RADIATIONS EFFECTUÉES PAR LE BON VOULOIR DE LA POLICE
Filles ayant trouvé des répondants ou ayant prouvé qu'elles avaient des moyens su/fisun's d'existence. — En 1873, 3; en 1871, 63; en 1875, 78; en 1876, 63; en 1877, 23; en 1878, 16; en 1879, 40; en 1880, 6; en 1881, 27; en 1882, 16; en 1883, II ; en 1884, 0; en 1885. 14, en 1886, 3; en 1887, 4. — Total : 367.
Filles ayant prouvé qu'elles vivaient Je leur travail et ayant subi jusqu'au bout les épreuves de la police. — En 1873, 3; en 1874, 70; en 1875, 77; en 1876, 78; en 1877, 92; en 1878, 23; en 1879, 32; en 1880, 41 ; en 1881, 28; en 1882,21; en 1883, 3; en 1884, 6; en 1885, 5; en 1886, 9; en 1887, 18. — Total : 506.
Ainsi, en quinze années, sur 26,277 radiations qui ont été
enregistrées par le bureau des mœurs, il y en a seulement 873 qui proviennent de son bon vouloir. 25,404 se sont imposées à la police. Notons aussi ce fait significatif : 23,755 fiiïes inscrites n'ont trouvé, pour se soustraire à !a tyrannie de la police dite des mœurs, d'autres raoyeM que c!e s'expatrier ou de disparaître complètement sans laisser de traces.
Parent-Duchàtelet a relevé, de son côté, les radiations, et il a fait porter ses recherches sur un bien plus grand nombre d'années que MM. Lecour et Coffignon. Le résultat, chez lui, est le même, sauf pour les prostituées qui dispara:ssent sans laisser de traces; de son temps, ce cas était plus rare que de nos jours.
11 est inutile de faire, pour le tableau de Parent-Duchàtelet, le travail de classement qui vient d'être fait pour ceux de MM. Lecour et Coffignon; mais il est intéressant de reproduire les observations assez curieuses qui sont le résultat des recherches auxquelles Parent s'est livré sur le sort définitif des prostituées dont il a réussi à retrouver les traces, soit parmi les femmes radiées pour mariage, soit parmi celles, plus rares, qui, malgré les tracasseries de la police dite des mœurs, se sont obstinées à vivre de leur travail, soit même parmi un certain nombre de celles qui ont disparu assez longtemps pour lasser la police, et qui, ne se cachant plus, sitôt radiées, ont repris ieur profession primitive d'ouvrières.
Quelque dur et pénible que soit le sort définitif des prostituées, en n'en parlant que d'une manière générale, on peut dire qu'il n'est pas le même pour toutes, qu'il varie suivant la classe des prostituées à laquelle appartient la fille, et suivant une foule de circonstances individuelles.
Celles qui présentent des ressources sous le rapport de l'esprit, de l'ordre et de l'intelligence, trouvent à se marier. On en voit plus communément d'autres s'établir l'ingères,
fruitières, écaillcres, marchandes à la toilelle ou marchandes dans les rues; presque toujours, en faisant ces différents métiers, elles servent au plaisir de quelques personnes à leur aise; ce sont ces mêmes personnes qui leur fournissent les moyens de faire de petits établissements et de ne plus être assujetties à là surveillance du bureau des mœurs.
Quelques-unes de la même classe se placent comme domestiques : on les trouve principalement dans les gargottes des faubourgs et chez ces débitants de vin qui fourmillent dans les quartiers excentriques de Paris; il en est enfin qui, fidèles à leur premier métier, entrent chez des tenancières, y servent encore d'une manière indirecte et secondaire à la prostitution, ou se livrent aux fonctions les plus basses et les plus abjectes, dans les lieux mêmes dont elles faisaient, quelques années auparavant, l'ornement et la fortune. Leurs fonctions les p'.us ordinaires sont de rester à la porte, d'indiquer la maison, d'accompagner, de surveiller et de donner la main aux jeunes ; mais on ne garde pour ces fonctions que celles qui ont une aptitude particulière et un savoir-faire connu.
