LA POLICE DITE DES MŒURS
Tout d'abord, je commence par déclarer ici que, si je suis l'adversaire déterminé de l'institution, je ne suis nullement, par contre, l'adversaire contempteur des personnes. Les fonctionnaires que l'Etat investit d'un pouvoir discrétionnaire à l'égard du monde impur ont toujours été, sauf d'infiniment rares exceptions, et sont de fort honnêtes gens. Préfets de police, chefs de bureaux des mœurs, médecins de dispensaires, sont personnellement très honorables et estimables; les agents eux-mêmes ne méritent pas, pour la plupart, le mépris qui s'attache à leur service spécial, et, si les gouvernements les mettaient aux prises avec les malfaiteurs, au lieu de leur imposer une besogne malpropre, ces employés subalternes montreraient, j'en suis convaincu, qu'ils ne manquent ni d'habileté ni de courage.
J'ai connu particulièrement plusieurs chefs de la police des mœurs. L'un, qui dirigeait ce service dans une grande ville du Midi, avait été auparavant inspecteur de la sûreté. et, s'étant mêlé avec adresse à des brigands italiens, coupables de nombreux crimes, il avait accompli un vrai acte d'héroïsme, en arrêtant, au sein même de la bande, le capitaine et les lieutenants de ces assassins de grande route. Ce brave homme m'a dit souvent combien il lui répugnait
d'être obligé d'employer ses aptitudes de policier à traqner des filles; c'était avec d'insurmontables haut le-cœur qu'il coudoyait le monde des tenancières et des proxénètes de toute fange, qu'il obéissait à la consigne l'obligeant à diriger l'espionnage des prostitutions secrètes pour augmenter le nombre des mises en carte : mais il avait une vieille mère, dont il était l'unique soutien, et le poste que le commissaire central lui avait confié constituait pour lui un important avancement.
Je ne suis donc pas hostile aux personnes. Ce que j'attaque, c'est l'institution elle-même. J'ai toujours été un adversaire résolu de la prostitution tant officielle que clandestine, et j'ai conservé comme un titre d'honneur un jugement qui fut rendu, en 1875, par le tribunal correctionnel de Marseille, en faveur d'un journal que je dirigeais et à propos d'un artic'e dont j'étais l'auteur.
En ce temps-là, je menais une campagne très vive contre les maisons de débauche de ma ville nata e. J'ai dit plus haut comment je parvins à obtenir du conseil municipal l'assaiuissement moral d'un quartier situé au centre des affaires. Mais je m'évertuais aussi à faire fermer les établissements de proxénétisme clandestin.
Un jour, en 1874, j'avais dénoncé, dans le journal hebdomadaire le Furet, une maison de rendez-vous, tenue par une dame connue sous le nom de « Justine », dont la spécialité, à Marseille, était exactement celle de la veuve F***, de Paris, qui a été présentée au lecteur dans le chapitre précédent. Cette Justine recevait chez elle les libertins jeunes et vieux et leur procurait des femmes à l'heure, n'hésitant pas même à employer toutes sortes de manœuvres pour corrompre les jeunes filles et les femmes mariées dont ses clients rêvaient la possession.
Mon article avait été très violent. Selon mon habitude, j'avais mis les points sur les i, publié le nom de la proxé-
nète et l'adresse exacte du mauvais lieu, et j'avais sommé l'autorité de mettre un terme aux agissemenls honleux et dangereux de cette misérable femme.
Mme Justine Castéran, — c'était le nom de cette tenancière clandestine, — eut l'audace de crier à la calomnie et assigna en diffamation le gérant et l'imprimeur du Furet comme responsables de mon article. J'avais vingt ans alors; elle affecta de ne pas me comprendre dans la poursuite, feignant de me considérer comme un jeune. toqué; et, visant surtout la caisse du journal et celle de l'imprimeur, elle demandait vingt mille francs de dommages-intérêts en réparation de l'atteinte portée à son honneur et à sa considération !
Au fond, c'était bien moi qui étais en cause. On m'avait dit que le journal serait condamné quand même, la loi supposant à la preuve de la diffamation envers les particuliers. N'importe; je fis assigner des témoins et demander qu'ils fussent entendus, à titre de renseignements, en chambre de conseil. L'avocat de la plaignante voulut s'opposer à cette audition; mais le tribunal rejeta ses conclusions. L'audition eut lieu; les juges furent pleinement édifiés et virent que mon article était on ne peut plus exact.
Et voici le jugement que le tribunal rendit dans cette affaire délicate, le 20 février 1875, jour où les débats furent terminés :
« Attendu que trois conditions sont nécessaires pour constituer le délit de diffamation : 1° la publicité; 2» l'allégation ou imputation d'un fait qui porte atteinte à l'honneur ou à la considération d'une personne; 3» enfin, l'intention de nuire;
« Attendu que, si les deux premières conditions se rencontrent dans la prévention, il n'en est pas de même de la troisième; que tout, dans la cause, indique qu'en signalant à la police de notre ville l'existence de la maison située rue de Rome, 70, comme étant un lieu clandestin de débauche, le journal le Furet n'a eu pour mobile que le désir de contribuer à la moralisation publique par une publicité destinée
à dénoncer les maisons qui sont un réceptable de vices cachés :
« Qu'il est resté ainsi dans un rôle honorable, celui que devrait toujours jouer la presse sérieuse, et qu'il faut applaudir au lieu de blâmer et surtout de condamner ;
« Attendu, d'un autre côté, que, si la preuve des faits constituant la diffamation ne peut se faire en justice, les tribunaux n'en ont pas moins le devoir d'examiner si les faits sont vrais, s'ils se rapprochent de la vérité ou s'ils s'en écartent plus ou moins ; que c'est là souvent un moyen d'apprécier le degré de culpabilité des prévenus et de mesurer quelle doit être la réparation pénale ou pécuniaire;
« Que, dans l'espèce, le Tribunal doit déclarer que les faits relevés par le Furet sont absolument conformes à la vérité;
« Attendu, dès lqrs, qu'à tous les points de vue il y a lieu de prononcer l'acquittement du gérant et de l'imprimeur du journal le Furet;
« Par ces motifs,
« Le Tribunal renvoie les sieurs Noël Bourrelly et Auguste Thomas des fins de la plainte dirigée contre eux par la dame Justine Castéran.
« En conséquence, les acquitte,
« Et condamne la plaignante à tous les dépens.
« Le Tribunal civil, jugeant correctionnellcment, troisième chambre : — llegimbaud, président; Rousset et Soubrat, juges. »
« Marseille, le 20 février 1875. »
Ainsi, la magistrature de notre pays a reconnu que la presse a parfaitement le droit d'attaquer le proxénétisme et la prostitution, môme en dénonçant les personnes, quand les faits sont vrais, et quand le but poursuivi est dj contribuer à la moralisation publique.
Eh bien, aujourd'hui, je ne fais aucune allusion aux personnes des proxénètes et des prostituées; et ce que j'attaque, c'est la police dite des mœurs, en tait qu'institution;
je dénonce l'Etat comme étant la cause principale de la corruption actuelle.
Il y a peu d'années, à Paris, la police des mœurs dépendait du chef de la police municipale; aujourd'hui, elle dépend du chef de la sûreté. En province, ce service, payé par les fonds municipaux, a, dans chaque grande ville, un inspecteur en chef à sa tête, lequel relève du commissaire central, fonctionnaire qui est à la fois le chef de la police urbaine et le représentant du ministère de l'intérieur.
Tous les services des mœurs se rattachent donc, en France, à la Préfecture de police, par le chef de la sûreté, à Paris, et par les commissaires centraux, en province.
La 3e section du 2e bureau de la 1" division de la Préfecture de police a les attributions suivantes :
« Surveillance et répression de la prostitution. — Examen en commission des réclamations formulées par les filles contrevenantes. — Surveillance des maisons de tolérance. — Recherche de la prostitution clandestine. — 'Correspondance avec les familles au sujet des filles insoumises. — Intervention administrative dans l'intérêt des familles, au point de vue des mœurs. »
Cette 3' section est, en réalité, le bureau central des mœurs. On le comprendra sans peine, bien lourde est la responsabilité de ce chef de section.
En elle-même, la police dite des mœirs est divisée en trois services : le service administratif, qui est composé du chef et des employés de bureau de la 3e section; le service actif, qui est composé des inspecteurs, sous-inspecteurs et simples agents, dépendant du chef de la sûreté; le service sanitaire, qui est composé des médecin - du dispensaire.
En France, la réglementation de la prostitution remonte à une ordonnance royale du 6 novembre 1778, qui fut confirmée par les lois du 14 décembre 1789, des 16 et 24 août 1790 et des 19 et 22 juillet 1791 La pratique a si igulière-
ment aggravé les prescriptions de cette ordonnance et de ces lois; car, se fondant sur la tradition administrative, la police des mœurs n'accomplit que des illégalités, si l'on se place au point de vue juridique. En effet, l'agent des monirs commet quotidiennement ce monstrueux abus de pouvoir: l'arrestation sans mandat d'amener. Il est inutile de rappeler les méprises inouïes qui ont été commises, au nom de ce principe funeste de l'autorité sans contrôle. Maintes fois, la presse a signalé des arrestations de ce genre, des plus abusives. Dans leur zèle à rechercher la prostitution clandestine, les agents des mœurs, qui touchent une prime chaque fois qu'une inscription est effectuée par leur fait, ont conduit des : iiiincs honnêtes au dépôt. Ainsi, une épouse irréprochable, ti ie jeune fille vertueuse est exposée à une arrestation ignoble. Et notez bien qu'il est impossible à la presse de connaître toutes les erreurs fatales qui se produisent, attendu.que les personnes honnêtes, qui trop souvent en sont victimes, préfèrent à la publicité d'une protestation la honte dévorée en silence.
Pour découvrir les prostituées clandestines, les agents des moHirs ont, en quelque sorte, carte blanche; l'Etat veut des inscriptions nombreuses. Voilà pourquoi ces agents laissent d'ordinaire les filles en carte racoler à leur guise et ne se préoccupent guère que de découvrir ce qu'ils : ppellent des insoumises. A leurs yeux, toute femme qui n'est pas inscrite à la police peut être une prostituée et est par conséquent une insoumise; et leur esprit travaille, il leur faut trouver des motifs, des prétextes à arrestations.
De temps en temps, toutefois, il parait lécessairc aux. chefs de la police dite des mœurs de sévir contre les racoleuses de la nie, afin -le faire croire au bon public que l'Etat protège réellement la morale. Une opération, qu'on appelle une « rafle », est décidée. N'importe où, par exemple! On opérera sur tel boulevard ou sur tel autre 9ans aucune rai-
son de préférence. « C'est l'arrestation en gros, la battue, a dit M. Fiaux, dans un remarquable rapport au Conseil municipal de Paris. Les agents des mœurs se ruent en faisant ïinc manière de chaîne : les femmes fuient, criant, tombant, meurtries, affolées; s'accrochant aux arbres, aux premiers passants venus ; se cachant dans les colonnes publiques ; dépeignées, souillées de poussière et de boue, les jupes et le corsage en lambeaux ; elles reçoivent des coups de pied, des coups de poing, sont traînées par les cheveux. Ces scènes sauvages sont inoubliables. »
Ces agents spéciaux, dont on pourrait faire de bons limiers dans l'intérêt de la sécurité publique, ont besoin d'une grande vertu pour ne pas se pervertir dans le milieu pourri où l'Etat les introduit. D'abord, en vertu du système officiel qui considère le lupanar comme l'idéal de la réglementation, ils sont obligés, dans l'exercice de leurs fonctions, d'avoir des égards pour les tenancières (*) ; comment vou-
(*) M. Yves Guyot, dans son livre, constate « le règne des maîtresses de maison au dispensaire » ; elles y « font leur recrutement, tranquillement, au milieu des agents et des médecins •. A Paris, ce scandale a cessé depuis quelques années; les proxénètes, maintenant, se bornent à recruter à la porte. Mais, en province, dans beaucoup de villes, les tenancières ne se gênent en aucune façon pour venir au dispensaire môme, au moment des visites, laire ieurs offres aux filles en carte, afin de les décider à entrer au lupanar.
