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UNE PLAIE SOCIALE

Aux dernières élections municipales de Paris, quelques candidats, parmi ceux qui laissaient la politique au second plan, ont poussé un cri d'alarme :

« Paris, disaient-ils dans leurs professions de foi, Paris est devenu un foyer de corruption; le vice sort des égouts et envahit les trottoirs. Les quartiers qui, jusqu'à présent, n'avaient pas été atteints par l'horrible lèpre de la prostitution, sont infectés comme les autres. Les filles publiques raccolent aux alentours de Saint-Sulpice exactement comme sur les boulevards extérieurs. Eh bien! c'en est trop. Notre capitale ne doit pas ôtre le lupanar de l'Europe. Il faut réagir. Il faut que cette honte cesse. Nous croyons que le devoir des édiles est de procéder sans délai à l'œuvre de l'assainissement moral. Nous demandons un énergique coup de balai. »

Cette protestation n'a pas été entendue. La grande affaire était de savoir si les boulangistes répareraient, aux élections municipales, leur échec des élections législatives. On s'est passionné pour la politique, et l'on a négligé une des

plus grosses questions sociales qui intéressent, non seulement Paris, mais toute l'humanité.

Ils avaient raison, pourtant, les protestataires. Le fait est que ce'.te fin de siècle est marquée par une corruption effrénée. Mais ils se trompaient en attribuant à la capitale française le monopole de c& dévergondage: de mœurs. Sur c& point, les aMtres* grandes* villes européennes marchent de pair avec Paris. ç>

Il y a là une situation générale. Lorsque l'immoralité devient de la pourriture, c'est le signe de la fin d'une période de civilisation.

Cependant, tout a' est pas perdu, si l'on a le courage de porter le fer rouge dans la plaie.

11 est des vérités qu'il faut oser dire. Et, dans cette grave question sociale, la vérité est que la principale cause du mal est son organisation officielle. Dans tous les pays gangrenés, le coupable, c'est l'Etat.

Oui,, la prostitution est un mal qu'il sera absolument impossible de faire disparaître; maison peut y remédier dans une certaine mesure, on peut le restreindre, le diminuer notablement.

Donner à la débauene une sanction légale en l'organisant sous' prétexte de la réglementer, c'est favoriser son existence, c'est, faire de l'Etat le grand' corrupteur.

Quiconque va au fond des choses, quiconque étudie sérieusement les faits arrive bien vite à se convaincre que la prostitution, pour s'affaiblir; doit cesser d'être sous l'empire d'une police spéciale' et recevoir purement et simplement l'application du droit commun.

Il ne s'agit point ici de politique ni de' religion. La Prusse, qui est régie par une monarchie de kt, est aussi corrompue r;ue notre république. A Londres, où l'on est essentiellement religieux, la luxure est aussi purulente qu'à Paris, la lïabylone sceptique. Les parti» les plus extrêmes peuvent donc

se mettre d'accord pour apporter le remède à celle gangrène qui ronge notre époque.

C'est un;1 nécessité absolue, une nécessité qui s'imposa d'étudier la question. Fermer de parti-pris- les: yeux, dire que celte étude répugne, à l'honnêteté, est une hypocrisie. Evidemment, cet ^xamen doit être caché aux jeunes filles, mais les homme», mais les pères, mais les mères de famille elles-mêmes ont le devoir d'apprendre ce qui existe. Je dis bien, les mères de famille, et je parle dés plus respectables, de3 plus vertueuses : elles n'ont pas le droit d'ignorer ces choses; car la réglementation légale de la prostitution, organisation dont elles ne soupçonnent, pas. l'infamie, est un danger permanent, qui les atteint dan& leurs époux et dans leurs fils.

La prostitution réglementée, n'est pas' autre chose, on ne saurait trop le répéter, que l'organisation officielle de la débauche, la corruption légale de la jeunesse, et l'avilissement de la femme sous le patronage criminel de l'Etal.

