‹ La corruption fin-de-siècleChapitre 2 sur 39 · DE LA NOUVELLE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA NOUVELLE ÉDITION

Lorsque, le 20 janvier 1891, je fis paraître la première édition de cet ouvrage, je. m'attendais certes à ce qu'il fût discuté; mais, comme je m'étais inspiré d'une idée avant tout chrétienne et honnête, j'avais pris la résolution de dédaigner les critiques agrès sives. Je me suis tenu parole, j'ai laissé dire.

A un interviewer qui était venu, peu de jours avant la publication du livre, me poser quelques questions, je répondais :

« — Il est évident que mon ouvrage est d'une hardiesse extrême; mais les esprits impartiaux reconnaîtront que, même dans les anecdotes qui y foisonnent, j'ai soin de ne jamais nommer les personnes en cause. Je ne recherche donc pas un succès de scandale, en dépit de ce que pourrait imaginer la malveillance de ceux à qui j'ai le malheur de déplaire ; mon livre n'est pas

une œuvre de polémique contre les individus, mais contre les faits.

« Tout observateur attentif conviendra que nous vivons à une époque où la corruption est devenue effrénée; il y a en Europe, et notamment en France, un débordement de luxure qui rappelle les hontes de la décadence romaine. Nous retournons au paganisme.

« Eh bien, c'est contre ce dévergondage de mœurs que je m'élève, et j'en rends l'Etat responsable; car c'est l'Etat qui organise le vice, qui le met à la portée de la jeunesse. Si Paris est aujourd'hui un cloaque d'impuretés, c'est l'Etat qui est le coupable. Or, mon livre est, sur cette question de l'immoralité toujours croissante et envahissante, un réquisitoire contre l'Etat, non pas un réquisitoire gonflé de phrases sonores et creuses, mais un réquisitoire documenté.

« — Ce sont les exemples que vous citez, ce sont précisément les documents, les faits énumérés à l'appui de votre thèse, que vos adversaires vous reprocheront, me dit le journaliste qui m'interrogeait.

« — Je m'y attends, répliquai-je; mais ceci m'importe peu. Sans documents, sans faits, sans exemples, on ne prouve rien. Si j'ai mis les pieds dans le plat, c'est parce qu'il le fallait... C'est trop d'infamies, à la fin! La corruption actuelle est patronnée par l'Etat avecuncynisme scandaleux. Il est nécessaire, urgent, de mettre un terme à toutes ces abominations, qui ne sont protégées que par le silence...

« Tenez, il existe une ligue excellente pour l'abolition de la prostitution réglementée; elle a des congrès, elle émet des vœux, qui, si les Etats s'en inspiraient, amèneraient un prompt retour à la moralisatiun des peuples. Pourtant, cette ligue n'a jusqu'à

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présent obtenu aucun résultat pratique. Pourquoi? Parce qu'elle s'agite dans le vide, parce que la presse ne lui fait point écho; et, en notre temps, la grande puissance, c'est la presse... Le jour où, grâce à la presse, un cri général d'horreur s'élèvera, le jour où une clameur d'indignation jaillira de toutes les poitrines honnêtes, il faudra bien que les Etats changent de méthode, ferment ces repaires maudits, dont l'existence est un crime contre l'humanité, et qu'ils tarissent ainsi les sources du vice.

« Oui, monsieur, c'est parce que l'on se tait, que le vice ne se gêne plus... Aussi, mes adversaires peuvent me vilipender tout à leur aise; leur dénigrement est le dernier de mes soucis. Mon livre est absolument irréprochable; je défie qu'on y trouve une seule ligne excitant la sensualité. Il gênera bien des gens, c'est certain, qui m'attaqueront avec violence ou avec hypocrisie, selon leur tempérament; mais j'aurai rempli mon devoir, et ma conscience sera tranquille. »

En effet, les attaques ne • m'ont point manqué, quoiqu'elles aient été relativement peu nombreuses. Sur plus de trois cents journaux français qui ont rendu compte de cet ouvrage, une dizaine à peine l'ont désapprouvé.

Quant aux lettres émanant de lecteurs, j'en ai reçu environ deux mille, dont cinquante tout au plus qui me blâmaient ou m'injuraient.

Les diverses critiques se trouvent condensées dans une lettre d'un curé des Vosges, qui s'exprime ainsi :

« Monsieur, « Je viens de lire voire ouvrage sur la Corruption finde-siècle. Permettez-moi d'être franc et de vous dire toute ma pensée.

« Votre livre ne saurait être qualifié de mauvaise action ; car votre intention apparaît pure. Néanmoins, c'est une œuvre malsaine, qui produira dans certaines âmes les effets les plus désastreux. Pour moi, je le classe, dès aujourd'hui, dans la catégorie des livres à l'index, parce qu'il traite avec une crudité sans pareille de rébus veneris etobscenis.

« Si vous croyez, par de telles révélations, améliorer une société gangrenée et arrêter la contagion, vous êtes profondément dans l'erreur!