C'est l'Etat qui, avec son système, est le fauteur de ces agissements. Indépendamment des tenancières et de leuis courtiers et courtières, le recrutement pour le lupinar est fait par les agents des mœurs euxmêmes, de la façon la plus active. L'Etat prétend qu'il faut des maisons de prostitution, que ces bouges sont absolument nécessaires. C'est pourquoi l'administration a à cœur que ces maisons soient toujours bien garnies.
M. Dutasta, un des chefs de la sûreté, écrivait, en 1857, une lettre dans laquelle je trouve ces aveux caractéristiques :
€ La surveillance des inspecteurs est une source d'abus des plus graves. Certains fonctionnaires ne se font pas scrupule oe prendre en main les intérêts des tenancières et d'envoyer des filles directement aux maltresses de maisons qui leur ont fait des avances. »
Ce courtage de la prostitution par les agents des mœurs est arrivé à devenir tellement scandaleux, que parfois les conseils municipaux s'en sont émus. Ainsi, à Montpellier, en 1878, il y avait un inspecteur des mœurs, nommé B***, qui se faisait de bons revenus avec sa fonc-
drait-on que leur sens moral ne s'oblitérât pas? On leur interdit aussi toute action contre les maisons de rendezvous, leurs directrices étant des auxiliaires de la Préfecture. Ensuite, ces modestes subalternes sont très mal payés ; il n'y a guère que les inspecteurs principaux et les brigadiers qui aient des appointements raisonnables ; les sous-brigadiers et les simples agents ne reçoivent pas de quoi vivre. Alors, qu'arrive-t-il? Un agent des moeurs, qui en est à ses débuts, constate qu'une fille en carte fait le raccrochage à la fenêtre d'une façon cynique, avec des gestes obscènes. Il monte chez elle pour l'arrêter. La fdle lui explique qu'elle a toujours pratiqué ainsi, qu'on ne le lui a jamais reproché, que ses pareilles de telle et telle rues agissent de même ; rien n'est plus exact, et l'agent, qui le sait, y réfléchit ; au surplus, la fdle lui offre un louis pour avoir la paix. Les premières fois, l'agent ne se laisse pas ébranler; il arrête la racoleuse : mais, à la fin, il accepte la pièce d'or, surtout lorsqu'il a appris, un beau jour, que d'autres collègues sont moins scrupuleux que lui. 11 se pervertit, et, à l'instar des camarades, il en arrive à exploiter ces filles de la sorte, ne se rendant pas compte peut-être qu'il agit tout simplement comme les souteneurs. Quand on sait dans la brigade que telle racoleuse patentée « casque du pognon », — c'est le terme de l'argot de ce monde interlope, — pour ne pas aller « au Grand-Hôtel », c'est-à-dire à Saint-Lazare, on la fait
tion. Il recrutait jusqu'à la porte des hospices. D'après une lettre adressée à M, Pappas, adjoint au maire, « deux jeunes filles lurent accostées par cet agent, à leur sortie de l'hôpital, et détournées du chemin qu'elles suivaient; depuis lors, on n'en a plus entendu parler. » Il était coutumier du fait, et entrait en pourparlers avec les bonnes, les jeunes domestiques, et il les expédiait aux maltresses de maison de tolérance de la région. Tant que les particuliers se plaignirent, l'administration ferma l'oreille; les manœuvres de cet agent étaient conformes à la tradition. Heureusement, la presse de Montpellier entreprit une campagne très énergique contre oe misérable, et, à la suite de quelques articles vigoureux, le conseil municipal demanda la répression de ce scandale ; l'agent B*" fut révoque.
chanter de la belle façon ; les agents se la repassent à tour de rôle (*). Les filles en arrivent ainsi à compter, dans leur budget, une somme mensuelle à distribuer en louis on en pièces de cent sous « pour ne pas avoir d'embêtements avec la police ». N'est-ce pas honteux? Oui, certes; mais c'est fatal. Cet agent qui se ferait tuer pour s'emparer d'un assassin, accepte de l'argent d'une prostituée.
Les chefs, eux, ne sont guère exposés à ces tentatives de corruption pécuniaire; ce sont les tenancières, les cocottes de la haute classe, les proxénètes qui ont des maisons de rendez-vous, qui essaient de les corrompre autrement. Ils ont, étant plus intelligents, plus d'énergie que leurs subalternes* mais il en est qui ont succombé, on ne peut le nier.
A Marseille, j'ai connu deux chefs du service des mœurs qui étaient de parfaits honnêtes gens. Le second d'entre eux, M. Ausset, fut remplacé par un nommé M. Etienne, personnage dont les chefs ne soupçonnaient pas la corruption. Il était directeur de la sûreté pour le département, et il fit, après le départ de M. Ausset, adjoindre à ses fonctions colles d'inspecteur en chef des mœurs pour Marseille; il plaça sous ses ordres immédiats tout le service de contrôle des maisons de tolérance; il devint le chef réel de toute la police de la ville.
Comme ce sieur Etienne était un débauché de la pire espèce, on se rend compte de toutes les abominations qui se
(*) L'inspecteur en chef des mœurs dont j'ai parlé plus haut, m'a dit textuellement ceci :
c La plaie de la police des mœurs, c'est la corruption des agents. Etant constamment en contact avec les tenancières, ils sont toujours disposés à prendre leurs intérêts, et je suis obligé de lutter sans cesse contre ces tendances Dans tout mon personnel, j'ai tout au plus deux ou trois inspecteurs qui relusent de l'argent quand une maîtresse de maison a une irrégularité à commettre. La presque unanimité acceptent à boire dans les lupanars et s'occupent de faire passer les filles d'une maison dans une autre, suivant qu'ils y trouvent leur bénéfice. Quand aux filles isolées, surtout celles qui l'ont leur métier sans sortir de leur domicile, c'est-à-diie les raccrodieuses de la fenêtre, elles sout exploitées par les agents dans des proportions fantastiques. 1
commirent dès lors et auxquelles il prenait une part directe. Les bureaux de la sûreté étaient devenus un vrai lupanar. Ce commissaire indigne se faisait amener des jeunes filles parfaitement honnêtes et leur adressait des propositions obscènes ; des viols ont été accomplis. L'orgie fut telle, que le parquet dut sévir. Une jeune ouvrière, qui avait été livrée à Etienne et qui avait été violentée dans son bureau même, fut soutenue par des parents et des amis ; et c'est ainsi que le scandale éclata.
De crainte qu'il rejaillît sur l'administration elle-même et qu'il montrât ainsi les dangers de l'omnipotence de la police dite de mœurs, on se contenta de révoquer le coupable. Et alors, on assista à cette chose inouïe, invraisemblable : le proxénète, qui avait livré la jeune fdle au chef de la sûreté, doursuivi pour excitation de mineure à la débauche, et le fonctionnaire destitué, qui avait violé la jeune ouvrière, cité purement et simplement comme témoin.
J'ai encore présents à la mémoire les débats de cette affaire, auxquels j'ai assisté. Le proxénète se nommait Provins; on me dispensera de publier le nom de la victime. L'affaire, en réalité, eût dû se dérouler en cour d'assises ; mais alors il eût fallu poursuivre Etienne, de nombreux agents de l'autorité étaient compromis; on préféra correctionnaliser.
M. Hegimbaud, un des magistrats les plus estimés, présipait. Le siège du ministère public était occupé par M. Marignan, substitut du procureur de la République.
Il y avait une foule énorme dans l'enceinte du tribunal. Ce n'était pas du proxénète Provins que l'on causait; c'était d'Etienne, directeur de la sûreté et inspecteur en chef des mœurs. Au cours de l'instruction, la jeune fille avait décrit exactement le bureau du commissaire dans lequel elle avait été violentée, la tète chauve, les yeux d'une extrême vivacité et la barbe rousse de l'infâme Etienne. A l'audience,
quand ce triste personnage entra, elle se leva de son banc et s'écria :
— Oh ! c'est lui ! c'est bien lui ! je le reconnais ! mais il n'était pas seul! j'ai été livrée à d'autres aussi!... Les misérables! j'ai failli en mourir!...
Etienne eut un tremblement nerveux ; il baissa un moment la tête ; puis, s'avançant à la barre, il releva hardiment le front, et dit :
— Cette fille ment.
Deux témoins vinrent ensuite, et, sous la foi du serment, attestèrent qu'ils avaient vu la jeune fille entrer dans le bureau du commissaire en chef, conduite par le prévenu Provins
L'évidence était écrasante; l'auditoire murmurait.
Le président, sans doute pour calmer la foule, dit alors :
— Les dénégations du témoin Etienne sont certainement sans grande valeur ; sa moralité est équivoque ; seulement, l'instruction n'a pu établir d'une façon absolue ce qui s'est passé dans le bureau ; et c'est grâce au doute dont il bénéficie, suivant les dispositions de la loi, que le directeur de la sûreté doit de ne pas comparaître lui-môme sur le banc des prévenus et qu'il en a été quitte pour la destitution de ses fonctions.
Etienne, qui ne manquait pas d'audace, osa répliquer :
— Je suis victime d'un complot; on m'en veut à cause de mes opinions...
— Taisez-vous, monsieur ! interrompit le président Regimbaud ; le moment est mal choisi par vous pour parler de vos opinions.
Et aussitôt, voulant éviter tout nouvel esclandre, il donna à Etienne l'ordre de se retirer.
M. le substitut Marignan prit la parole, et, avec beaucoup d'habileté, ramena l'attention du public sur le prévenu Provins seul. Il s'étendit longuement sur les antécédents de ce
proxénète, fit ressortir que c'était une habitude chez lai de détourner les jeunes filles de leurs devoirs et de les livrer pour de l'argent aux libertins. Il émailla son réquisitoire d'anecdotes, racontées avec beaucoup d'esprit ; si bien qu'il ne sembla plus qu'Etienne pût être mêlé directement à cette affaire. Il se contenta de dire que le témoignage de l'exdirecteur de la sûreté ne pouvait décharger Provins, la révocation dont avait été frappé ce fonctionnaire &.ant toute va' 'iir à sa parole. Enfin, il termina en stigmatisant avec éloquence le proxénétisme, plus honteux que la prostitution elle-même, plus coupable que la débauche dont il est le pourvoyeur, etc., etc.
Bref, après la plaidoirie de l'avocat du prévenu, le tribunal reconnut Provins coupable d'excitation de mineure à la débauche et le condamna à huit mois de prison.
Quant au commissaire Etienne, il disparut,, et l'on n'a jamais vsu ce qu'il était devenu.
Il faut que des faits extraordinaires se produisent, pour que l'attention publique soit appelée sur la police dite des mœurs. Ce chef du service, qui dirigeait le recrutement des filles à numéro et qui les « essayait » avant de les inscrire, est évidemment peu commun. Mais, en général, les fonctionnaires de ce rang ferment les yeux sur ce qui se passe. Et ce n'est pas seulement en France que la police dite des mœurs fait la main aux tenancières et protège les pourvoyeurs de la prostitution : le trafic est international, s'exerce au grand jour. Les dépêches les plus significatives passent sous les yeux de l'administration et sont connues de l'autorité qui demeure impassible. Un coiffeur de Londres, nommé Albert, ayant sa boutique à Leicester-square, télégraphie à. une tenancière de Bruxelles, dite Malvina, « qu'il tient à sa disposition des colis anglais âgés de dix-sept ans ». La marchandise est prise en Angleterre, transbordée •n France, et de là repassée en Belgique. A Dieppe, les
proxénètes ont à leur service ce qu'ils appellent dans leur argot un « condé franc », c'est-à-dire un fonctionnaire corrompu qui les favorise. Ces faits ont été dévoilés par M. Yves Guyot, avec preuves à l'appui.