L'Etat représente la justice et le bien. Par conséquent, il no doit jamais favoriser le mal. Or, c'est précisément ce qu'il fait en autorisant et en prenant sous son contrôle, sous son. égide protectrice, les maisons dites de tolérance. Par l'inscription officielle des femmes publiques, il fait de leur métier inlàme une profession régulière, et légitime. Il se mot ainsi en contradiction avec lui-même, puisque, d'autre part, il punit l'excitation à la débauche.

Au point de vue de la logique, on doit dire encore que l'Etat, interdisant les maisons de jeu, ne peut raisonnablemont pas autoriser les maisons do prostitution.

En autorisant et en protégeant les lupanars, l'Etat, bien loin de faire, comme on le dit, la part du feu, allume au contraire l'incendie au milieu de la ville, et crée lui-même un foyer actif de luxure.

Il organise en effet le mal, le met en vue, le rend d'un

facile accès pour la jeunesse, et ainsi il contribue à la démoralisation de celle-ci, quand elle devrait être et qu'elle est, sous d'autres rapports, l'objet de sa sollicitude.

Au surplus, ce fâcheux effet dés maisons de tolérance est prouvé, — consultez la statistique, — par le nombre toujours croissant des attentats aux mœurs.

La prostitution légale, d'autre part, n'empêche nullement le développement de la prostitution clandestine; tous les partisans de la police dite des mœurs sont obligés de le reconnaître.

En outre, au point de vue hygiénique, il n'est pas prouvé que les maisons de tolérance diminuent le mal. C'est le contraire qui est démontré. "Mais, néanmoins, quand bien même le fait serait prouvé, on ne saurait assimiler les conséquences de la débauche, puisque celle-ci est volontaire, aux épidémies, par exemple, qui sont une pure fatalité. Du reste, il est immoral au premier chef d'enlever au vice ses conséquences naturelles et de lui ôter ainsi son plus terrible châtiment humain.

Autre considération : dans le plus grand nombre des villes infectées par la prostitution officielle, le voisinage des maisons de tolérance est, en général, une calamité pour les quartiers où elles se trouvent; et cet inconvénient, qui atteint tout d'abord les propriétaires des maisons situées autour des lupanars, est surtout grand pour les familles des locataires pauvres, qui, seuls, consentent à habiter le* rues ainsi dépréciées.

Ce n'est pas tout encore. Tout homme possédant en lui le sentiment de la justice doit considérer que les malheureuses qui peuplent les maisons de tolérance se trouvent, par ce fait seul, soustraites au droit commun et soumises à l'arbitraire. Les partisans de la liberté s'élèvent contre la prison préventive; or, l'habitation au lupanar est une séquestration a l'état latent.

Il y a à considérer aussi que les prostituées sont l'objet d'un honteux trafic; que la prostitution entraîne l'embauchage des mineures, et que la police, en demandant l'assentiment des parents, prête sa complicité à un crime, attendu que les parents n'ont pas le droit de consentir à l'infamie de leurs enfante; que de nombreux cas d'assassinat démontrent que tout est possible dans les maisons de tolérance; que la condition des prostituées est une véritable serviude, plus avilissante que l'esclavage des nègres.

Par la prostitution, reconnue comme vice légal, on dégrade indignement la femme, et l'on méconnaît l'égalité morale qui doit régner entre elle et l'homme. Ce mépris de la femme est dangereux pour l'ordre social tout entier*?

Au fond même, enfin, la prostitution officielle n'a rien de régulier. Le système des maisons de tolérance dépend en réalité du bon plaisir de la police, contrairement aux principes de l'équité, d'après lesquels tout doit reposer sur la loi et sur le droit commun, égal pour tous.