Le sort le plus commun de la plupart des prostituées, lorsqu'elles ne meurent pas dans le métier, et lorsqu'elles ont véritablement honte de leur infamie primitive, est de s'attacher à un vieil ouvrier veuf ou célibataire ; elles prennent soin de cet homme, partagent ses travaux, préparent les aliments, et passent pour son épouse légitime. Un inspecteur du balayage, fort intelligent et bon observateur, a assuré que plus des deux tiers de ses ouvriers, occupés par charité au nettoiement de Paris, vivaient de cette manière. Souvent encore, on voit, au bureau des mœurs, d'anciennes filles publiques qui, après avoir disparu ou s'être fait rayer pendant plusieurs années, réclament de nouveau leur inscription ou sont amenées par des inspecteurs qui les ont surprises. Si on leur demande alors ce qu'elles ont fait depuis leur radia-
lion, elles répondent presque toutes que l'homme avec qui elles vivaient étant mort, et n'ayant pu en trouver un autre, le défaut de ressources et le besoin de vivre les mettent dans la nécessité de reprendre leur ancien métier.
Beaucoup de chiffonniers ont adopté la coutume des balayeurs et vivent avec d'anciennes prostituées. Un ancien geôlier disait qu'il connaissait plus de vingt femmes autrefois filles publiques, faisant elles-mêmes le métier de chiffonnières au crochet dans les rues de Paris.
Un certain nombre des prostituées de la basse classe s'adonnent au vol et s'associent aux, filous de toute espèce qui pullulent dans la capitale française; on peut môme dire, pour la plupart de ces dernières, que la prostitution n'est qu'un voile destiné à cacher leur métier principal et à favoriser les opérations de leurs complices. Celles qui ont renoncé à la prostitution vivent avec les voleurs : elles sont d'habiles receleuses et ne doivent qu'à ce talent spécial les prévenances de leurs amants.
On prétend que beaucoup de vieilles prostituées se trouvent parmi les vagabondes dans les dépôts de mendicité ; clans quelles proportions y sont-elles? c'est ce qu'il est difficile de dire d'une manière positive ; on sait seulement que quelquesunes de ces femmes usées et décrépites, réduites à la plus affreuse misère, viennent demander, comme une grâce et comme une faveur insigne, d'être admises dans ces dépôts ; toutes, cependant, ne l'obtiennent pas. Est-il une preuve plus évidente du sort malheureux de ces femmes? Car que leur donne-t-on dans ces maisons, si ce n'est ce qui est strictement indispensable pour ne pas mourir de faim ? Pour bien des gens, la mort est préférable à une pareille retraite.
Il est quelques vieilles filles encore inscrites sur les registres des prostituées qui ont fait de la prison une demeure habituelle, qui la considèrent comme une retraite préparée pour elles par la munificence publique et qui ne peut leur
échapper; aussi, lorsqu'elles ont été mises en liberté, commettent-elles des délits pour se faire renfermer de nouveau. Plusieurs autres sont dans un tel état de denûment, qu'elles n'ont rien pour se couvrir et couchent sur les places publiques, sous les portes, sous les charrettes, et c'est en quelque sorte par commisération qu'on les envoie à la prison ; on est surtout indulgent à leur égard à l'approche de l'hiver et pendant la mauvaise saison. Les barreaux et les serrures ne sont pas nécessaires pour garder de pareilles prisonnières; on peut les occuper à tous les détails de l'intérieur, leur laisser même franchir les portes, sans craindre de les voir s'échapper.
On parle beaucoup de la mortalité précoce des filles publiques : tout le monde a sur ce point des opinions arrêtées, et nous ne sachons pas que personne ait cherché à les con tredire. Voyons pourtant ce qui résulte à ce sujet des renseignements obtenus de diverses parts.
Les médecins chargés du soin des filles pub'iques ont, fourni h cet égard des opinions contradictoires : les uns prétendent que les prostituées ont des santés de fer, qu'elles résistent à tout, et que leur métier ne les fatigue pas, tant elles le font par habitude et avec indifférence; d'autres soutiennent qu'elles ne peuvent supporter longtemps l'exercice de ce métier, et qu'elles meurent toutes avant trente ans, de maladies de cœur, de phlhisie pulmonaire et de lésions organiques du foie et des intestins (*).
Sur quoi ces opinions si différentes sont-elles fondées? Quelques mots suffiront pour résoudre cette question.