Cet auteur donne aussi une série de renseignements qui sont des plus intéressants sur le rôle de la police dite des mœurs dans le recrutement de la prostitution :
« A Paris, se trouvent des cafés, de petits restaurants, où s'établit la bourse des femmes. On sait que, dans telle ville, on prend des femmes à tel et tel tarif. A Versailles, c'est 25 francs. Le métier d'une dizaine d'hommes et de femmes est de livrer des jeunes filles à Versailles, tantôt de bon gré, tantôt en les y conduisant sous prétexte d'une partie de plaisir et en les y laissant dans un tel état d'abandon, qu'elles n'ont pas d'autre ressource que de rester là où leurs marchands les ont menées. Les maîtres des maisous de tolérance les chargent immédiatement d'une dette de 300 ou 400 francs; c'est le prix qu'ils les revendent à leurs collègues de province. Seulement, il n'y a pas toujours bonne foi. Il est arrivé que des médecins de Versailles ont garanti « bonnes » des filles qui ont été trouvées défectueuses par le médecin de leur lieu de destination. Alors le tenancier qui a déboursé pour deux femmes ses 600 ou 800 francs, revient à Versailles, ramène sa marchandise et va trouver le commissaire de police ; car c'est ce magistrat qu'on voit constamment apparaître dans toutes ces honnêtes transactions ! L'acheteur demande qu'on reprenne sa marchandise et qu'on lui rende l'argent. Le commissaire de police prend naturellement fait et cause pour les tenanciers de son administration, déclare que les femmes ont été livrées, que la marchandise était de bonne qualité, que l'argent a été dûment louché, et comme dernière raison, menace le réclamant de le faire arrêter, s'il insiste. »
A l'étranger, la corruption de ces fonctionnaires n'est pas
moins flagrante. On en a la preuve par les procès qui furent, en décembre 1881, intentés à douze proxénètes à Bruxelles. La encore, comme dans l'affaire Etienne et Provins, de Marseille, les faits furent tellement monstrueux, que le parquet dut sévir. Les prévenus, sous la protection de la police chargée de veiller à la morale publique, s'étaient rendus coupables de faux, d'excitation à la débauche, de détournement? et de séquestration de mineures.
Ainsi, deux jeunes filles, se promenant à Londres sur les quais, avaient été invitées à visiter un navire; à peine à bord, on leur avait fait prendre un breuvage enivrant, et quand elles revinrent à elles, elles étaient en pleine mer. « Les matelots attestèrent leur attitude réservée, lorsque leur ivresse fut dissipée. A Boulogne, ces jeunes filles furent, sans s'en douter, conduite à la porte d'un mauvais lieu; mais, des matelots avaient suivi le groupe, ayant reconnu deux proxénètes dans les individus qui accompagnaient ces jeunes filles, ils soupçonnèrent qu'une infamie allait se commettre et s'y opposèrent. Les jeunes filles furent sauvées par le capitaine du Cologne, qui les rapatria. »
A Londres, un certain Sellecarts, dit Max Schultz, séduisait des jeunes filles en leur promettant le mariage; puis, il les amenait sur le continent et les livrait à des lupanars officiels.
« En septembre 1879, Roger, tenancier de Bruxelles, se rendit a Londres et en ramena trois mineures qui portaient de faux noms. L'une était Acleline Tanner, parfaitement honnête et chaste avant de quitter Londres. Roger, à Londres, lui avait promis le mariage; il l'emmena à Bruxelles, rue des Commerçants, 3. On lui remit un papier, sur lequel il y avait des renseignements faux. On lui dit que, si elle ne se soumettait pas, elle serait conduite en prison. Un capitaine anglais vint un jour dans cette maison et lui promit de l'en retirer; mais la gouvernante, ayant entendu leur conversation, l'empêcha de la revoir.
« Une autre Anglaise, Emily Ellen, fut retenue pendant p!us d'un mois dans la maison où elle avait été attirée par Roger.
« Une autre jeune fille. Ellen Newland, arrivée à Bruxelles, en juilet 1879, raconta ainsi ce qui lui était arrivé. Elle demeurait à Londres, où elle fut rencontrée par le nommé Max Schultz, qui la séduisit et la conduisit à Calais. A Calais, il lui fit croire qu'il devait retourner à Londres, pour un jour ou deux. Il la remit entre les mains d'un individu qui la mena à Bruxelles, où elle devait attendre quelques jours. A Bruxelles, elle dut aller, 22, rue Saint-Laurent. Là on lui dit que ce Max Schultz avait amené plusieurs Anglaises. Elle voulut sortir, mais elle ne le put.
« Encore un autre fait signalé par le procureur du roi : une jeune fillle de seize ans et deux mois fut achetée (c'est lo mot) par Geaux à une maison de Lille, où elle était depuis trois mois ; elle fut payée 800 fr. Cette fille devait témoigner à l'audience. Elle mo.n'ut, chez elle, de la poitrine, trois semaines avant l'ouverture des débats. Cette maladie de langueur avait été provoquée par l'existence qu'on lui avait fait mener.
« Maria Higgleton dit, sous la foi du serment, qu'elle avait à Londres une vie honnête. Là elle fut embauchée par Max Schultz, qui la conduisit à Bruxelles. Elle arriva en Belgique avec une de ses amies, par Anvers. A Bruxelles, elle entra au n« 28 de la rue Saint-Laurent, chez les Mayer.
« Voilà des mineures; mais il fallait qu'elles fussent inscrites à la police. — Oui! — Eh bien, que disait la police? — On les conduisait au bureau de police sous prétexte de les mener à la douane. Elles s'y trouvaient en présence d'un M. Schroder qui ne parlait pas anglais. L'interprète était la fille Parent, gouvernante d'une maison de to'érance! ou bien, Roger dictait, et le commissaire Schroder tenait la plume. Quelle infamie ! On vieillissait la jeune fille, si elle était trop
mineure. On produisait do faux actes de naissance, qu'on s'était procurés à Sommerset-House; et l'on s'en faisait une arme contre elle (quand plus tard elle réclamait), en l'accusant, l'innocente qui n'avait pas dit un mot ! de s'être rendue coupable d'avoir abusé la police, crime qui la vouait à la prison. Il s'est trouvé ainsi, par le fait de ces substitutions d'actes de naissance, que d'honorables jeunes filles, vivant à Londres et ne l'ayant jamais quitté, ont leurs noms inscrits, à la police de Bruxelles, sur les registres de la prostitution. »
La lille Tanner avait dix-sept ans, quand elle fut enlevée de Londres par Roger et jetée par surprise dans un lupanar officiel. Le magistrat instructeur fut frappé de son air de jeunesse. A l'audience, le président demanda à M. Schroder, commissaire de la police des mœurs, comment il n'avait pas vu qu'il avait affaire à une mineure.
« — Je n'ai jamais fait une remarque sur l'âge des jeunes filles », répondit le fonctionnaire.
M. Schroder trouvait tout naturels les faits qu'on reprochait aux prévenus et qu'il avait couverts de son autorité. Les choses se passaient comme cela depuis trente-quatre ans; les faux nems, rien de plus simple! Jamais l'idée ne lui était venue, affirma-t-il, de faire une enquête quelconque; il avait pleine confiance dans les déclarations des tenanciers et tenancières et de leurs pourvoyeurs.
« M. Dyer, éditeur à Londres, expliqua comment la jeune Tanner arriva à Bruxelles, conduite par le prévenu Roger. Jamais elle n'avait eu entre les mains de faux actes. C'étaient donc les courtiers de prostitution qui se procuraient les actes de naissance d'autres jeunes filles a\ glaises, venant à peine d'atteindre leur majorité, et qui les appliquaient à leurs victimes, la police fermant complaisamment les yeux.
« Adeline Tanner avait un vice de conformation. On l'en-
voya à l'hôpital; et, chose horrible et honteuse, les médecins se mirent à opérer cette malheureuse, afin de la rendre propre au métier pour lequel elle avait été vendue. C'est là qu'elle a été sauvée. D'après les renseignements de M. Dyer, confirmés par la police de Londres, elle était chaste avant de venir a Bruxelles. Mme Stuart, chez qui elle était domestique, le déclara. Depuis son retour en Angleterre, elle fut recueillie par M. Dyer, qui n'eut qu'à s'en louer.
;< Les médecins Korten, Thiry, Guillery, Van Brughen fuirent entendus.
« Le docteur Korten, médecin du dispensaire, comme tous ses confrères de la poliee, trouvait tout bien. Rien ne le surprenait, ni l'âge des jeunes filles, ni leur position. Or, contre lui, s'élevait une charge terrible. La fille Tanner, au moment où elle fut conduite au dispensaire, était vierge, et elle a été outrageusement violée. Par qui? sinon par le spéculum, puisqu'elle a été conduite tout d'abord au dispensaire, qu'on lui disait être la douane. On lui dit que, si elle essayait de sortir, elle serait poursuivie pour avoir pris un faux nom; et de fait, elle fut poursuivie, elle fut condamnée à quinze jours de prison, et il ne vint à l'idée ni de la police, ni des magistrats, qu'il y avait peut-être d'autres coupables ! Trois semaines dans une maison de tolérance, six mois à l'hôpital, quinze jours en prison, voilà sa vie à Bruxelles.,
« La fille Emily Ellen avait été amenée aussi par surprise à Bruxelles. La gouvernante, Mélanie Van Elslande, fit l'observation qu'elle était bien jeune.
« Dans la maison Roger, Emily Ellen avait manifesté le désir de partir: elle avait de violentes attaques de nerfs. Elle fut retenue cinq semaines. Elle n'avait pas la libre disposition de ses vêtements : elle n'avait qu'un costume de bébé avec lequel elle n'aurait pas osé sortir. Au bout de cinq semaines, elle eut une dispute avec Roger, qui menaça
de la mener en prison, si elle voulait sortir. Elle répondit ; « J'aime mieux aller en prison que de rester ici. » Le lendemain, el.s l'ut conduite dans une autre maison. EBe avail été battue par la femme Roger et par la gouvernant:', la lill« Van Elslande, le lendemain du jour où un Américain était venu la voir; elle avait dit à cet Américain qu'elle ne voulait pas rester là. Elle fut séquestrée dans sa chambre pendant cinq semaines. On lui refusait à manger, quand elle ne voulait pas recevoir les clients.
« La prévenue Van Elslande avoua qu'un jour, un individu étant dans la chambre de la fille Ellen, et la fille Ellen ne voulant pas aller le rejoindre, elle la fit descendre de force, et que la patronne la battit.
« On demanda à cette malheureuse jeune fille pourquoi elle ne s'était jamais plainte ni au médecin, ni au commissaire de police.
<t — Ils ne parlaient pas anglais. Du reste, les visites de « la police se font d'une façon toute particulière. Lecom- « missaire de police est venu une fois à la maison. Il est « entré dans le salon où étaient toutes les filles et a de-- « mandé si elles étaient contentes. J'ai répondu : « oui », « comme toutes; sans cela, j'aurais été battue. »
« Quant à la question des costumes, la prévenue Parent expliqua que, lors de l'entrée d'une fille quelconque dans la maison (comme dans toutes les autres maisons de tolérance), on lui confisquait ious ses vêlements; on ne lui donnait que des peignoirs, des chemises de bébé et des maillots.
« Quelquefois, il est vrai, elles pouvaient sortir, mais en compagnie dj la maîtresse de maison ou de la gouvernante.