Telles sont les considérations élevées qui ont fait entreprendre à une élite d'hommes appartenant aux principaux pays européens et aux croyances religieuses et philosophiques les plus diverses, une courageuse campagne pour obtenir, dans les différents Étals, l'abolition du système abominable de la prostitution officielle. Parmi les abo'.itionnistes, se trouvent des femmes de cœur, des femmes des plus distinguées; elles ont compris que, pour cautériser la hideuse plaie sociale, il faut d'abord brûler le proxénétisme, et que le proxénétisme "cessera d'exister le jour où il n'aura plus la protection de l'autorité, le jour où, chez les peuples civilisés, le code pénal aura été augmenté d'un article interdisant, sous les peines les plus sévères, toute organisation collective de la débauche. On a vivement appl iudi le cardinal Lavigerie entreprenant sa magnifique campagne antiesclavagiste, créant un ordre de religieux voués à l'abolition

de la traite des noirs. Eh bien! il faut abolir la traite des blanches.

— Quoi ! dira quelque 'hypocrite, vous vous intéressez au sort de ces misérables femmes qui croupissent dans la fange?

— Parfaitement, monsieur. Ces misérables femmes vivent dans l'égout parce qu'on les y a jetées, parce que l'égout du vice est une institution d'Etat. Supprimez l'égout!...

Toutes les dames patronesses, qui s'occupent d'œuvres ayant pour but de tirer de leur fange les malheureuses prostituées, vous diront :

« I. Que les idées que comporte le système de la ré glementation du vice sont incompatibles avec toute oeuvre de sauvetage;

••« II. Qu'il est prouvé que la: réglementation de la p.ostitutiou est un grand empêchement à la réussite des œuvres de secours, parce que l'inscription et la visite médicale soit opposées à tous les sentiments de pudeur féminine, qui ne sont jamais absolument éteints en aucune femme, et qu'elles rendent plus difficile la réhabilitation qu'on peut et qu'o 1 doit espérer de toute femme, quelque perdue qu'elle soit;

« III. Qu'il est à désirer qu'on établisse partout des Homes, dont le système doit être aussi peu que possible pénitentiaire, parce que la sympathie et l'amour chrétien sont les seuls moyens efficaces de sauvetage pour les jeunes filles ;

« IV. Qu'il est à désirer qu'un système de communications internationales soit établi pour empêcher la traite des blanches et pour veiller sur le bien-être des femmes qui cherchent de l'emploi dans divers pays. »

Ce sont là les affirmations qui ont été énoncées par la Section de Ih'enfaisance au Congrès tenu à Genève, du'17 au 22 septembre 1877, pour l'abolition de la prostitution officielle.

Vous croyez, vous, monsieur, qui ne connaissez pas le premier mot de la question, qui ne voulez pas l'étudier, la '^étendant trop au-dessous de vous, vous croyez que, si Ton supprime ces égouts de luxure appelés maisons de tolérance, le vice, pour être dispersé, n'en commettra que plus de -ravages?

Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous êtes dans l'erreurla plus complète.

Ici, l'égout ne recueille point des immondices pour .les canaliser et les porter au fleuve qui les vomit à la mer. Le lupanar est un cloaque de pourritures stagnantes, qv^ transforme en immondice tout ce qu'on y jette.

Voici une jeune fille qui a commis une faute. Et d'abord, si elle a « fauté », quel est le vrai coupable, si ce n'est le séducteur qui l'a abandonnée? Cette jeune fille, au lieu de chercher à se réhabiliter, cède à de mauvais conseils : elle met son bébé en nourrice et entre au lupanar. La voilà définitivement perdue. Si le lupanar n'existait pas, elle aurait des chances de trouver, clans son naufrage, un salvanos, une bouée. Au lupanar, elle apprendra toutes les pratiques de la débauche, du sadisme, du tribadisme. Dans le cloaque, e.le secorrompra tout à fait, elle deviendra pourriture.. Et, pour cette malheureuse, ce sera bien fini.