D'après les renseignements pris et les vérifications faites, ceux qui prétendent que les prostituées ne sont pas plus malades que d'autres, et que leur métier n'a pas d'influence sur
(*) Voyez les articles Mercure et Syphilis, par MM. Cullerier et Ratier, dans le Dictionnaire de médecine- et de chirurgie pratiques, t. XI, p. 434, et t. XV, p. 170.
leur santé générale, n'ont eu de rapports qu'avec la classe élevée de ces femmes, ou ne les ont observées que passagèrement et dans l'exercice de leur métier, par conséquent dans un état constant de bonne santé; tandis que ceux qui professent une doctrine contraire, ne les soignant que dans les hôpitaux et les prisons, et n'ayant sans cesse sous les yeux que la portion la plus infime et la plus abrutie de cette classe, ont dû nécessairement tirer de leur observation des conclusions qui paraissent toutes naturelles.
On voit bien, dans les infirmeries des prisons destinées aux filles publiques, un certain nombre de femmes affecté:s de lupus (*), de fistules recto-vaginales, d'ulcères des extrémités, et d'autres maladies de la peau devenues incurables; on y rencontre encore des phlhisies pulmonaires et des lésions des organes digestifs; mais ces maladies ne sont pas assez nombreuses pour e:i conclure quelque chose sur la mortalité de ces femmes. Les médecins dont il vient d'être question fondent leur opinion sur la mortalité remarquable de Saint- Lazare, et surtout sur le nombre de vieilles prostituées retirées du métier, qu'ils reconnaissent dans nos hôpitaux chaque fois que le hasard les y conduit; ces filles, disent ces médecins, retenues par un reste de pudeur ou par la crainte d'attirer le mépris et l'animadversion, se gardent bien de dire quelle a été leur vie antérieure. On les garde donc dans ces retraites tant qu'elles sont malades, et elles y périssent en grand nombre.
Il en est, enfin, quelques-unes qui, mues par des sentiments religieux, entrent dans des maisons de retraite, et s'y livrent, pour le reste de leur vie, aux exercices d'une vie pénitente.
(*) Les diverses variétés d'affections désignées sous le nom de lupus ont été décrites et figurées a.vec une grande exactitude par M. le docteur Rayer, dans son bel ouvrage, Traité théorique et pratique det maladies de la peuu, t. II, p. 103 et pi. XII.
IWle est en abrégé, relativement au sort définitif des fille» publiques, l'opinion des personnes qui sont le plus à môme de donner à ce sujet des renseignements sur lesquels on puisse compter; mais que de vague et d'incertitude dans tous ces renseignements !
Rappelons-nous que la prostitution n'est, pour la masse des filles publiques, qu'un état transitoire ; qu'elles le quittent pour la plupart dès la première année, que très peu y persistent jusqu'à extinction, ce qui diminuera beaucoup les causes de maladie et de mort qu'on leur suppose. ,
Quelques détails numériques recueillis sur un certain nombre de filles publiques radiées par décision, pendant dix ans, — à une époque où les radiations s'obtenaient plus facilement que du temps de M. Lecour, — pourront donner une idée du sort réservé à quelques-unes de ces femmes au moment où elles quittent leur métier.
982 prirent des états divers, parmi lesquels :
392 couturières, brodeuses, giletières, bretellières, gantières,
frangiôres, dentellières, passementières, etc. 138 devinrent maîtresses de lupanars officiels.
86 blanchisseuses.
83 marchandes dans les rues.
48 chiffonnières.
47 modistes et fleuristes.
47 écaillùres.
33 marchandes a la toilette.
28 chapelières et cordonnières.
19 polisseuses de différents métaux.
17 cardeuses de matelas.
17 actrices sur les théâtres de Paris ou de province.
14 brocheuses et relieuses.
13 sages-femmes, dont plusieurs reçues a la Maternité.
11 infirmières dans les hôpitaux.
8 portières.
1 maîtresse de musique dans un grand pensionnat.
237 obtinrent ou fondèrent des établissements variés, parmi lesquels :
53 des boutiques de mercerie et de parfumerie, etc.
37 — de fruitières.
37 — de nouveautés.
33 — de café et estaminet.
27 — de modistes.
14 des magasins de petite quincaillerie.
15 des maisons garnies.
12 des restaurants.
5 des pensions bourgeoises pour les deux sexes. 3 des cabinets littéraires.
1 un débit de tabac.