« Marie Raynche, ancienne gouvernante de la maison Roger, expliqua le système : chaque sortie d'une des femmes avec la patrpnn i ou avec la sous-maitresse est comptée à ia femme de 20 à 30 francs.
« Il y a en oulre un système spécial de fermeture aux portes de ces maisons; on entre aisément, mais on sort difficilement.
« M. Schroder, lui, l'officier de la police des mœurs, prétendait ne rien connaître de tout cela. Ces mesures ne constituaient point une séquestration à son point de vue. Si on lui objectait que le règlement de 1877 interdisait ces mesures, M. Schroder, dans la pureté de son cœur, ne considérait pas qu'elles fussent en contradiction avec lui. Au contraire, si les tenanciers confisquent les costumes des filles, c'est pour leur éviter de les user! — M. Schroder, après tout, pouvait envoyer en toute sérénité des mineures dans des maisons de tolérance : il était couvert par une décision du collège échévinal.
« Il y avait encore parmi les témoins un interprète, M. Courtois; mais ce témoin manqua de mémoire et déclara ne pouvoir répondre à aucune question. C'est ce traducteur distingué qui avait déclaré que la fille Newland, une autre victime, était nourrice en Angleterre, parce qu'elle avait dit qu'elle y était « nurse », ce qui veut dire en français : bonne d'enfant!
« Deux jeunes filles, Higgleton et Nash, âgées de seize ans, inscrites comme en ayant vingt-deux, se sauvèrent avec les costumes qu'on leur laissait et qui étaient le contraire d'un costume, un soir, de la maison de tolérance, rue- Saint-Laurent, 28, tenue par les Mayer. La maîtresse et deux gouvernantes se lancèrent à leur poursuite. Elles rattrapèrent d'abord la fille Nash; deux la frappaient, tandis que la troisième lui tenait la main sur la bouche.
« La fille Higgleton, elle, se jeta dans les bras d'un passant, répétant en anglais qu'elle voulait se sauver, demandant des vêtements. Deux ou trois jeunes gens intervinrent. Pendant cette scène très bruyante, pas un seul agent de police n'apparut; c'est alors que le tenancier Perpète, qui
suivait, se fit passer pour un agent des mœurs; il dit qu'il la prenait sous sa protection; il exhiba des papiers. Puis, il ramena la jeune fille rue Saint-Laurent.
« Un photographe, M. Staquet, avait assisté à cette scène qui se passait rue des Sables, un peu plus haut que la rue Saint-Laurent; il témoigna. La fugitive criait, trois femmes s'emparèrent d'elle. A l'intervention du témoin, ces femmes lâchèrent prise. La fille disait qu'elle se mettait sous sa protection, qu'elle ne voulait plus rentrer rue Saint-Laurent D'autres témoins étaient présents à cette scène qui se passait dans la nuit du 16 octobre 1879. Il n'y avait pas de police.
« Un fait qui montre la confiance qu'inspire la police des mœurs à ses victimes est le suivant. Le président dit à M. Splingard :
« — Mais la fille Newland vous a dit qu'elle restait volon- « tairement dans la maison de tolérance, et elle ne s'est pas « plainfè.
« — Oui, parée qu'elle me prenait pour un agent de po- « lice. »
« Voici le joli personnel que la police belge couvrait de sa protection. Sellecarts avait subi une innombrable quantité de condamnations : en 1848 et 1849, pour vol; en 1854, pour coups portés à sa mère; la même année, pour coups et blessures; en 1879, à dix-huit mois de prison pour violences graves, etc., etc. Cartel avait subi dix-huit condamnations, parmi lesquelles trois pour tentatives de viol. L'épouse Mayer avait aussi son casier judiciaire; elle avait été condamnée pour complicité d'entretien de concubine sous le toit conjugal. Roger avait été condamné pour rébellion. Perpète avait été condamné pour viol et pour usurpation de fonctions publiques.
« Les maîtres et maîtresses de maison ont des ressources suffisantes pour payer la protection de la police, ainsi que le constate le passage suivant du réquisitoire :
« Fn 1807, un Français et sa ôonenl in<\ tous doux sans « ressources, arrivèrent à Bruxelles. Lui. entra comme gar- « çon de café à l'Alcazar, et elle comme gouvernante dans « une maison publique de la rue Saint-Laurent. En 1872, ils « s'associèrent et, avec le fruit de leurs économies, repri- « rent un établissement rue de Diest.
« Cinq ans après, en 1877, les affaires avaient prospéré « à un tel point, que ce couple intéressant les céda pour une « somme de 100,000 francs et se retira dans une gracieuse « maison de campagne qu'il avait acquise aux portes de « Bruxelles. Indépendamment de ce château, il possédait « d'autres immeubles. Le tenancier retiré évaluait sa foriune « à 400,000 francs. Depuis lors, il a repris un établissement « rue Saint-Laurent; son honnête industrie marche à mer- « veille, et il se vante d'être bientôt millionnaire. »
« Les défenseurs des prévenus n'avaient qu'une chose à dire : « Si nos clients sont coupables, la polioe n'est-elle pas « la première coupable ? »
« Le défenseur de la gouvernante Parent raconta que celle-ci, fille inscrite elle-même, avait voulu se faire rayer des cadres de la police et ne l'avait pas pu. II affirma qu'il y avait alors plus de vingt mineures dans les maisons publiques de Bruxelles.
« Le défenseur do Roger posa ce dilemme :
« — Vous dites, s'écria-t-il, que la prostitution est un « mal nécessaire, et vous accusez ceux qui la favorisent! « Mais ces hommes qui gèrent ces établissements d'utilité « publique sont des auxiliaires de la police ! »
« Le défenseur des époux Mayer et de Perpète posa cette question :
« — Pourquoi reprochez-vous aux époux Mayer de n'avoir « pas découvert l'âge de la fille Nash? Est-ce que l'officier « de la police des mœurs a fait une observation? Est-ce que « les médecins du dispensaire ont fait une observation? Les
« actes de naissance, les papiers, ne sont-ils pas l'affaire de « la police, et non la nôtre? »
« Le tribunal rendit un jugement condamnant :
« La fille Parent à vingt-trois mois de prison et à 150 francs d'amende; Roger, à deux ans de prison et 300 francs d'amende; la fille Van Elslande, à huit jours; Geaux, à un an et 50U francs; Mayer, à dix mois et 500 francs; la femme Mayer, à quatre mois et 25 francs; Perpète, à seize mois de prison eC à cinq ans de surveillance de la police; Régnier, à trois ans et 500 francs ; Eugénie Landre, épouse divorcée de Duval, à dix mois et 200 francs.
M. Yves Guyot, à qui j'emprunte la relation de ce procès, conclut en faisant les réflexions que voici :
« A quoi est condamné M. Schroder, chef de la police des mœurs, qui a inscrit les jeunes Anglaises et a donné vingtdeux ans à la fille Nash, qui avait seize ans et deux mois?
« A quoi est condamné M. le docteur Korten, médecin en ' chef du dispensaire, et ses collègues, sur qui plane une terrible accusation, relativement à la fille Tanner?
« A quoi est condamné M. Lenaërs, commissaire en chef de la ville de Bruxelles qui, dans son rapport del876, disait : « On ne peut pas attendre que les filles soient majeures pour « les inscrire ! »
« A quoi est condamné le collège échevinal de Bruxelles qui autorise l'inscription des mineures et leur internement dans les maisons de tolérance, à partir de l'âge de seize ans?
« Telles étaient les questions qui se posaient à la suite de ce procès; et ces questions étaient la condamnation de la police des mœurs. Les proxénètes avaient été frappés comme boucs émissaires : on ne comprenait pas, on ne comprend pas encore que le parquet n'eût pas fait remonter les responsabilités plus haut.
« Le lendemain du jugement rendu le 17 décembre, cinq jeunes filles anglaises restaient dans les maisons de
Bruxelles : doux, la fille Boud et la fille Uogg, disparurent dans la matinée, sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'elles étaient devenues ! »
Dans ce procès qui a eu un grand retentissement, il y eut toute une série de procès. Ce fut d'abord le journal le National Belge, qui fut poursuivi en diffamation par M. Lenaërs, commissaire en chef de la police de Bruxelles : grâce aux dépositions mensongères de cinq témoins, le rédacteur en chef du journal, M. Henri Boland, fut condamné. Mais les faux témoignages se découvrirent; nouveau procès, en correctionnelle ; condamnation des faux témoins, agents de M. Lenaërs. Ce sont les débats de cette affaire qui ont révélé ce que nous avons dit page 83 : que les tenanciers étaient tous les clients de la maison de commerce que tenait M. Lenaërs sous le nom de son fils; ils devaient choisir entre le vin du commissaire ou la ruine.
Enfin, M. Yves Guyot nous a fait connaître le dernier acte de ce drame horrible du recrutement de la prostitution en Belgique :
« Au cours du procès, une nouvelle instruction avait cependant commencé; de nouvelles arrestations eurent lieu, et, au mois d'avril, se déroula encore un nouveau procès.
« Louisia Hennessey, jeune fille de vingt ans, comparut comme témoin. Elle avait été enlevée de Londres, vierge. Elle partit, croyant aller comme servante à Paris. On la conduisit à Bruxelles, dans la maison de prostitution de Mrae Paradis. Elle protesta. On n'écouta pas ses protestations. A son arrivée, Mme Paradis tenta de lui faire subir la visite. La jeune fille montra de l'étonnement, mais Mme Paradis lui dit que c'était la règle. Elle comprit seulement au bureau de police à quel usage on voulait l'utiliser. Le médecin de Bruxelles eut, paraît-il, des scrupules, pas suffisants, du reste, pour s'occuper de cette jeune fille et pour dénoncer le fait. Il la laissa entre les mains de Mme Paradis, qui l'envoya
à Anvers. Là, elle fut violée et tomba malade. Elle revint ensuite à Bruxelles où elle fut séquestrée, puis vendue à La Haye pour 1,200 francs.
<i T.e président. — De sorte que ia pauvre fille était sans ressources, sans amis, sur une terre étrangère !
« Miss Hennesscy dit que tout le monde, y compris Mmc Paradis, savait qu'elle était mineure.
« Mme Steward. — Elle connaît Louisia Hennessey depuis six mois. Elle la trouva 8. Londres dans un hôpital. La moralité de cette fille était parfaite avant de quitter l'Angleterre.
« M. Stops, docteur à Gand, déclare qu'il l'a vue quand elle est venue à Gand ; elle avait l'air d'avoir dix-sept ans.
« M. Schroder, chef de la police des mœurs de Bruxelles, naturellement, avait enregistré la jeune fille. M. Schroder le reconnaît sans le moindre embarras, et avoue que Mme Paradis servait d'interprète. Ce policier prudent, lorsqu'arrivèrent les premières révélations sur la traite des blanches, alla trouver Mme Paradis et lui conseilla de se défaire de cette jeune fille. Il ajoute qu'il avait donné ces conseils parce que les réponses et l'air embarrassé de cette jeune fille lui faisaient soupçonner qu'elle était mineure. Mais il reprend ensuite, d'un air dégagé, qu'elle paraissait jeune, sans doute, mais l'air peut tromper. Cela nous arrive journellement, conclut-il philosophiquement.
« Voici le résultat de ce procès (12 avril 1881) : « Evariste Paradis, deux ans de prison; Mme Paradis, deux ans et demi; Jean Sellecarts, dit Max Schultz, six ans; Louis Xavier, dix-huit mois; Irza Lefrond, épouse Blura, dix-huit mois; Abraham Blum, acquitté.
« Le Comité de Londres saisit de ces faits lord Grandville. qui chargea un avocat, M. Snagge, de se livrer à une enquête en Belgique. Cette enquête a complété les faits relevés dans le procès. Dans les années 1878, 1879, 1880, trente-quatre jeunes filles anglaises, mineures, avaient été, de la même façon, expédiées de Londres à Bruxelles.
