CE QJE DEVIENNENT LES PROSTITUÉES
Nous terminerons notre étude de la prostitution officielle en examinant comment finissent ces malheureuses dont l'Etat i fait de la chair à voluptés, classée, comme la viande chez les bouchers, en catégories à divers prix, en morceaux de choix et en morceaux de rebut.
Filles à numéro et filles en carte sont, les unes comme les autres, la chose de la police dite des mœurs. Quelques-unes réussissent à se faire radier des registres infâmes; mais ce n'est pas sans peine : l'Etat ne lâche pas volontiers ses proies, et la radiation a été à dessein entourée de tant de fcrmalités qu'elle est à peu près impossible.
En cas de mariage, le bureau des mœurs ne peut pas refuser la radiation; mais ces cas sont excessivement rares; il est peu d'hommes qui conseillent à donner leur nom à une fille qui a fait publiquement métier de son corps. La radiation que l'Etat devrait favoriser, s'il voulait réellement pousser à la moralisation, c'est celle qui est demandée par les fdles dégoûtées de la débauche et désireuses de reprendre une vie de travail; mais c'est précisément cette radiation-là qui est entourée de mille obstacles.
Il faut qu'une personne honorable vienne, à la Préfecture, inscrire son nom à côté de celui de la malheureuse qui sol-
licite la faveur, — car ce n'est pas un droit, c'est une faveur, — d'être biffée des contrôles de la prostitution; il faut que cette personne atteste par écrit que la fille a désormais des moyens honnêtes d'existence. On comprend que, parmi les hommes sérieux à qui il peut arriver de s'intéresser à quelqu'une de ces victimes de l'arbitraire, rencontrés par hasard, il en est h peine un sur dix mille qui veuille sacrifier à une pareille exigence.
Ou bien, si la fille se résout à ne faire appuyer par personne sa demande de radiation, elle est tenue à des épreuves qui varient entre trois mois et deux années, suivant le bon plaisir de l'administration. Une fille publique veut-elle absolument revenir au bien, a-t-elle réussi à se trouver une place soit dans un atelier, soit dans une maison bourgeoise, elle doit continuer à aller à la visite; en outre, la police fait de continuelles enquêtes sur sa conduite, sur la moralité des personnes qui l'emploient. Dans ces conditions, le secret de sa honte passée est fatalement rompu quelque jour, soit que les sorties pour la visite paraissent suspectes au patron, soit que les agents enquêteurs commettent quelque maladresse voulue; et la malheureuse, chassée de sa place, retombe au lupanar.
M. Yves Guyot cite l'histoire d'une domestique obligée d'aller, pendant deux ans, tous les quinze jours à la visite ; une autre pauvre filie, qui se trouvait aussi dans cette situation, lui a écrit, poussée par ce besoin de confidence des infortunés qu'un secret étouffe et qui cherchent partout un secours; cette lettre se terminait ainsi :
« Quelle honte ce sera pour moi, si je viens à être découverte, quand les gens chez qui je suis, qui sont de très braves gens, qui me croient honnête, découvriront que je les ai tr mpés! »
Tout le monde a vu sur le boulevard des Capucines, ajoute encore M. Yves Guyot, une malheureuse femme qui marche
à laide de deux jambes de bois. C'est une ancienne fille en carte. Elle avait trouvé un homme avec qui elle vivait et qui l'avait retirée de son métier. Un jour, elle vit entrer chez elle tout à coup des agents des mœurs. Dans sa terreur, elle se jeta par la fenêtre et se broya les jambes sur le pavé.
Ces nombreuses considérations ne font pas sourciller Parent-Duchàtelet. Partisan quand même de la réglementation de la prostitution, il est d'avis que les filles aspirant à la radiation doivent être l'objet d'une surveillance continuelle, même si elles se sont placées dans des maisons honnêtes, même en reconnaissant que les agents des mœurs ne sont pas des modèles de discrétion.