« L'exemple des ilotes ivres pouvait avoir du bon chez les Spartiates. Mais les spectacles que vous offrez à vos lecteurs n'auront qu'un résultat : souiller leur imagination et leur faire connaître les raffinements du vice. Alors, à quoi bon?... »

Ce correspondant est un honorable et vertueux prêtre de la campagne. Plusieurs de ses collègues, non moins honorables et vertueux, n'ont nullement partagé son avis. Je n'en citerai qu'un, qui m'écrivait du Tarn:

« Monsieur,

« J'ai lu, avec beaucoup d'intérêt, votre œuvre la Corruption fin- de -siècle. J'ai acquis, par cette lecture, une science du monde et de ses vices, que je n'avais pas et que j'étais même bien loin de soupçonner.

« J'estime comme vous, Monsieur, qu'il est bon et utile que les pères et mères de famille, ainsi que les prêtres, connaissent les abominations qui se commettent, tous les jours, sous la protection de cette police, qu'on appelle, probablement par dérision, police des mœurs.

« Toute âme chrétienne, et .surtout tout cœur de prêtre, se sent saisi de pitié pour ces pauvres créatures, plus malheureuses que les esclaves romaines, jetées dans

ces lieux infâmes où le vice ravage et leur âme et leur corps.

« Honneur à vous, Monsieur Léo Taxil, qui avez eu le courage d'écarter le voile qui cache tant de honte, pour nous laisser voir toutes les turpitudes d'une corruption vraiment monstrueuse. Puisse votre voix être entendue de tous les chrétiens au cœur généreux! puissent-ils former une sainte ligue pour abolir le chancre hideux de la prostitution légale ! Il me semble que, délivrée de ce mal, notre chère France serait plus belle et plus glorieuse.

« Recevez, Monsieur, l'hommage de mon profond respect et de mon admiration. »

Des approbations innombrables me sont venues, non seulement de France, mais aussi de l'étranger; car mon livre, écrit en dehors de toute préoccupation politique de parti ou de nation, est avant tout une œuvre sociale. Les erremenis que je dénonce en France sur le fait de l'organisation officielle de la débauche, je les dénonce de même dans les divers pays monarchiques où ils existent. Il s'agissait de projeter une lumière complète sur le proxénétisme international; il fallait montrer, avec preuves éclatantes, les Etats européens favorisant la traite des blanches, le détournement et la séquestration des mineures, peuplant les lupanars de petites filles même; car on en est arrivé jusqu'à livrer à la luxure bestiales des sadistes, dans les maisons de prostitution autorisées et protégées par les gouvernements, des enfants de quatorze, treize, douze, onze et dix ans!

Aussi, un vénérable chanoine italien m'écrivait qu'en dénonçant de telles horreurs, j'accomplissais « une action des plus méritoires devant l'humanité et devant Dieu. » Il me prodiguait ses félicitations, me

« suppliait » de ne pas me laisser décourager par « quelques méchantes et fausses interprétations du noble but » que je voulais atteindre. Il terminait en me disant : « Votre audace est belle et digne d'un honnête homme. Vous dévoilez la plaie, et vous indiquez le remède. Votre œuvre humanitaire est sainte; je le répète, sainte, c'est le mot. »

Ainsi, si les critiques ne m'ont pas fait défaut, les approbations, par contre, ont été enthousiastes. La grande majorité a bien senti qu'un mouvement efficace ne se créerait contre la démoralisation des peuples par les gouvernements, que si la presse prenait l'initiative d'une action énergique. Le véritable mal est plus encore la pourriture cachée dans les bouges que la licence de quelques feuilles grivoises s'étalant par les rues. Ces papiers immoraux sont condamnables, certes; mais alors quelle condamnation faut-il édicter contre les organisateurs officiels de la débauche active et patentée !

Dans la presse, sans distinction de partis, mon livre a été loué, hautement loua. Je ne retiendrai que ce court compte rendu d'un organe profondément catholique, le Nouvelliste de Bordeaux :

« M. Léo Taxil vient d'écrire un nouvel ouvrage des plus intéressants et des plus méritoires, son livre, la Corruption fin- de- siècle, est le tableau écœurant, mais exact, des turpitudes que tolèrent et que protègent trop souvent les pouvoirs publics. Ce livre s'adresse aux personnes d'un âge mûr et ne saurait être mis entre les mains des jeunes gens. Mais M. Léo Taxil a eu raison de l'écrire ; car il faut à tout prix que l'opinion publique flétrisse les corrompus de cette fin de siècle. »

Enfin, des exemplaires de mon ouvrage ont été, je l'ai su, envoyés à Home, pour en obtenir la condamnation par la Congrégation de l'Index. Ces démarches, émanant de personnages certainement très respectables, mais qui n'avaient compris ni le but ni la portée de mon livre, n'ont point abouti. A Rome, où l'on envisage les choses de haut et avec une vraie largeur de vues, l'index n'a pas été accordé.

La cause est donc entendue. Et c'est pourquoi j'ai autorisé la réédition de cet ouvrage, de même que je me serais opposé à toute réimpression, si le Saint- Père l'avait condamné.

Léo TAXIL.

Parts, le 2 octobre 1893.

LA

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