« Le prix courant était de 300 francs, port payé, seulement après réception et constatation du bon état de la marchandise. Ces jeunes filles avaient été engagées comme carmaid, fdles de restaurant; aucune n'était prévenue du métier auquel on la destinait. Les courtiers, craignant d'er être pour leurs frais en cas de maladie de la femme, aimaient mieux prendre des jeunes fdles sages, ou à peu près, que des prostituées avouées. Adeline Tanner était vierge, Louisia Hennessey était vierge, Allen était vierge, d'autres encore probablement. »
Ainsi, à l'étranger comme en France, la police dite des mœurs est la complice des courtiers et courtières de prostitution et collabore d'une façon active à l'approvisionnement des lupanars. Il faut que des crimes épouvantables, comme ceux qui viennent d'être rappelés, soient découverts, pour que les tribunaux sévissent; et encore ce sont les proxénètes qui paient pour tous les coupables, leurs complices policiers n'étant cités que comme témoins.
Les chefs de la police dite des mœurs ne se bornent pas à protéger les lupanars avoués, ofliciels; nous avons vu que l'État considère comme utiles les maisons de rendezvous.
Voici, pourtant, ce qu'en dit Parent-Duchàtelet :
« C'est dans ces maisois que se trament les intrigues, que se ménagent les rendez-vous, que se trouvent des femmes abandonnées de leurs maris, ou qui, véritables Messalines, viennent se livrer à des orgies et à la débauche la plus effrénée; c'est là enfin que se discutent et que se vendent les moyens de procurer à un homme les femmes qu'il convoite et qu'il désire, avec d'autant plus d'ardeur que les obstacles qui s'opposent à l'accomplissement de ses desseins lui paraissent plus insurmontables. »
Parent-DucUàtelet avoue que la police des mœurs n'agit pas contre ces maisons, « bien qu'elle les connaisse ».
Le docteur Jcannel donne une partie des motifs de cette inaction de la police :
« Ce sont, dit-il, des maisons tolérées et surveillées par l'administration, à qui elles rendent do fréquents services en dénonçanl les prostituées inscrites qui viennent s'y cacher pour se dérober à la visite, ou les clandestines qui y abritent leur commerce illicite. Comme elles sont à la merci du chef du bureau des mœurs, elles doivent à tout prix mériter sa bienveillance. »
Nous savons, par le rapport de M. Macé cité dans le chapitre précédent, que la Préfecture a une autre raison de proléger les maisons de rendez-vous : elles facilitent l'espionnage de la vie privée des gens du monde.
Ainsi, c'est l'Etat qui doit être considéré comme le grand coupable; si de la prostilulion il n'avait pas fait une institution officielle, il ne se trouverait pas parfois des Etienne, des Schroder, des Lenaërs; le système actuel fournit trop aux agents et aux chefs d'occasions de se laisser corrompre.
Au-dessus de la police active, qui est composée des inspecteurs et agents des mœurs, il y a la police administrative, c'est-à-dire la 3e section du 2e bureau de la lro division de la Préfecture de police, dont j'ai donné plus haut les attributions.
En ce moment, et depuis fort longtemps déjà, le chef de la lre division est M. Naudin; le chef du 2' bureau, M. Wilt; le chef de la 3,! section, bureau des mœurs, M. Bard.
Le 7 février 1880, dans un article publié par le Figaro, le baron Platel (Ignotus; rendait compte d'un interrogatoire qu'il avait fait subir à une fiile, pour se renseigner, et il disait:
« Il n'y a pas en France un homme aussi puissant sur un être humain que ne l'est M. Bard. Car il s'appelle M. Bard. C'est, paraît-il, un gros à face glabre. Bref, mon témoin manifeste ici un véritable respect, plutôt qu'un effroi. Pour elle,
il n'y a que M. Bard. Le préfet de police, M. Caubet, M. Taylor, n'existent pas; encore moins M. Grévy et M. de Freycinet. Et elle a raison de penser ainsi. La fille appartient à M. Bard et à lui seul.
« Elle me donne ce détail curieux que, l'année dernière, arrêtée parce qu'elle avait égratigné un sergent de ville, M. Bard l'a réclamée, — comme un ministre de la guerre réclame les soldats arrêtés dans Paris! — Et elle dit que M. Bard est un homme juste et bon; malheureusement, ajoute-t-elle, il croit trop les roussins. »
Les délits qui accompagnent la prostitution n'existant pas dans la jurisprudence actuelle ou ayant été enlevés par tradition aux tribunaux ordinaires, c'est le bureau des mœurs qui s'est érigé en tribunal secret.
Une femme est arrêtée par les agents de la police spéciale, qui l'accusent de se livrer à la prostitution et lui reprochent surtout de n'être pas inscrite. Ces agents, très mal payés, sont stimulés par le désir de gagner la prime de cinq francs, à eux accordée pour chaque nouvelle inscription dont ils sont cause. La femme, après un séjour au dépôt, est envoyée au dispensaire; là, de gré ou de force, elle est visitée. Après quoi, on lui propose d'entrer au lupanar ou tout au moins de prendre la carte. Si elle refuse, c'est la 3e section qui tranche la question : que le témoignage des agents ne paraisse pas assez probant, la femme est renvoyée, avec invitation de veiller sur elle; s'ils sont crus sur parole, la femme est inscrite d'office.
Comme on pense bien, les agents sont crus quatre-vingtdix-neuf fois sur cent.
Lorsqu'une fille en carte, ayant causé trop de scandale pour son raccrochage à la fenêtre, a fait pleuvoir à la Préfecture les plaintes des voisins, il arrive quelquefois que ces plaintes sont prises en considération. La fille est alors ar • rêtée. Conduite devant le chef de la 3° section, celui-ci lui
inflige, à sa fantaisie, une détention plus ou moins longue à Saint-Lazare.
Ou bien, c'est à la suite d'une rafle que trente, quarante, cinquante femmes sont amenées au chef du bureau des mœurs. Ce fonctionnaire prononce des peines variées, absolument comme s'il était un magistrat siégeant à son prétoire.
Et quel tribunal que cette 3' section !
M. Yves Guyot cite un employé du bureau des mœurs, M. Coué, qui était d'une grossièreté orduriôre :
« Une femme est arrêtée à trois heures du matin. Elle répond aux agents qu'elle va chercher une bougie. Elle répète celte réponse à M. Coué.
« — C'était pour vous la mettre dans le c..? » dit M. Coué, avec cette urbanité élégante qui caractérise les gens de ce service.
« M. Vergniaud, secrétaire de la Préfecture de police, fit relâcher la femme et releva vertement la grossièreté de M. Coué, ,qui s'en consola auprès de M. Lccour, son chef:
« — Si on ne peut plus dire de ces choses-là ! si mainte- « nant on est obligé de prendre des gants pour parler à ces « femmes-là, la police est perdue ! »
Invariablement, les filles publiques, lorsque le chef de la 38 section a prononcé la peine à laquelle il les condamne, répondent avec une révérence :
— Merci, monsieur!
Quand l'entrepreneur des travaux de la prison Saint- Lazare a besoin d'ouvrières, alors, les rafles sont multipliées. L'administration a été obligée de convenir, devant le conseil municipal de Paris, qu'il lui était arrivé de tenir compte des demandes de cet entrepreneur.
Cet emprisonnement, dont la durée est fixée arbitrairement par le chef de la 3e section, varie, dit M. Gisquet, le préfet de police, « depuis cinq jours jusqu'à un an ». %i il
ajoute, dans ses Mémoires : « Quand une répugnance bien naturelle faisait préférer l'action purement administrative, je condamnais moi-même les coupables à une année d'emprisonnement maximum de la peine que la police a le droit de prononcer, suivant l'usage consacré. Cette justice exceptionnelle n'est peut-être pas en harmonie avec l'esprit de nos institutions civiles et politiques; mais elle est indispensable, et ce mot répond à tout. »
Le Dictionnaire de la police, publié par le Journal des commissaires de jolice, en 1875, dit : « A Paris, l'emprisonnement infligé par la police aux filles publiques est souvent de plusieurs mois. » M. Poirat-Duval nous apprend que, parfois, « l'administration prend le parti de donner à la détention des prostituées une longueur uniforme d'un mois, dans l'intérêt dos entrepreneurs de prisons ». Notez que c'est un fonctionnaire de la Préfecture qui fait cet aveu.
A Paris, ces arrestations sont, au minimum, d'une quinzaine de mille par an (en 1887, elles se sont élevées à 20,019, chiffre officiel). Et, d'autre part, ces sortes de condamnations ne produisent aucun effet moral sur les prostituées ; elles n'ont pas le caractère d'actes de justice, mais d'actes vexatoires. Souvent, elles ne subissent pas leur peine jusqu'au bout; on les relaxe après un certain temps, quand la condamnation a été prononcée pour une longue durée, et on leur dit qu'elles sont l'objet d'une mesure de clémence. Mais elles savent exactement à quoi s'en tenir : c'est un souteneur qui a réclamé telle fille, en récompense d'une dénonciation au chef de la sûreté; ou bien, c'est que la place manque pour loger à Saint-Lazare une fournée d'insoumises qui ont été découvertes dans des garnis et qu'il s'agit d'amener à composition pour leur faire accepter la carte.
Ici, une remarque est nécessaire. Nous, partisans de l'abolition de la réglementation de la prostitution, nous ne réclamons pas la suppression de ce tribunal administratif dans le
but de permettra à la débauche de s'exercer avec licence; non, certes î Nous protestons seulement contre l'arbitraire qui est érigé en principe. Nous voulons que la prostitution soit réprimée dès qu'elle est collective et dès qu'elle est scandaleuse ; mais nous réclamons une loi, à substituer au système de la fantaisie des fonctionnaires, et nous voulons que ce soit. les tribunaux ordinaires, les tribunaux de droit, commun, qui aient à appliquer la loi.
Au Congrès de Genève, on a cité des faits inouïs.
Ainsi, à Berlin, la police dite des mœurs charge un particulier d'accoster une femme; si la femme prête l'oreille aux propositions du galant, c'est la femme que la police arrête. Point n'est besoin de dire que les particuliers qui se font ainsi les auxiliaires de la police sont les êtres les plus dégradés. « Toute femme arrêtée sur la voie publique est conduite à six heures du matin devant un juge spécial, un juge de la police [polisci-richter). Il y a une centaine d'agents des mœurs attachés à la quatrième division ; 3,000 filles sont inscrites définitivement ; à côté, il y a les douteuses. Celles-ci sont au nombre de 20,000. »
Mme Mario Whitc a fait connaître qu'à Naples, c'est la Camorra, cette association formée dans les prisons, qui a tout envahi et qui existe toujours, que c'est elle qui règle la prostitution et exploile les femmes, d'accord avec la police.
Le docteur Tullio Spaziani, rendant compte de l'établissement a Rome du système de la prostitution officielle, établissement qui a suivi la chute du pouvoir temporel, disait à Genève, dans son rapport au nom de la commission pour l'établissement d'un hôpital de vénériens : « Plus d'une fois, on a vu, à Rome et ailleurs, des jeunes filles conduites comme prostituées au bureau sanitaire et forcées de subir une visite médicale, dont le résultat était la constatation des signes physiques de la virginité. »
En Angleterre, dès qu'un agent suppose qu'une femme se
livre à la prostitution, il peut l'arrêter, s'il le juge utile. Ce droit excessif a donné lieu à plusieurs drames.