461 entrèrent comme domestiques dans différentes maisons, dont :
69 chez des restaurateurs, limonadiers, marchands de vins,
logeurs, etc.
49 — destourneurs, ébénistes, menuisiers, serruriers, etc. 47 — des épiciers, fruitiers, boulangers. 33 — des employés et rentiers.
28 — des gens riches, chez beaucoup de femmes titrées,
en qualité de bonnes d'enfants ou femmes de
chambre.
19 — des magistrats, des avocats, des médecins, des
artistes.
19 — des négociants et fabricants en boutique. 16 — d'anciens militaires retraités.
14 — des vieillards et des infirmes, en qualité de gardesmalades.
9 — de gros négociants, en qualité de demoiselles de
boutique et de comptoir.
5 dans des pensionnats et des maisons d'éducation. 153 sans désignation de la position sociale de ceux chez
lesquels elles entrèrent.
Voilà donc 1,680 individus que l'on a pu suivre jusqu'à un certain point au delà de leur ancienne profession et dont il
a été possible d'apprécier la nouvelle position sociale; mais ce nombre n'est pa,s tout à fait le tiers de celui de 5,081 formant la totalité des femmes radiées par décision pendant la période choisie pour cette statistique.
Examinons maintenant, non pas ce que sont devenus dans le monde, où nous ne saurions les suivre, mais les raisons pour lesquelles ont été rayés les 3,401 individus formant les deux autres tiers de la masse des filles publiques que l'administration a pu suivre jusqu'à la fin de leur ignoble métier.
428 sont mortes.
239 ont été radiées par suite de leur renvoi dans leur pays par les bons offices des dames de charité ou d'autres personnes.
1206 — ayant pris des passeports réguliers pour retourner s'établir d'une manière définitive en différents pays.
319 — ayant été placées dans des maisons de repentir ou de retraite.
254 — reprises par leurs parents qui en répondirent.
185 — par suite do condamnations judiciaires.
177 — par suite d'infirmités graves les empêchant de continuer leur métier de prostituées.
130 — par la gendarmerie.
121 — ayant trouvé à se marier.
114 — prouvant qu'elles avaient, soit en renies sur l'Etat, soit en pensions constituées, des moyens suffisants d'existence.
101 — réclamées par des gens riches qui vivaient avec
elles maritalement.
91 — envoyées au dépôt de mendicité.
28 — reprises par leurs maris qu'elles avaient abandonnés.
Quelques renseignements épars dans les notes d'où ont été extraits les détails qui viennent d'être donnés pourront y ajouter de l'intérêt et rendre plus complet ce qui a été déjà dit des mœurs et des habitudes des filles publiques.
Parmi les 428 qui moururent :
56 succombèrent dans leur domicile.
108 dans les infirmeries de la prison.
264 dans les différents hôpitaux, de Paris.
Des 56 premières, 5 moururent subitement et sans eau; o désignée, 2 furent assassinées, et 6 se suicidèrent.
Les infirmités ou maladies graves, qui ont motivé la radiation de 177 prostituées, se sont trouvées caractérisées sur les registres officiels de la manière suivante :
Etat général de mauvaise santé 70
Epilcpsic et autres affections nerveuses .... 32
Caducité prématurée 28
Vieillesse 17
Cécité ou faiblesse extrême de la vue 15
Surdité.
Dartres générales 5
Ulcères de la langue 3
Destruction du voile du palais 2
Voici, d'autre part, quelques renseignements complémentaires sur les 121 (lies qui furent radiées par suite de leur mariage :
56 avec des individus dont les professions n'ont pas été indiquées.
27 — des ouvriers menuisiers, maçons, charbonniers, teinturiers, cordonniers, imprimeurs, etc., etc.
17 — des journaliers.
11 — des marchands traiteurs, faïenciers, fruitiers, également en boutique.
5 — des marchands de vins, gargoliers. 5 — des personnes qui, par leur profession, le nom qu'elles portent, le rang qu'elles occupent dans la société, ne peuvent être ici désignées.
au sujet de ces 121 personnes sur lesquelles o:i a pu compléter des renseignements, il convient d'ajouter que 88 pré-
semèrent, en se faisant radier, des pièces authentiques prouvant que le mariage allait se conclure, 28 l'acte même de leur mariage.