Et notez que le lupanar ne se borne pas à pourrir des vertus a peine entamées. On a jeté là, on jette des jeunes filles vierges, des enfants ignorantes d.e la campagne venues à la ville pour se placer comme domestiques, adroitement attirées dans les bouges par les courtiers du proxénétisme. Oui, monsii ur, oui, madame, qui me lisez, il y a des fillettes qui ont été déflorées dans ces maisons infâmes que les gouvernements autorisent et couvrent de leur protection; cela.se voit tous les jours. Je vous donnerai tout à l'heure la statistique des inscriptions à la .prostitution officielle; je vous •citerai un document de source authentique .portant sur

3,248 inscriptions : vous verrez, sur ce nombre, 1,335 de ces malheureuses créatures, jetées à l'égout alors qu'elles étaient encore mineures; et, sur ces 1,335 mineures, il y en a 149 de dix-sept ans, 111 de seize ans,5L de quinze ans, 20 de quatorze ans, 6 de treize ans, 3 de douze ans, 3 de onze ans, 2 de dix ans !

Ah! l'on ne sait pas toutes ces abominations! Et, inconsciemment, on contribue à faire vivre cette légende absurde : « Le lupanar est une triste nécessité; il circonscrit l'incendie, il fait la part du feu. »

D'autre part, vous, monsieur, qui croyez que le vice, étant dispersé, commettra plus de ravages que s'il est claquemuré dans les maisons de tolérance, vous me permettrez de vous dire encore que vous calomniez les partisans de l'abolition de la prostitution officielle.

Les abolitionnistes demandent non seulement la suppression des lupanars, mais encore la suppression de la carte ies filles isolées. Le système légal actuellement en vigueur comporte deux catégories de filles soumises : les filles de maison et les filles isolées en carte. Cette prostituée, qui se fait suivre, qui accoste le passant au coin d'une rue, sous le regard paterne des sergents de ville, c'est une prostituée légale. Si le sergent de ville n'intervient pas pour faire cesser ce scandaleux commerce, c'est parce qu'elle est une commerçante autorisée ; elle paie sa patente, en payant sa carte et ses visites. Le sergent de ville n'a pas droit sur elle; elle ne relève que du caprice de l'agent des mœurs, seul compétent pour juger si son « raccrochage » a été trop accentué.

Or, nous, abolitionnistes, nous ne voulons pas, comme vous le supposez, que la prostitution des bouges numérotés se répande sur les trottoirs, pour augmenter le nombre des filles publiques en carte; nous voulons que tout scandale cesse, que ia police spéciale dite des mœurs soit supprimée, que la prostitution soit soumise au régime du droit commun,

que !es sergents de ville aient le droit de conduire au poste les filles publiques qui raecolent, comme ils y conduisent les ivrogn >s et les pickpocketts, et que les délinquantes soient jugées, non par un employé de préfecture, mais par les tribunaux ordinaires.

Vous voyez que c'est bien justement au nom de la morale que nous avons entrepris et que nous poursuivons notre campagne contre la prostitution officielle.

Nous allons même très loin dans notre amour du ^.roit commun et de l'égalité. Nnus demandons que toute provocation à la débauche soit r nie, sans distinction de s xe. Ca il n'y a pas que les prostituées qui raecolent sur les trott)irs,r il y a aussi des hommes qui suivent dans la rue des femmes ne leur ayant adressé aucun regard. Que de femmes parfaitement honnêtes peuvent attester qu'elles ont eu à subir, dans les grandes villes, les propositions souvent insistantes des impertinents en quête de ce qu'on est convenu d'appeler une bonne fortune ! La femme honnête, aujourd'hui, à Paris, n'a qu'un parti à prendre, lorsqu'elle est en butte aux obsessions d un débauché malappris : ne rien entendre, doubler le pas, et, au besoin, sauter dans un fiacre. Mais on avouera que ces incidents n'ont rien d'agréable. Or,il est incontestable que, s'il yajust;ce à envoyer à Saint-Lazare la femme qui accoste trop effrontément les messieurs, le monsieur qui suit trop effrontément les femmes mérite daller à Sainte- Péla

Oui, nous réclamons l'application du droit commun; oui, nous vou'ons qu'il soit pris enfin au sérieux, ce premier article du code qui proclame l'égalité absolue des justiciables devant la loi.

Et c'est au nom du droit commun et de l'égalité que nous demandons la suppression de la police dite des mœurs, dont le fonctionnement, on le verra plus loin, est une monstruosité.