En voici un, raconté par M. Yves Guyot :
« Le 15 mars 1881, à Douvres, une jeune fille fut tout à coup chassée par les agents de police. Epouvantée, elle s'enfuit, et, dans son affolement, se précipita dans le Grandville- Dock, où les agents n'essayèrent pas môme de la sauver. Repêchée par des matelots, les agents retrouvèrent sa piste à point. Il ne fut plus alors question de son inscription. Ils la poursuivirent pour tentative de suicide ! (En Angleterre, la tentative de suicide est punie par la loi; or, ce suicide, c'étaient eux qui l'avaient provoqué.) On leur demanda les motifs de leurs soupçons : ils l'avaient vu causer à des soldats ! cette indication leur avait suffi. Le tribunal, dans son indulgence, acquitta la jeune fille. Une question fut posée, à la Chambre des Communes, à sir William Harcourt, secrétaire d'Etat, qui répondit négligemment, — tant de pareilles institutions vicient toutes les notions, — que les agents avaient agi indiscrètement et qu'il les avait changés de résidence. »
Les défenseurs de la police des mœurs parlent à l'envi d'une commission qui fut instituée par M. Albert Gigot, préfet de police, en vertu de son règlement du 15 octobre 1878 ; cette commission a pour but de limiter le pouvoir absolu du chef du bureau des mœurs.
« Dans le cas où une fille, dit ce règlement, réclamerait contre la punition qui lui est infligée, sa réclamation sera portée sans délai devant une commission composée du préfet de police ou de son délégué, assisté de deux commissaires de police, de la ville de Paris, appelés à tour de rôle. »
Or, dans la pratique, c'est comme si cette commission ne fonctionnait pas. Elle s'occupe, en moyenne chaque année, de 100 à 120 filles réclamantes; et n'oublions pas que le nombre d.os arrestations arbitraires opérées > Paris varie de 15,000 a 20,000 par an. Môme, une fois, la commission dont il
s'agit resta iieuf mois entiers sans se réunir (du 1" avril au 3! décembre 1880). Mais cette commission se réunirait-elle régulièrement, que ses arrêts n'en seraient pas moins aussi illégaux que les condamnations prononcées par le chef de la 3e section. Le préfet et les commissaires de police ne sont pas dos juges.
Les deux établissements importants de la police dite des mœurs sont le dispensaire et l'hôpital-prison ; car, à côté de la police active et de la police administrative, il y a, nous l'avons dit, la police sanitaire.
A Paris, le dispensaire est situé dans un local dépendant du Palais de justice, sur le quai de l'Horloge; c'est là que sont visitées les fdles isolées en carte, les fdles soumises ou insoumises arrêtées sous un prétexte quelconque, les femmes amenées de, force par. les agents qui les soupçonnent de se livrer à la prostitution, les fdles à numéro changeant de lupanar, et les filles publiques de n'importe quelle catégorie sortant de Saint-Lazare. Quant aux fdles de lupanar, elles sont visitées à domicile. ♦
Ces visites dites sanitaires ont lieu tous les jours non fériés, de onze heures et demie du matin à quatre heures après-midi. Elles sont faites en trois séances, d'une heure et demie chacune. Le personnel médical comprend : un médecin en chef; un médecin en chef adjoint; quatorze médecins titulaires, dont les onze plus anciens effectuent aussi les visites dans les lupanars officiels de Paris, et les trois plus jeunes dans ceux de la banlieue; enfin-, quatre médecins suppléants. Tous ces médecins sont nommés par le préfet de police, sans concours et sans examen d'admission. 11 en est de même pour Saint-Lazare.
M. Armand Dubarry a décrit très exactement une scène du dispensaire. Il s'agit d'une jeune ouvrière, séduite par un employé, abandonnée ensuite, et prise par les agents des
mœurs, quoiqu'un ouvrier voulût la réhabiliter en l'épousant.
« La prisonnière était, au milieu de toutes les filles publiques, dans une des antichambres du dispensaire.
« — Mesdames, à la salle de la visite! commanda bientôt un employé.
« — Je n'irai pas! s'insurgea l'ouvrière.
« — Qu'est-ce que c'est? Allons, allons, pas de manières « et avançons ! Il y a de la presse aujourd'hui. »
« La besogne était réellement grosse, vu la quantité de « gibier » arrêté pendant les vingt-quatre heures précédentes, et tout indiquait qu'elle allait être bâclée, sans souci des ménagements auxquels a toujours droit une femme, quelle qu'elle soit.
« Divisée, d'un côté, par des cloisons hautes de six à sept pieds, en deux box ou stalles, afin sans doute que le traitement infligé à celles qu'on y trousse ait plus de similitude avec celui réservé aux animaux, stalles qui contiennent chacune un fauteuil mécanique posé sur un plancher et muni de deux pédales servant à appuyer les pieds, la pièce où l'on venait d'introduire la jeune fleuriste et les insoumises, avait un aspect morne, un aspect de morgue.
« Un médecin, à l'air ennuyé, à portée duquel était un spéculum baignant dans une assiette remplie d'huile, y fonctionnait.
« — Activons! » bougonna-t-il.
« Et, consultant les cartes des présentes, il ajouta :
« — Marguerite Berger! »
« — Eh bien? » fit-il en inspectant d'un coup d'œil les filles qui se tournèrent vers la nouvelle comme pour lui dire *. « C'est à toi ». — Eh bien! quelle est celle de vous qu'on « nomme Marguerite Berger?
« — C'est moi.
« — Mettez-vous là
« — Monsieur! pleura la fleuriste agenouillée, on s'est « méprisa mon égard; épargnez -moi, protégez-moi, sauvez- « moi ! »
« Habitué a des scènes de ce genre, le médecin mâchonna : « Encore une farceuse! », lut le bulletin joint à la carte qu'il tenait, et repartit froidement :
« — Vous pratiquez clandestinement la prostitution.
« — C'est faux, monsieur! Je vous le jure, je vous le « jure!
« — Je n'ai pas à discuter avec les femmes; finissons.
« — Monsieur, je vous supplie de me respecter et de me « rendre justice; vous êtes écouté ici; on m'oubliera si vous « voulez. Ayez pitié de moi!
« — S'il ne vous convient pas que je vous visite, réclamez « le médecin en chef du dispensaire; mais vous ne serez « libérée que lorsque vous aurez été reconnue saine.
« — C'est atroce !
« — Votre résistance abusive prouvant que vous êtes « syphilitique, je vais vous noter malade, et vous irez a « Saint-Lazare, où bon gré mal gré vous subirez les preste ci'iptions réglementaires.
« — Oh! monsieur, monsieur!...
« — Alors, terminons. »
« Et le docteur, impatienté, saisit l'ouvrière, qu'il porta presque sur un des fauteuils mentionnés plus haut.
« — Au secours ! au secours ! » hurla celle-ci, se débattant.
« — Je ne vous tuerai pas! » pesta le médecin, qui comprit qu'il avait affaire à une fille peu ou point pervertie.
« — Non, monsieur ne te tuera pas » assurèrent en chœur les spectaLrices de la scène, avec des sourires flatteurs à l'adresse du docteur. « Es-tu cruche ! »
« — Aidez-moi, souflla ce dernier, enchanté de l'aide qui
« lui arrivait; autrement, nous resterons là jusqu'à de- « main. »
« Les goules, gaussant grossièrement, renversèrent leur pudique consœur, frappée de stupeur et Ja bouche écumante.
« Après une tension inouïe, ses nerf* surmenés avaient molli, et elle était dans un O'U analogue à l'anéantissement.
« — Voi'.à qui est fait ! » respira le médecin.
« Et, reposant son spéculum, il timbra la carte de la fleuriste et remit la hideuse patente à sa propriétaire, en disant :
« — La prochaine fois, soyez moins opiniâtre... Parlez. »
« Marguerite resta sans compréhension, sans mouvement, sans voix.
« — Va-t-cn donc! » lui crièrent les filles, tandis que celle qui l'avait remplacée au fauteuil riait stupidement et relevait ses jupes.
« On la poussa dehors comme une masse ; elle sortit par une porte monumentale, et se trouva quai de l'Horloge. -»
Dans la plupart des villes, les filles paient un franc, deux francs et trois francs par visite; le produit de celte taxe sert à rétribuer les médecins du dispensaire et à accorder des gratifications aux inspecteurs et agents des mœurs. A Paris, la taxe a été abolie ; ce sont les contribuables qui font les frais de tout ce honteux service. Les médecins du dispensaire touchent, pour leur traitement, de 1,800 à 3,600 francs par an.
Il y a des villes où la gratuité de la visite n'existe que pour la forme. Il en est ainsi à Bordeaux. Les filles qui, au Vieu de venir le mardi et le mercredi, viennent le jeudi et le vendredi, payent soixante-quinze centimes, taxe qualifiée d'amende. Si elles préfèrent se faire visiter le samedi, l'amende est de deux francs. De cette façon, un classement s'établit entre les prostituées; les pauvrea viennent les
jours où il n'y a aucune amende à payer; celles qui jouissent d'un certain lnxe et d'une aisance relative, viennent le jeudi et le vendredi; enfin, le samedi, se présentent seulement celles qui appartiennent aux maisons les plus riches et les plus en renom, et, pcftmi les filles libres, celles qui sont les plus élégantes et les plus fortunées. « C'est pour elles un point d'honneur que de payer la visite », est-il dit dans un rapport. Par ces rétributions, la municipalité de Bordeaux se crée un revenu annuel moyen de 18,000 francs environ, qui sont affectés à l'entretien du dispensaire; mais, comme le dispensaire ne coûte que 13,000 francs par an, la ville réalise un boni de 5,000 francs sur les visites des prostituées.
Dans les ports de guerre, les ministères de la Marine et de la Guerre contribuent, par une subvention annuelle, aux frais de la police des mœurs.
A Alger, les maisons de tolérance paient, chaque année, une patente de 357 francs; les filles inscrites, quelle que soit leur classe, c'est-à-dire aussi bien celles qui sont dans les lupanars officiels que les isolées qui reçoivent chez elles, paient annuellement 108 francs pour frais de visite, soit 9 francs par mois. Celles qui ne sont pas en mesure de payer sont visitées néanmoins, bien entendu; mais elles sont débitées sur un registre spécial. Il y a une comptabilité ! Si bien que l'administrateur du dispensaire disait un jour : « Nous avons des femmes qui nous doivent de si fortes sommes, qu'elles ne pourront jamais s'acquitter et seront obligées de garder leur carte toute leur vie. » Pas de commentaire, n'est-ce pas?
Les médecins des dispensaires ont, évidemment, au point de vue de l'illégalité flagrante de la police dite des mœurs, moins de responsabilité que les agents du service actif et les fonctionnaires du service administratif; leur service, h. eux, est purement sanitaire. On no saurait donc, sans injustice,
les qualifier de complices des abominations qui se commettent.
Cependant, il est une responsabilité morale qu'ils ont, à mon avis : quand des faits d'inscription par trop abusifs, en ce qui concerne les mineures, sont constatés par eux, ils devraient les signaler au Conseil municipal ou au ministre de l'Intérieur.
Ainsi, il est avéré que des enfants sont livrées à la prostitution dans les lupanars officiels; les médecins des dispensaires le savent, puisqu'ils visitent ces enfants.
En 1881, M. Henri Boland a attesté, devant le Consc'l communal de Bruxelles, les faits suivants : dans une maison de tolérance, située 42, rue Saint-Jean-Népomucène, il y avait une enfant de douze ans, séquestrée, livrée de force a des clients; dans un autre lupanar officiel, rue du Persil, 3, se trouvait une jeune fdle âgée de tre'zc ans; rue du Pilote, dans une troisième maison autorisée, il y avait des petites filles de douze à treize ans; une tenancière, nommée Mme Constance, livrait des enfants de-douze a quatorze ans, rue Gamberot, une autre tenancière, nommée Mme Hortense, tenait une splendide maison où elle mettait à la disposition de ses clients des enfants de douze, onze et même dix ans.