Ce n'est pas tout encore : cinq fois on vit le mari venir lui-même réclamer la radiation de sa nouvelle épouse, triste preuve du peu d'importance que mettent quelques hommes à la position de celle qu'ils choisissent pour compagne.
Comprend-on qu'un pareil choix puisse se faire sans qu'au préalable on ait au moins exigé la radiation des registres d'infamie? *
Si cette conduite nous surprend de la part de gens sans éducation appartenant à la dernière classe du peuple, quel sentiment nous inspireront ceux qui, nés je ne dis pas dans les classes bourgeoises, mais dans les rangs distingués et même élevés de la société, ne rougissent pas de faire entrer dans leurs familles des prostituées qui méritent peut-être leur commisération, mais qui sont indignes à jamais de porter leur nom !
A ces détails sur les mariages de quelques prostituées, il y a lieu d'ajouter les suivants :
Sur ces 121 filles qui trouvèrent à se marier pendant l'exercice de leur profession, 91 étaient isolées en carte, et 30 appartenaient encore aux lupanars officiels.
Sur les 121 individus qui épousèrent un pareil nombre de prostituées, 53 demeuraient, soit dans la même rue, soit dans la même maison que ces filles.
Voici les détails qui ont pu être recueillis sur 57 do ces filles :
18 étaient de Paris.
38 des départements.
Sur ces 57 :
25 ava:'ent été inscrites prostituées à l'âge de 15 à 20 ans.
Les mômes avaient, lorsqu'elles se marièrent, les âges suivants :
19 — de 15 à 20 ans.
Lorsqu'elles se marièrent, elles avaient exercé le métier de prostituées pendant le temps suivant :
11 pendant moins de . . . . 1 année.
5 — plus de 1 —
8 — — 2 années.
Ces détails, purement curieux, n'ayant pas besoin de commentaires, passons à l'examen de ce qui regarde la fortune faite par quelques prostituées.
Les renseignements sont très peu nombreux relativement aux chances de fortune que peuvent avoir les simples prostituées; car, sur les registres qui ont fourni ces documents, on n'a indiqué que fort rarement quelle était la somme dont elles étaient propriétaires ; néanmoins, il paraît établi, par d'autres informations, que cette fortune montait le plus ordinairement à la somme de mille à quinze cents francs de rente, qu'il n'était pas rare qu'elle allât au delà, et qu'elle s'est quelquefois élevée à plusieurs milliers de francs.
Quelle peut être l'origine de ces sortes de fortunes?
Il est, dans toutes les classes et dans toutes les professions, des ôtres privilégiés qui connaissent le prix de l'or-
cire, qui mettent tout à profit, qui savent tirer parti des moindres circonstances; en un mot, qui possèdent ce qu'on appelle le génie des affaires. On a pu voir précédemment que $s êtres, quoique peu nombreux parmi les prostituées, s'y rencontrent cependant quelquefois.
On peut rapporter à trois causes principales, qui sont î'usure, le commerce et l'économie, la première origine de certaines petites fortunes faites par les prostituées.
La première de ces causes, ou l'usure, passe généralement pour la plus commune; les prostituées,. ne pouvant inspirer la confiance à personne, sont nécessairement obligées, lorsqu'elles ont besoin d'argent, de s'adresser à celles de leurs camarades qui sontassez heureuses pour en posséder; mais ces dernières, assurées de n'avoir pas de concurrence et profilant de leur position, prêtent à intérêt excessif et toujours à des termes extrêmement courts. Quelques-unes d'entre elles montrent, dans cette spéculation, beaucoup de sagacité.
Le commerce n'est une source de fortune que pour un nombre excessivement limité de prostituées; les renseignements recueillis à ce sujet ne portent que sur trois de ces filles (en carte), qui avaient formé des établissements à peu de distance de Paris, et qui, tout en les dirigeant, étaient plus exactes qu'aucune autre aux visites sanitaires.
Enfin, la caisse d'épargne a été et est encore aujourd'hui, pour un très petit nombre de prostituées, non seulement la voie la plus sûre qui leur soit offerte pour échapper à la misère dans leurs vieux jours, mais surtout de sortir promptement du désordre et de rentrer dans la vie commune. On pourrait citer à cet égard des traits véritablement remarquables; quelques-unes de ces malheureuses, indignées contre elles-mêmes de ce qu'elles ne pouvaient acquérir quelques biens que par des voies honteuses, se sont refusé jusqu'au nécessaire pour accumuler un faible pécule, et
comptaient les jours qu'il leur fallait attendre pour arriver au moment où elles pourraient se retirer avec la somme strictement nécessaire pour pourvoir de la manière la plus mesquine à leur triste existence.
