appelle les clandestines ou les insoumises, et des prostituées isolées, connues aussi sous le nom de filles en carte.
Dans la prostitution officielle, il y a deux classes de filles : les filles à numéro et les filles en carte.
Les filles à numéro sont les femmes des lupanars officiels. La tenancière, ainsi qu'on l'a vu plus haut, tient un registre, sur lequel chaque prostituée de son lupanar a son numéro matricule, avec des cases en regard pour l'inscription desvisites sanitaires. De là, le nom de filles à numéro.
Mais, toutes les filles qui viennent demander l'autorisation préfectorale de se livrer à la prostitution ne sont pas obligées par la police à aller dans les maisons officielles. I! en est à qui l'on permet de demeurer en chambre, sous de certaines conditions que nous examinerons plus loin. Elles ont une carte, où sont énumérées toutes les obligations du métier, et qui sert aux agents de moyen de contrôle pour savoir si les prostituées de cette classe passent régulièrement à la visite. De là, le nom de filles en carte.
Donc, c'est parmi les femmes de cette seconde catégorie
que manœuvrent la plus grande partie des entremetteuses.
M. Lecour, ancien chef du bureau des mœurs à la préfecture de police, nous donne des renseignements très complets sur ce genre de proxénètes.
Elles servent d'intermédiaire, dit-il, entre les étrangers riches qui n'aiment pas les préambules et les courtières en renom, soit qu'il s'agisse de célébrités de bals publics ou de la galanterie, soit qu'il faille arriver auprès de ces femmes qui déshonorent l'art dramatique, et pour lesquelles la scène et la rampe remplacent le trottoir.
Par les entremetteuses on peut savoir, instantanément et à un louis près, le tarif d'un grand nombre d'alcôves. Si elles font ce proxénétisme ouvertement, c'est qu'elles se sentent protégées contre toute répression pénale par leur âge, leur indignité morale et aussi par la corruption notoire de leurs clientes.
Parmi les entremetteuses, il en est qui opèrent avec beaucoup de circonspection et en se dissimulant sous diverses forces.
Le plus souvent, c'est sous le couvert d'une industrie spéciale : le commerce à la toilette, que les femmes adonnées à ce genre de proxénétisme se mettent en relation avec un nombreux personnel de jeunes filles ou de femmes, ouvrières sur le point de cesser de l'être, domestiques sans place, avides de toilettes et de plaisirs, femmes entretenues en disponibilité, et qu'elles se font auprès d'elles les intermédiaires des propositions galantes. Les moins prudentes etles plus dangereuses, bravant le Code par cupidité, s'attaquent à des filles mineures, plus ou moins livrées à elies-mêmes par l'incurie ou l'abandon de leurs parents, et elles les détournent, à leur profit, de la voie du travail.
Dans cette catégorie du proxénétisme, les plus habiles dissimulent leurs manœuvres sous l'exercice apparent d'une
profession où l'on n'emploie que des ouvrières. Par l'enseigne, elles sont couturières ou modistes. Dans la maison, la mise en scène est complète; il y a des étoffes, des patrons, des travaux en train. En réalité, c'est un lieu de débauche, où souvent, sous prétexte d'un travail lucratif, on entraîne des jeunes fdles qui ne tardent pas à se laisser pervertir.
Que de nuances dans l'exploitation de la débauche ! L'une d'elles comprend la classe nombreuse du proxénétisme inconscient et qui procèdent par de mauvais conseils intéressés. Il s'exerce dans presque tous les lieux où des femmes figurent à un titre quelconque. 11 est tout entier dans ce propos tenu par un impressario de café-concert à l'une de ses chanteuses : « Ma chère, vous chantez bien, mais vous êtes trop sévère avec les hommes ! »
Sur le terrain brutal du fait, où la question se traite sans métaphore, il y a le cocher, qui, aux premières démonstrations de nature à l'édifier sur les dispositions de son voyageur, offre à ce dernier de le conduire chez des clientes ; il y a le garçon du restaurant en renom, auquel on demande « une femme » comme t'il s'agissait d'un article porté sur la carte ; il y a enfin les tapissiers qui installent des filles dans des appartements meublés par eux, et qui touchent pour le mobilier un prix de location quotidien destiné a former un prix de vente après complet paiement.
Que de types, depuis la marchande à la toilette encore misérable, tendant la main pour recevoir le prix d'ignobles accointances, ou prêtant, moyennant loyer, quelques pauvres accoutrements à une prostituée du ruisseau, jusqu'à l'opulente proxénète qui peut, en un clin d'oeil, transformer en une fastueuse courtisane la fille indigente qu'elle a corrompue et à laquelle elle vendra ou louera, pièce à pièce et à des prix fabuleux, son linge, ses vêtements et ses meubles.
Pour ces détails, les chiffres sont éloquents. Ils montrent
les gouffres dans Lesquels s'engloutissent les fortunes. On a payé, en pareil cas :
Un peignoir 300 fr.
Une chemise de nuit 110 —
Six chemises ordinaires 210 —
Douze jupons 300 —
et ainsi du reste.
N'oublions pas, pour que le tableau soit complet, certaines blanchisseuses du quartier Latin qui, l'été, louent des robes, du linge et autres objets de toilette aux coureuses de crémeries, cafés ou bals publics, en quête d'un dîner et d'un gîte de hasard.
J'indiquais tout à l'heure la location, par les entremetteuses marchandes à la toilette ou par d'autres industrielles du même genre, de vêtements, de linge et d'autres objets. Cette location comprend non seulement des draps, des serviettes, du linge de corps, des châles loués 10 francs par jour, mais des bijoux de prix.
Voici un extrait des livres tenus pour ces locations :