Lors de la même enquête, un Français, de Saint-Pierrelès-Calais, venu à Bruxelles, déposa que, dans le lupanar tenu par Mrae Humbeck, on lui offrit, un jour, une enfant do treize ans. M. Dyer, de Londres, déposa avoir vu, rue Paebéco, une petite fille de douze ans.
Le» silence des médecins des dispensaires me paraît donc blâmable. Il est vrai qu'ils sont tenus par la police dite des mœurs, puisque c'est elle qui les nomme; mais, quand un homme, honorable comme un docteur en médecine, constate des inscriptions pareilles à celles qui viennent d'être citées, son devoir l'oblige à les dénoncer. Si les médecins des dispensaires avaient rempli ce devoir, il y a longtemps que la police dite des mœurs n'existerait plus.
Après avoir parlé des dispensaires', il est nécessaire de dire quelques mots des prisons administratives affectées aux prostituées, prisons qui sont en môme temps des hôpitaux obligatoires. Le type, c'est Saint-Lazare.
Saint-Lazare est divisé en trois sections : 1° les femmes prévenues ou condamnées pour faits politiques ou délits de droit commun; 2° les prostituées, soumises ou insoumises, valides ou malades; 3" les jeunes fdles, âgées de moins de seize ans qui, en vertu de l'article 66 du Code pénal, sont condamnées à l'internement dans une maison de correction, le tribunal ayant jugé dangereux pour elles de les remettre •à des parents plus ou moins tarés.
Dans cet ouvrage, il n'y a lieu de s'occuper que de la 2« section. Elle se divise à son tour en trois parties : l'infirmerie, le quartier des hospitalisées, et le quartier des détenues administratives.
Les services généraux occupent le rez-de-chaussée. Le premier étage du quartier de l'infirmerie est occupé par les vénériennes soumises ; le second et le troisième sont peuplés des insoumises reconnues malades par le dispensaire; chaque étage compte environ 200 lits, répartis en plusieurs dortoirs, dont chacun est gardé, la nuit, par une vieille prostituée, devenue fille de service, à qui l'administration a fait la faveur de donner cette place. Le quartier des prostituées détenues par suite des condamnations arbitraires du bureau des mœurs se compose des ateliers, où ces filles sont employées à des travaux de couture plate, sacs à ourler, etc.; il y a aussi des machines a coudre; les dortoirs sont au haut d'un vieux bâtiment, un grenier mansardé sous les toits; les lits sont par quatre rangées; l'air manque absolument, surtout dans les petits dortoirs, qui sont de vraies cellules; le grand contient 109 lits; les petits sont de 8 lits, qui se touchent presque. Notez que le quartier des prostituées détenues reçoit parfois jusqu'à 400 femmes majeures,
sans compter une centaine de filles mineures enfermées dans une section séparée. Ii est facile de comprendre que, grâce à ces promiscuités, Saint-Lazare est une horrible école où les débutantes se perfectionnent en peu de temps dans toutes /es pratiques du vice.
La surveillance est faite, depuis trente et quelques années, par les religieuses de l'ordre de Marie-Joseph, les sœurs aux trois voiles (bleu, blanc et noir); malheureusement, la surveillance des sœurs cesse à onze heures du soir, et, la nuit, les filles sont uniquement gardées par les filles de service, qui, je l'ai dit, sont toutes d'anciennes prostituées.
A Saint-Lazare, le costume réglementaire est celui-ci: robe marron et bonnet de même couleur, pour les condamnées de droit commun (première section); robe grise et bonnet noir, pour les vénériennes ; robe-bleue à raies noires et bonnet noir, pour les détenues administratives; pour toutes, un fichu rayé croisant sur la poitrine. Dans la pratique, la livrée de la prison n'est donnée aux prostituées détenues que si le bureau des mœurs leur a infligé une détention d'au moins six semaines; mais on leur donne néanmoins le bonnet noir, comme aux vénériennes.
Les détenues et les malades qui peuvent se lever sont réveillées le matin à 4 heures 3/4; en un quart d'heure, elles doivent être habillées et avoir fait leur lit. De 5 heures à 8 heures 3/4, travail. Après quoi, une heure est consacrée au déjeuner, très sommaire, et à la promenade dans le préau, par files marchant à la queue leu leu à la suite d'une sœur et sous la surveillance d'une autre sœur; les conversations sont interdites; mais on se parle dans le dos. De 10 heures du malin à 3 heures du soir, travail; à midi, il est interrompu un moment, pour manger un morceau de « boule de son ». A 3 heures, dîner, et promenade jusqu'à 4 heures. Rentrée à l'atelier. Enfin, à 7 heures, coucher. Le menu des repas ne comprend que de l'eau claire, un peu de
bouillon, quelques décilitres de légumes secs; de temps à autre, quelques grammes de viande. 11 y a bien une cantine; mais, au greffe, on arrête tout l'argent qui pourrait être envoyé du dehors aux filles; pour s'offrir des douceurs, elles n'ont donc que les quelques centimes qui leur reviennent de leur travail.
Le dimanche est le jour des visites des parents et amies; c'est aussi le jour de la correspondance, qui est lue au greffe, même celle des malades en traitement sur leur demande.
D après une note de la préfecture de police, pour les maladies syphilitiques en particulier, la durée du séjour à Saint-Lazare se décompose ainsi :
123 filles ont
séjourné
de
10 à 19 jours
Ainsi, il y a des malheureuses qui ont été claquemurées six, sept, huit mois dans l'hôpital-prison, tandis que l'homme qui leur a communiqué le mal vénérien, laissé en liberté, continuait à multiplier ses victimes. Voilà la morale do la police des mœurs !
Au surphis, il est bon qu'on sache que, dans les hôpitauxprisons, les vénériennes sont fort mal soignées; les internes et les médecins de Saint-Lazare, n'étant pas nommés au concours, sont d'une science tout à fait insuffisante. Les femmes sortent de là imparfaitement guéries; elles ont été « blanchies », disent-elles, et celles qui ont conscience de
Icpr état vont, au sortir de Saint-Lazare, se faire gué.\'r librement à l'hôpital de Loureinc.
Les médecins de Saint-Lazare, comme ceux du dispensaire, sont traités avec le plus grand dédain par leurs collègues. L'Académie de médecine a protesté, sans succès, il est vrai, contre le mode de nomination pour le dispensaire et pour l'hôpital-prison.
Voici en quels termes s'exprimait le docteur Fournier dans son rapport sur la prophylaxie de la syphilis :
« Quoi! des fonctions où se trouve intéressée la san'.é m± blique, telles que celles de médecin du dispensaire de salubrité, sont distribuées par l'administration sans que les candidats aient à faire preuve publiquement d'aptitudes spéciales à les remplir! Et que si, par hasard, tel ou tel de ces élus de l'administration ne possédait pas les connaissances spéciales (je répôle le mot à dessein) que réclament de telles attributions, le voyez-vous à l'œuvre, faisant son apprentissage aux dépens du bon public!... Quoi! encore, nos élèves consacrent trois ou quatre années, si ce n'est plus quelquefois, d'un labeur assidu à obtenir le titre envié d'interne, ce premier galon des hautes carrières médicales, et le môme titre est conféré sans concours par faveur administrative!... Bien plus, et ceci est à n'y point croire, la haute et très enviable situation de chef de service dans un grand hôpital tel que Saint-Lazare, s'acquiert par simple investiture préfectorale, alors que nous autres, pour l'obtention d'un titre semblable dans les services de l'Assistance publique, nous consumons dix ans de notre plus belle jeunesse à ces luttes terribles qui s'appellent modestement « le con- « cours du bureau central » et dont les vainqueurs eux-mêmes ne se souviennent qu'avec un frémissement d'anxiété. Etranges, inexplicables, et, dirai-je môme, immorales anomalies, contre lesquelles protestent à la fois le bon sens, l'équité et l'intérêt public! »
Lorsque M. le docteur Foornier lut ce passage de son rapport devant l'Académie de aiédecino, les applaudissements éclatèrent, unanimes. C'est ainsi que les médecins eux-mêmes ont jugé la po'ice sanitaire.
Les conclusions de M. Yves Guyot, sur la question de la police dite des mœurs, sont à reproduire en entier.
D'abord, sur la police active et administrative :
« L) personnel qui s'occupe de la police des mœurs n'offre aucune garantie.
« La police des mœurs est un instrument de chantage.
« Toute femme inscrite est à la disposition complète de la police des mœurs.
« Aux yeux de la police, toute femme non enregistrée est une insoumise.
« Toute femme peut être arrêtée sur la voie publique par un agent des mœurs sur le soupçon d'un « racolage cynique « ou non », dit M. Lecour ; snr la constatation d'un « racolage formel », prétend M. Camescasse, dont la jurisprudence paraît variable ; sur la constatation de sa seule présence dans la rue, la nuit.
« Des arrestations ont lieu par rafles.
« Toute femme, logée en garni, peut être arrêtée dans une descente de police, en vertu de cet axiome de police, qu'une honnête femme doit avoir assez d'argent pour posséder des meubles.
« Les modifications apportées au règlement de 1846, par le règlement du 15 octobre 1878, non seulement sont insignifiantes, mais sont si peu appliquées que M. Camescasse, préfet de police, ne se doutait pas do l'existence de la commission instituée par ce règlement.
« Des gens de la police s'arrogent le droit, à huis clos, sans débat contradictoire, « de détenir adminislrativement »
pendant un temps qui n'est déterminé que par let.r convenance, les femmes arrêtées.
« Ils s'arrogent le droit de les .soumettre a une v site médicale au dispensaire.
« Ils inscrivent, sur un registre de prostituées, malgré elles ou à l'aide de manœuvres destinées à les tromper, les femmes qui leur conviennent, et les astreignent à certaines règles qui les livrant à leur discrétion. »
Sur le fait particulier de la visite sanitaire :
« La visite, même bien faite, ne pourrait préserver les hommes de la blcnnorrhagie.
« EUe ne peut découvrir que le chancre mou. La visite se fait dans des conditions telles, qu'elle est complètement inefficace, surtout pour la découverte de la syphilis.
« L'usage rapide des instruments communs en fait des agents d'infection
« La visite forcée est un attentat à la pudeur. Elle a pour conséquence la dépression morale du médecin qui la commet et de la femme qui la subit. »
Cette dernière idée a été aussi exprimée, avec une grande éloquence, par Mme Joséphine Butler, dans un discours au Congrès de Genève :
« Je vous demande, disait cette femme de cœur, qu'elle doit être sur les médecins inspecteurs l'influence directe et indirecte de celte habitude de la pratique de cet outrage jour par jour, l'influence aussi sur tous les hommes et les jeunes gens qui ne savent que trop bien que cet outrage est continuellement accompli dans le but de protéger les hommes immoraux.
« Quelques médecins anglais m'ont dit qu'ils s'étonnaient qu'un médecin, digne d'être appelé homme, puisse imposer de force sur une femme, résistante ou non résistante, un tel outrage. C'est le berceau de l'humanité qui est souillé par ces pratiques profanatrices.
« La ligne de descendance humaine se continue par la descendance corporelle du côté de la' mère. L'infériorité de la force physique des femmes" provient de ce que toutes leurs fonctions sont dirigées dans toutes les générations par les fonctions de la maternité. Cette môme faiblesse, messieurs, doit leur donner un titre personnel à un respect infiniment supérieur à celui qu'on doit aux hommes, doués d'une force physique qui leur permet de se protéger.
« Lorsqu'une femme, honnête ou non, réclame l'aide d'un médecin pour se guérir et sauver sa vie, elle peut volontairement et sans manquer a sa dignité se soumettre à un traitement qui est nécessaire. La différence entre ce cas et la visite forcée est aussi grande que celle qui existe entre l'acte de mariage et le viol ! »
Enfin, au point de vue même des résultats relatifs à l'hygiène, la police sanitaire n'a pas le droit d'élever la voix. Nous avons vu les statistiques officielles dans le chapitre précédent. Aujourd'hui, les chiffres sont connus, la démonstration est faite ; la prostitution légale ne sert qu'à répandre la syphilis et les autres maladies vénériennes dans des proportions effrayantes. Cela est tellement vrai, que la discussion sur ce point est close. Les docteurs sont les premiers à proclamer la vérité.