Du reste, le sentiment nublc porte souvent, par intuition,

— iodes jugements très justes et pleins de bon sens. Ainsi, le peuple distingue fort bien entre les différentes polices. Le scrgenî de ville est respecté; on .sait qu'il est un ancien soldat, ayant toujours eu une conduite irréprochable. Le commissaire de quartier est aussi considéré, à raison, comme un magistrat intègre; il est investi de la confiance des habitants, qui voient en lui un protecteur, en même temps qu'une sorte d'arbitre impartial de leurs petites querelles. On s'intéresse encore, d'autre part, à l'agent de la sûreté, sans avoir néanmoins pour lui aucune vénération ; mais il- n'est pas antipathique : on lui sait gré des habiletés qu'il déploie dans sa recherche des malfaiteurs, on. n'ignore pas qu'il exposé constamment sa vie en se mêlant au monde des assassins povir découvrir les complots criminels contrôles propriétés et les individus; bref, on l'apprécie, on lui accorde une certaine estime. Mais il est deux agents de police absolument méprisés : l'espion politique et l'agent des mœurs. L'un. est un traître, un misérable coquin, un mouchard, fomentant-les conspirations pour les dénoncer. Quant à fautre, c'est par instinct qu'on le charge de mépris : on sent qu'il n'est nullement un défenseur de la société, mais, au contraire, un être vil, abject, vivant de l'impôt honteux prélevé sur la débauche, un policier irresponsable exploitant les prostituées d'une autre façon que les souteneurs, extorquant le sale argent de ces malheureuses au moyen d'un perpétuel chantage; car ces filles sont comme des éponges pressurées par deux mains vigoureuses, celle du proxénétisme et celle de la police des mœurs. Voilà pourquoi cet agent spécial est universellement honni. On ne confond pas cette basse police-là avec l'honnête et. courageuse poliee qui veille au maintien du bon ordre et à la sécurité des citoyens.

Mais, quand on réclame la suppression d'une institution condamnée par l'expérience, il. ne suffit pas de formuler des griefs, il faut les justifier, et, pour justifier de telles énon-

dations, il- faut préciser, doaner des preuves, raconter har diment et sincèrement .ce qui.se.passc, citer des documents d'une valeur indiscutable; il faut. prendre les ehiilïe.s fournis par l'adversaire et en tirer un-enseignement contre lui.

Je déclare que le. lupanar est un foyer de corruption, qu'il s'y passe des choses .honteuses, et que ces choses honteuses sont imposées aux filles soumises. C'est bien de déclarer cela, mais ce n'est pas suffisant. Tant que je me contenterai dédire : « Les femmes séquestrées dans les .maisons de tolérance sont dressées ,à la luxure et contraintes aux pratiques de la dépravation », je ne serai pas compris des honnêtes gens, sur lesquels, les .abolitionnistes ont le devoir de s'appuyer pour aboutira la. réalisation de leurs desiderata.

Les hommes qui ont fréquenté les lupanars me comprendront; seulement, il en est peu qui ont eu assez d'énergie pour s'arracher aux habitudes du vice. Ce ne sont pas les habitués des lupanars qui ..se joindront à moi, pour en réclamer la suppression.

Quant aux honnêtes gens, ils s'imagineront qu'il s'agit tout simplement de la copulation forcée, de la conjonction ordinaire de l'homme et de la femme, imposée à la prostituée plus souvent que de raison et avec n'importe qui, voilà tout. Et les honnêtes gens concluront qu'évidemment cette situation est triste pour les filles qui en sont victimes, mais qu'en somme, en entrant dans ces maisons, elles savaient qu'on allait exiger d'elles ces accouplements multipliés; que, par conséquent, elles ne sont pas précisément des victimes, mais bien plutôt des coupables, et qu'alors elles sont peu dignes d'intérêt.