Voici dans quels termes il formule son appréciation :
« Les antécédents de ces filles réclament des garanties; l'administration a le droit, — que dis- je? — est dans l'obligation de les exiger.
« La surveillance des filles en instance pour la radiation est une des fonctions les plus délicates des inspecteurs, et qui exige de leur part autant de tact que de prudence. Quel tort, en effet, ne feraient-ils pas a ces femmes en divulguant ce qu'elles ont été! Quelques-unes, en effet, entrent dans des magasins ou se placent, soit dans des maisons, soit dans quelques ateliers, où certainement elles ne resteraient pas si leurs antécédents venaient à se découvrir. »
L'aveu est flagrant.
« Dans les demandes en radiation que j'ai eues sous les yeux, dit ensuite noire auteur, j'ai remarqué cette particularité qu'elles étaient, pour la plupart, écrites de la main des pétitionnaires, que ces femmes avaient signé toutes les autres, et qu'une dizaine tout au plus de ces pétitions appartenaient à la plume de l'écrivain banal des prostituées. »
Eh bien, alors?... Est-ce que cela ne prouve pas la sincérité du retour au bien chez ces malheureuses?
Ce n'est pas tout; continuons la citation. Sans y prendre garde, Parent-Duchàtelet démontre à quel point l'Etat est infâme, quand il met tous ses efforts à retenir dans la boue de la prostitution une infortunée qui travaille à en sortir.
« Le style de ces pétitions est curieux, dit-il; elles y dépeignent avec force et en style énergique l'horreur qu'elles se font à elles-mêmes et l'opprobre qu'elles ont mérité; elles se disent pressées par le besoin de se réhabiliter dans leur propre opinion et Tlans celle des autres; elles avouent m pouvoir plus supporter l'opprobre indécent de leur condition; elles demandent à sortir de la compagnie de ces viles créatures que la morale humaine rejette en dehors de la société et réclament comme une faveur que leurs noms soient rayés des registres de l'infamie.
« Faut-il reconnaître une influence quelconque de l'éducation dans l'empressement avec lequel les femmes qui savent écrire réclament leur radiation, et dans le tourment qu'elles semblent éprouver jusqu'au moment où elles savent que leur nom ne se trouve plus compris sur les listes fatales? On serait tenté de le penser, lorsqu'on voit des femmes retirées en province, et où on ne peut plus les atteindre, écrire à l'administration pour réclamer cette radiation, qui cependant n'est plus à leur égard qu'une simple formalité. »
Voilà qui est net, voilà qui condamne le bureau des mœurs, voilà qui flétrit la mauvaise volonté que cette administration met à radier des malheureuses regrettant leur enrôlement dans l'armée de la débauche et voulant la quitter.
Mais rien n'est plus concluant que les chiffres. Et, pour ne pas être suspecté de partialité, c'est à M. Lecour lui-môme, l'ancien chef de la police des mœurs, que je vais les empruntor.
Au 8e chapitre de son livre sur la prostitution, M. Lecour public un tableau dans lequel il classe les radiations par diverses catégories. Sans toucher aux chifircs de l'auteur,
je me permettrai d'établir des distinctions dans cette classification, afin d'élucider complètement la question du bon ou du mauvais vouloir du bureau des mœurs.
Selon M. Lecour, il y a huit causes de radiation :
1° Le décès de la prostituée,
2° Son mariage;
3» La justification de moyens d'existence prouvant le renoncement à la débauche;
4» Le départ de France;
5" La disparition constatée par l'inutilité des recherches de la police;
O La condamnation judiciaire de longue durée;
7» L'admission dans un asile hospitalier;
8° La permission de tenir maison de tolérance.