MM. Puche et Fournier, ayant interrogé il y a peu de temps 873 vénériens, trouvèrent que :
625 avaient été contaminés par des filles soumises ;
52 par des filles entretenues ou autres;
24 par des femmes mariées ;
20 par des domestiques ; 100 par des ouvrières ;
46 par des prostituùes clandestines.
Avant eux, Parcnt-Duchàlelet avait été, lui aussi, très net dans l'exposé de ses observations :
« Au premier aperçu, dit-il, tout semblerait faire croire
que les filles qui appartieinent aux maîtresses de maison, étant en général mieux choisies, plus surveillées, plus souvent et plus attentivement visitées (*), devrait présenter plus de garantie que le reste de cette population. Cependant, nous observons tout le contraire ; ce qui s'explique aisément par les connaisssances des mœurs et des habitudes particulières à. ces femmes dans les différentes positions où elles se trouvent.
« Quant au commun des filles isolées, comme elles sont chez elles et maîtresses dans leurs chambres, elles n'y admettent que ceux qui leur conviennent ; elles sont libres de soumet re a un examen ceux qui prétendent à leurs faveurs ; elles exigent souvent que l'on mette en usage certains moyens préservateurs, - et comme tout ce qu'elles gagnent leur appartient, elles voient moins de monde et diminuent d'autant les chances d'infection.
« Par opposition, les filles des maisons publiques sont obligées de s'abandonner au premier venu qui les réclame, fût-il concert des plus dégoûtants ulcères; il n'y a pas à reculer, si elles veulent éviter les coups et les plus affreux traitements ; les maîtresses de maison ne leur donnent pas de repos; car, pour me servir d'une comparaison qu'ont souvent employée devant moi les inspecteurs de l'administration, le charretier le plus grossier et l'entrepreneur de roulage le plus rapace ménagent plus les chevaux qui ne leur appartiennent pas, que les maîtresses de maison ne ménagent les femmes dont elles se servent pour arriver à la fortune. »
Ainsi, le système officiel, le système do la prostitution réglementée n'a aucune excuse pour fonctionner plus longtemps. L'expérience le condamne à tous les points de vue.
(*) Parent-Duchâtelet semble Ignorer le maquillage spôcial dont nous avons parlé.
La police dite des mœurs est immorale, inique, et son but de préservation hygiénique est un mensonge aujourd'hui reconnu.
Mais ce n'est pas tout encore. Il est une ignominie, infâme au dernier degré, dont la police dite des mœurs est coupable ; et ceci dépasse tout ce que l'imagination pourrait supposer.
Nous avons vu que la police dite des mœurs, en créant les lupanars officiels, a fait des tenancières presque des fonctionnaires. Nous avons vu qu'elle protège les courtiers et courtières de la prostitution; qu'elle couvre d'une complaisance, qui est de la complicité, les directrices des maisons de rendez-vous, en' usant d'elles comme d'agents de renseignements, directement en rapport quotidien avec la Prélecture. Nous avons vu que la police va chercher ses auxiliaires jusque parmi les souteneurs.
Eh bien, il est un vice, aussi criminel que le saphisme, et plus dégoûtant, si c'est possible ; c'est la pédérastie ; et ce vice, la police dite des mœurs le favorise.
Les pédérastes de profession sont des agents secrets.
Le vice de la pédérastie se rencontre assez fréquemment dans les hautes classes de la société. Un certain nombre de sadistes, lorsque leur cerveau détraqué est à bout d'inventions libidineuses, lorsqu'ils sont blasés de la sodomie accomplie avec la femme, deviennent sodomites exclusivement masculins, c'est-à-dire pédérastes. Dans les sujets actifs, on rencontre principalement des hommes d'étude, des mathématiciens, des savants, certains personnages politiques, des fonctionnaires. On n'a pas oublié le scandale causé, il y a quelques années, par un général, porteur d'un des plus grands noms de France, qui attirait chez lui des petits garçons; ce dépravé, pour éviter à sa famille un procès déshonnorant, se fit sauter la cervelle. Les sujets passifs
sont, d'ordinaire, d'anciens garçons coiffeurs, valets de chambre, garçons de café, commis de nouveautés, militaires et tailleurs. Or, la police a toujours été très curieuse «Je connaître les faits et gestes des pédérastes; mais cela n'a jamais été dans le but de les empêcher de se livrer à leurs ignobles habitudes. Au moyen des succubes, qui sont les prostitués pédérastes, la police dite des mœurs connaît les incubes, qui sont les pédérastes clients; et, de cette façon, les gouvernements tiennent ceux-ci par leurs sales secrets.
Canler, l'ancien chef de la sûreté, reconnaît, dans ses Mémoires, que le préfet de police l'avait autorisé à s'attacher, moyennant une subvention de 125 fr. par mois, un pédéraste de profession.
Aussi, les jeunes gens qui servent d'instruments passifs à la débauche des vieux paillards, ne sont l'objet d'aucune vexation de la part de la police dite des mœurs. Souvent même, dans le service des mœurs, il y a une sous-brigade spéciale, dont la fonction consiste à veiller à ce qu'aucun de ces êtres dégradés n'échappe au contrôle. D'autrefois, il n'y a pas de sous-brigade spéciale des pédérastes; ce sont tous les agents des mœurs, sans distinction, qui ont mission d'amener à la Préfecture, lorsqu'ils les découvrent, les nouvelles recrues du vice contre nature.
Loin de les déférer aux tribunaux, la police dite des mœurs les laisse entièrement libres d'exercer leur infâme métier; et cela d'autant mieux, que les anti-physiques, étant l'objet de la réprobation, universelle, n'occasionnent jamais aucun scandale et racolent discrètement les initiés seuls, qu'ils reconnaissent à certains signes conventionnels. L'essentiel, pour les gouvernements, c'est que pas un antiphysique ne passe inaperçu de la Préfecture. Quand l'un d'entreeux est dans la misère, la police dite des mœurs lui vient en aide et lui accorde des subsides sur les fonds
secrets, tant ces êtres-là lui sont précieux. Ceux qui lui sont attachés d'une manière régulière sont classés sous le nom d' « indicateurs», ils touchent; sur la caisse réservée dont remploi n'est justifié par le chef de la sûreté qu'au préfet de police, une allocation mensuelle de 80 francs.
C'est par une expression des plus singulières, mais très caractéristique, que les prostitués de la débauche inter-maseuline désignent leur métier dans l'argot professionnel. La t.'Jbade dit carrément : « Je suis pour femme ». Dans le même ordre d^idées, le pédéraste par état pourrait donc dire: « Je suis pour homme ». Eh bien, pas du tout; il emploie ane autre formule. Il dit : « Je m'occupe de politiqnt ». C'est significatif. Ces individus abjects, voyant leur avilissement exploité par l'administration, se considèrent à leur manière comme s'occupant de politique pour le compte du gouvernement.
Lorsqu'un pédéraste indicateur a eu des rapports avec un personnage appartenant à la haute société, il a l'obligation, — et c'est là le rôle que l'Etat lui impose en échange de sa tolérance et de ses subsides secrets, — de s'enquérir des noms et qualités du client. L'anti-physique s'acquitte adroitement de cette fonction d'espionnage, et, quand il sait à qui il a affaire, le client est « indiqué ». Alors, la police dite des mœurs dresse un traquenard. Le paillard tombe dans le piège, ne se doutant pas de la connivence établie entre son complice de débau lie et la police. Un flagrant délit est constaté ; procès-verbal est dressé. Bien entendu, l'on ne donne aucune suite judiciaire à j'aventure; mais le coupable, à qui l'administration a eu soin do faire signer l'aveu de sa faute, est dès ce jour à la discrétion de la police et ne peut secouer le joug sous peine d'être publiquement déshonoré.
Une chose est à remarquer, qui est à l'appui de ce que je viens de dire. On voit, de temps en temps, des procès do
pédérastie, lorsque les pratiques obscènes de ce vice ont été accomplies dans un lieu public; mais, jamais, au grand jamais, on n'a vu un seul procès de ce genre, avec des agents des mœurs figurant comme témoins.
Quand un de ces scandales judiciaires éclate, ce sont toujours des sergents de ville qui ont surpris et arrêté les délinquants. Or, dans le corps des gardiens de la paix, se trouvent de braves gens qui sont incapables de prêter leur complic'té à un pacte de silence, c'est-à-dire a un chantage administratif. La Préfecture, alors, est obligée d'agir et de déférer les délinquants aux tribunaux.
Les agents des mœurs, eux, au contraire, agissent avec discrétion, obéissant ainsi à la consigne. Le pédéraste indicateur, choisi le plus souvent dans la catégorie dite des « casse-poitrine », les a prévenus ; ils emmènent au dépôt celui-ci et le monsieur qui avait été préalablement « indiqué »; et l'affaire est étouffée, moyennant l'abdication de toute indépendance du dépravé qui s'est laissé surprendre.
Si le service actif de la police dite des mœurs fonctionnait pour la répression des outrages aux mœurs, nous verrions, tous les mois, à Paris, défiler, sur les bancs de la correctionnelle, des hommes ayant souvent une situation élevée, accusés par les agents secrets, témoins de leurs actes contre nature; car le sadisme sous toutes ses formes, et notamment sous la forme sodomique, est beaucoup plus répandu qu'on ne croit. Il ne faut pas oublier, en effet, les observations qui ont été faites par les médecins ayant eu à examiner des filles de maison, observations des plus concluantes. Il ne faut pas oublier que le docteur Jacquemin, parlant des prostituées des lupanars où le sadisme est obligatoire, a écrit : « Les turpitudes sodomiques sont imposées à ces malheureuses; pas une seule n'y échappe! » Or, si les filles à numéro, qui ne peuvent refuser ces contacts contre nature, sont
toutes, sans exception, soJ n*isées, c'est que les sodomiteg sont nombreux.
Grâce à cette tolérance coupable, l'immonde pédérastie en est arrivée, dans les grandes villes, à ne pas plus se gêner que le saphîsme.
A Paris, les sodomites se réunissent par groupes, exactement comme les tribades ; ils ont leurs soirées, leurs réceptions, leurs mariages. Oui, leurs mariages ! Un pédéraste passif, habillé en nouvelle mariée, est épousé par un sodomite actif, en présence de leurs pareils* costumés, eux aussi, en hommes ou en femmes, selon qu'ils sont incubes ou succubes. La police sait tout cela, et n'intervient pas.
Les bals masqués de l'Opéra ne sont pas autre chose, aujourd'hui, que les grandes fêtes de la pédérastie. C'est là qu'il faudrait faire des rafles, si l'on se souciait des bonnes mœurs.
Il y a des pédérastes à la mode, reçus, le croirait-on ? dans certaines loges de l'Opéra. Le plus recherché de ces êtres dégoûtants se fait appeler « la duchesse de C*** », parce que, sous le costume féminin, il ressemble, paraît-il, à une dame portant ce nom, bien connu dans le monde aristocratique; cet anti-physique a ses galants, ses adorateurs; il est entretenu par six ou sept riches débauchés, sur le pied d'une centaine de mille francs par an. Toutes ces infamies sont tolérées.
Et maintenant que le lecteur sait a quoi sert la police dite des mœurs, comment elle opère et ce qu'elle supporte, il dira avec les abolitionnistes :
— Suppression de la prostitution officielle! Plus de cette police dite des mœurs ! Il ne doit exister dans l'Etat qu'une seule police : la police honnête.