Si, au contraire, je mets les points sur les i, si j'explique en quoi consistent ces pratiques de luxure imposées aux filles séquestrées de la prostitution officielle, si je montre qu'on exige d'elles tout autre chose que la copulation pure et et simple, et que, selon l'expression de M. Yves Guyot, « le

sadisme est obligatoire dans les maisons de tolérance », oh ! alors, je suis bien convaincu que les personnes honnêtes, qui ne peuvent pas soupçonner de telles infamies, seront révoltées et s'écrieront : « Non, certes, ces malheureuses, Même ayant commis de nombreuses fautes successives avant d'être inscrites comme prostituées légales, ne sont pas entrées là pour ça ! Oui, elles sont réellement des victimes, et quiconque retire de cet enfer une de ces infortunées, accomplit une bonne action. Et c'est faire œuvre de bien, œuvre des plus méritoires, que provoquer l'abolition d'un système autorisant et couvrant de pareilles horreurs ! »

En effet, on s'apitoie sur le nègre esclave, parce que la traite l'a transformé en marchandise, parce qu'il n'est plus un homme, mais un instrument de travail, une machine que le planteur emploie à cultiver ses cannes à sucre, en le gardant à sa discrétion, en le revendant à un autre planteur, au gré de son caprice; on plaint le nègre, en un mot, parce qu'il ne s'appartient plus.

Or, la fille soumise ne s'appartient pas davantage. Elle aussi est une marchandise que tel proxénète achète, pour la revendre plus lard, au gré de son caprice, à tel autre proxénète. Elle aussi est à la discrétion, non du planteur, qui oblige à travailler, mais du tenancier, qui contraint cette esclave blanche à satisfaire toutes les fantaisies lubriques, même les plus répugnantes, des débauchés maniaques. Elle n'est pas un instrument de travail; elle est un instrument de lubricité.

La fille soumise est plus à plaindre que le nègre esclave. La traite des blanches est plus odieuse, plus infâme que la traite des noirs.

Et quand je déclare que je raconterai hardiment et sincèrement ce qui se passe, ne protestez pas. Cette audace est nécessaire. Ce livre restera honnête, parce qu'il est inspiré par une idée honnête. L'obscénité consiste à présenter te

vice sous des couleurs riantes, à rendre par la description le libertinage attrayant. Ce livre sera donc le contraire d'une obscénité; car le lecteur, en le parcourant, ne pourra éprouver, à l'égard de la débauche, d'autres sentiments que l'horreur et le dégoût. 4

Mais il pourra, on outre, rendre à la cause abolitionniste un grand service, si je réussis à le faire accueillir dans un milieu où, jusqu'à présent, par erreur ou malentendu, on n'a pas voulu s'occuper de cette question sociale, autrement que pour accorder des subventions bienfaisantes aux œuvres de sauvetage. Et comme le but des abolitionnistes est plus vaste, comme il faut rendre les œuvres de sauvetage définitivement victorieuses du vice en supprimant les foyers de corruption, je m'adresse aux honnêtes gens de tous les partis, je les supplie de secouer de vieux préjugés, je les prie de daigner lire ces pages, afin de se convaincre qu'il y a lieu, sans restreindre le budget de la bienfaisance privée alimentant les institutions de salut moral, qu'il y a lieu, dis- je, de faire intervenir le législateur, de porter la question devant les parlements des divers pays, de rappeler enfin partout l'Etat aux vrais principes de la vertu et du droit.

Lorsque j'ai publié le livre les Sœurs Maçonnes, m'at-on accusé d'obscénité? Non; cette pensée n'est venue à l'esprit de personne. Léon XIII, en m'accordant le grand honneur d'un brel approuvant mes ouvrages sur la Franc- Maçonnerie, n'a fait aucune restriction. Le cardinal Parrochi, cardinal-vicaire de Rome, me recevant chez lui, m'a dh. ceci textuellement : « Je vous félicite d'une façon toute particulière pour l'ouvrage les Sœurs Maçonnes; vous avei bien fait de dénoncer au public les turpitudes des loges androgynes. Tout ce que vous avez divulgué, nous le savions, nous; nous en avions depuis longtemps les preuves; mais il était utile, pour l'édification de la masse, de déchirer sans pitié le voile qui cache les hontes de h prostitution maçon-

nique. Vous avez accompli là une bonne action, vous avez fait la propagande la plus efficace; car, après avoir lu votre livre, les femmes honnêtes seront révoltées, deviendront vigilantes, et ne supporteront plus que leurs maris s'affilient à une société où ils s'exposent à perdre, avec leur foi, la notion de leurs devoirs de famille, sous prétexte de rendre un culte secret à la nature. »