Est-il nécessaire d'ajouter à ces détails qu'aucune des filles qui firent ces sortes d'économies n'appartenait aux lupanars officiels?
Les registres du bureau des prisons ont fourni sur les prostituées traduites devant les tribunaux des renseignements pleins d'intérêt; quelques lignes suffiront pour en donner l'analyse.
Dans l'espace de sept années, 603 filles publiques inscrites sur les registres de l'administration ont été traduites en justice; parmi lesquelles :
Pour vol 477
— voies de fait 43
— blessures graves faites pour la plupart
avec un couteau 26
— outrage public à la pudeur 19
— rébellion, souvent avec armes, contre les
agents de l'autorité et la force publique. 19
— avoir favorisé la débauche des mineures. 7
— cris séditieux et colportage prohibé. . . 6
— émission de fausse monnaie et faux
billets de banque 2
— incendie 1
— adultère ■ 1
— avoir tenu des jeux de hasard 1
— homicide volontaire 1
Sur ce nombre, 280 ont élé acquittées, 253 parmi celles accusées de vol, et 27 parmi les autres prévenues; ce qui réduit la totalité des condamnées à 323.
Parmi ces 323 condamnées à la prison :
35 l'ont été pour 1 mois.
8 l'ont été pour 4 mois.
18 — 2 ans.
3 — à perpétuité.
Mais, de ce qu'il y a oes voleuses parmi les prostituées, il ne faudrait pas en conclure que toutes manquent do probité; car il y a, au contraire, de ces malheureuses qui sont d'une rare délicatesse.
A cet égard, M. Maxime Du Camp cite un fait qui mérite d'être reproduit :
« Un jeune homme de dix-sept ans, employé dans une maison de commère avait, malgré son extrême jeunesse, inspiré une telle confiance, qu'il fut chargé de la caisse. Longtemps régulier et à l'abri de tout reproche, il fit, comme l'on dit, de mauvaises connaissances, se laissa entraîner, fut tenté, et disparut de chez son patron en emportant 50,000 francs. 11 se rendit dans une grande ville de province, y fit quelques dépenses, y acheta quelques bijoux pour son usage; mais, se trouvant trop près de Paris, et craignant d'être découvert, il gagna la capitale d'une province méridionale de l'ancienne France. 11 va dans une de ces maisons qu'on devine, et, tout fier de sa richesse mal acquise, il montrait à la femme qu'il avait choisie, sa montre, sa
ehatne, ses boutons de manchette et enfin son portefeuille, qui renfermait 47,000 francs en billets de banque. Pour cette misérable, c'était une fortune, et elle pouvait lui dire, comme les gens de sa sorte : Part à deux !
« Elle n'en fit rien, loin de là.
« Elle lui dit qu'il était trop jeune pour avoir tant d'argent; qu'il avait volé ; que les mauvais chemins menaient aux précipices ; qu'à son âge, toute faute, si grave qu'elle fût, pouvait être pardonnée; que, s'il ne revenait pas résolument en arrière, sa vie était perdue et détruite à jamais; qu'elle le savait bien, elle, qui avait côtoyé les voleurs, et qui n'ignorait aucune des angoisses de leur existence; qu'il fallait tout de suite, sans plus réfléchir, boire sa honte et aller trouver un prêtre qui dirait ce qu'il y avait à faire.
« Le jeune homme eut beau lutter, elle n'en démordit point et le conduisit chez le premier curé qu'on rencontra. L'argent fut renvoyé à qui de droit. Le caissier infidèle se constitua prisonnier, passa en police correctionnelle à Paris, fut acquitté et remis à son père. Il n'est caillou si brut qui ne renferme une étincelle. »
Mais revenons aux statistiques concernant la fin des prostituées.
254 filles radiées furent, a-t-il été dit plus haut, reprises par leurs parents, qui, en s'en chargeant, promirent de pourvoir à leur existence et se rendirent les garants do leur bonne conduite future; dans ce nombre :
133 furent réclamées par la mère seule.
72 — — le père seul.
22 — — le père et la mère ensemble.
11 — — leurs frères.