D3 celte nomenclature de causes de radiation, il y a lieu tout d'abord d'éliminer la dernière Catégorie, si nous nous p'açons au point de vue de la moralité publique. Qu'une femme se livre elle-même à la débauche ou qu'elle y livre les autres femmes, elle est inscrite à la police ; son nom ne fait que passer d'un registre à un autre, et pas plus dans sa situation nouvelle que dans l'ancienne elle ne contribue à moraliser la société. Donc, nous n'avons pas à nous occuper des prostituées que la police autorise à devenir tenancières.
Restent sept catégories.
Pour juger du bon et du mauvais vouloir du bureau des mœurs, il faut diviser maintenant ces catégories en deux classes : les cas où la radiation s'impose d'elle-même à l'administration, et les cas dans lesquels la radiation dépend de son caprice.
Dans le cas de décès, de mariage, de départ de la France (ce cas se justifie avec le passeport), de condamnation de longue durée et d'admission dans un asile hospitalier, le bureau des mœurs est absolument forcé de prononcer la radiation. Il n'a de môme aucun mérite à la prononcer quand
il s'agit d'une fille disparue dont il est impossible d'avoir jamais de nouvelles. « Il faut nécessairement prendre un parti sur ces dernières, dit Parcnt-Duchàtelet; car elles ne peuvent rester pour toujours sur les listes et devenir à chaque instant l'objet de recherches qui absorbent le temps des employés et fatiguent en pure perte les inspecteurs. » C'est en maugréant que la police dite des mœurs efface de ses registres les filles dont la disparition est depuis longtemps constatée, et nous n'avons pas à mettre sur le compte* de son bon vouloir les radiations de cette nature.
Il n'y a donc que les cas de justification de moyens d'existence qui peuvent compter pour les radiations dans lesquelles l'Etat corrupteur lâche volontairement ses proies. Avec toutes les tracasseries auxquelles sont en butte les malheureuses qui reprennent une vie de travail, on pense bien que ces cas ne sont pas nombreux, et que beaucoup, se voyant constamment chassées des maisons ou des ateliers où elles se sont réfugiées, finissent, de guerre lasse, par retomber dans leur infâme condition.
Le lecteur va être tout à fait édifié.
Voici exactement les chiffres de M. Lecour (de 1861 à 1809), classés selon la distinction qui vient d'être expliquée :
Durant ces neuf années, il y a eu à Paris, 6,848 radiations. De ce chiffre, il faut tout d'abord déduire 44 prostituées, radiées des registres de la prostitution passive et inscrites sur les registres des femmes autorisées à tenir maison de tolérance. Restent, en réalité, 6,804 radiations.
Divisons les catégories :
RADIATIONS s'iMPOSANT D'ELLES-MÊMES A LA POLICE
Décès de la prostituée. — En 18C1, 86; en 18G2, 11C; en 1863, 96; en 1864, 106; en 1865, 146; en 1866, 123; en 1867, 97; en 1868, 106; en 1809, 115. — Total : 991.
Cas de mariage. — En 1801, 23; en 1862, 20; en 1863, 22; en 1864, 26; en 1805, 12 ; en 1S66, 26 ; en 1867, 19 ; en 1868, 28 ; en 1869, 16. - Total •
Dépm t de France. — En 1831, 161; e:i 1852, 120; en 1863, 125; en 1864, 05 ; en 1865, 75; en 1860, 97 ; en 1867, 59; en 1868; 53; en 1S69, 46. — Total : 831.
Disparition complète constatée.— En 1861, 346; en 1862, 423; en 1863, 488; en 1864, 509; en 1865, 573; en 1866, 557; en 1S67, 607; en 1868, 565; en 1869, 607. — Total : 4,675.
Condamnation judiciaire de longue durée. — En 1861, 0; en 1862. 12; en 1883 et en 1864, 0: en 1865, 18; en 1866, 1; en 1867 et en 1838, 0; en J869, 2. — Total : 33.
A imission dans un asile hospitalier. — En 1861, 1 ; en 1862, 13 ; en 1863, 1; en 1864, 4; en 1865, 34; en 1866, 4; en 1867 et en 68, 0; en 1869, 12. — Total : 69.