Avant moi, les différents auteurs qui avaient consacré des livres à l'étude de la Franc-Maçonnerie, avaient hésité à parler des Sœurs Maçonnes; beaucoup passaient complètement sous silence les loges androgynes, les rites d'adoption. Ceux qui les mentionnaient n'osaient pas déchirer. le voile, employaient des périphrases à. dessein obscures, multipliaient les réticences, étaient incoinpréhensibles; aussi, leurs ouvrages ne portaient pas. Le livre les Sœurs Maçonnes a été un coup de tonnerre. C'est, celui qui a le plus contribué h faire conspuer la secte. Aujourd'hui, des hommes se déclarent diffamés, quand on les accuse d'être franc-mqçons; il y a eu des jugements rendus en l'espèce. Les loges prennent leurs précautions pour ne plus laisser publier les noms des initiés clans les revues maçonniques. Et, de fait, après que j'ai eu reproduit le Cantique des Fondeurs, divulgué les épreuves de la Compag nonne, celles de la Maîtresse, celles de la Sublime Ecossaise, celles de la Mopse, et réimprimé in-extenso le rituel des . Amusements Mystérieux, chacun a pensé qu'il n'y avait pas de quoi être Jier d'appartenir à une association revenue à la pratique des honteux mystères de l'antiquité.

De même, il en sera, — je l'espère, du moins, — pour ce livre-ci, qui dira hardiment et sincèrement ce que sout les turpides de la prostitution officielle.

Un ouvrage, favorable à la cause abolitionniste, aurait pu exercer une salutaire influence, faire faire un grand pas vers la solution désirée; c'était celui de M. Yves Giyol. Sur celte

question sociale, je suis -resté d'accord avec lui. Son livre est très juste, plein 'd'observations .excellentes et de renseignements prêtions; au surplus, il est fort bien écrit. Malheureusement, 31. Yves Guyot n'a pas su se dégager de l'esprit de parti. Ses pages fourmillent de digressions politiques, absolument étrangères à l'objet du débat. L'auteur ne sait pas résister au désir de décocher 'par-ci par-là un mot désagréable à sas adversaires .politiques et religieux; il oublie constamment que,. parmi les abalitionnistos, il y a des monarchistes et des croyants; il a rédigé son volume, a grand renfort de traits méchants, comme il'rédigeait ses articles de la. Lanterne ; il attaque à tout propos ceux qui ne pensent pas comme lui, sur des points parfaitement hors de la question. Dans ces conditions, son livre ne pouvait pénétrer dans le milieu conservateur; un catholique ne peut le lire, sans être, à chaque alinéa, heurté par son matérialisme étalé brutalement. Aussi, au bout de neuf ans, le livre de M. Yves Guyot en est-il demeuré à son sixième mille.

Il est vrai que 31. Yves Guyot, parvenu aujourd'hui au pouvoir, devenu membre du conseil des ministres, peut plaider, au sein du. gouvernement dont il fait partie, en faveur de la suppression de .la prostitution officielle. Il a une excellente occasion de faire prévaloir ses idées; et j'aime à espérer que mon nouveau volume lui rappellera cette question sociale, que les soucis de la politique l'ont obligé à négliger. Il est en situation de contribuer à faire réaliser en France les vœux émis par le Congrès de -Genève de 1877. J'ai la conviction que ses efforts tendront à ce but, éminemment louable; et, en ceci, il sera soutenu par tous les honnêtes gens éclairés, des partis les plus opposés et des différentes confessions.

De nos jours, on aborde résolument les questions sociales.

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