LES TENANCIÈRES OU MAITRESSES DE MAISON
Dans la langue verte, on donne un nom bizarre à la femme qui fait métier de débaucher les autres femmes et les jeunes filles ; on l'appelle une « maquerelle ». Ce nom est malsonnant et ne s'emploie qu'en mauvâTse compagnie. On ne saurait dire pourquoi, par exemple ; car il n'a aucune origine ordurière ni simplement triviale ; il a pour étymologie le mot flamand makelaër, qui signifie courtier, entremetteur. N'importe, l'expression, en France, est devenne inconvenante ; aussi, je me borne à l'indiquer. Ce que je veux retenir ici, c'est qu'on l'applique principalement à la femme qui tient une maison de prostitution, soit que la maison soit autorisée, soit qu'elle soit clandestine.
Dans la première partie de ce chapitre, je ne parlerai que des proxénètes tenant un lupanar avec la permission et sous le contrôle (Usez : sous la protection) de la police des moeurs. Nous nous occuperons des autres « maquerelles », quand il sera question des maisons de prostitutions clandestine.
Parent-Duchàtelet, qui est un partisan déclaré du système de la débauche officielle et qui l'est avec conviction, avec un3 parfaite bonne foi, nous donne la définition très complète de la directrice-gérante d'une maison de tolérance. Tout d'abord, il repousse l'expression bizarre que je viens d'indiquer, « expression, dit-il, qui était familière à nos pères et dont ils ne rougissaient pas. » Il fait remarquer que ces daines ont en horreur le mot dont il s'agit. « S'en servir devant elles, observe-t-il, c'est les irriter ; les apostropher en l'em-
ployant, c'est les meltre en fureur. » Pour ménager la susceptibilité de ces personnes qui sont presque des fonctionnaires de l'Etat, on a donc trouvé une expression de nature à ne pas les froisser ; on leur donne, à la police, un titre rempli de déférence et de respect ; on les appelle des maîtresses de maison.
Cela dit, reproduisons la définition de Parent-Duchâtelet :
« Qu'est-ce qu'une maîtresse de maison?
« C'est une femme qui, par métier, par intérêt, par habitude, et en quelque sorte par nécessité, spécule sur la corruption publique, sur les goûts dépravés que le libertinage fait naître ; sa for tu e et son existence se fondent sur le libertinage d'autrui ; elle ne vit que de désordres et d'infamie ; c'est elle qui est à la piste des jeunes filles que leur figure peut faire remarquer aux libertins ; c'est elle qui, pour les faire tomber dans le piège, les entoure de toutes les séductions capables de faire impression sur elles. Une maîtresse de maison est par essence la corruptrice de la jeunesse et la pourvoyeuse du vice ; sa maison est un asile ouvert à toutes les jeunes imprudentes qui se iassent de la tutelle et de la surveillance de leurs parents ; cest un lieu de rendezvous pour tous ceux que des passions honteuses font sortir des bornes du devoir; c'est enfin une école de scandale où des enfants à peine formés viennent faire apprentissage de la prostitution. »
Après une pareille définition, on s'attendrait à ce que Parent-Duchàtelet demandât la suppression immédiate des maisons de tolérance et la répression sévère du proxénétisme. Pas du tout. Notre auteur, sans transition aucune, ajoute à ce que je viens de citer :
« Voilà ce qu'est une maîtresse de maison ; et cependant, tel est l'état de la société, que leur existence est en quelque sorte nécessaire, et que l'administration, dans l'intérêt du bien, doit les entourer de toute sa protection. »
Eh bion, en acceptant comme parfaitement exacte la définition de Parent- Duchàtelet, j'affirme, — et la suite de ce livre démontrera la vérité de mon affirmation, — que l'institution des proxénètes et des lupanars n'est nullement né cessaire à la société, mais, au contraire, qu'elle lui est profondément nuisible ; que l'administration, au lieu de protéger l'organisation de la débauche, a le devoir strict de la réprimer, en s'armant du droit commun, en déférant aux tribunaux ordinaires tout 3 personne qui favorise, facilite et en môme temps exploite la prostitution ; car, si la prostitution, lorsqu'elle est exercée sans scandale, n'est pas, devant le Code, un délit pour la femme qui s'y livre pour son compte personne!, par contre, l'excitation à l'immoralité, surtout des mineures, le libertinage affiché, la débauche collective, l'embauchage du vice, le fonctionnement organisé et la propagation régulière de la prostitution sont tout autant de délits qui doivent tomber sont les coups de la loi.
Avec son système monstrueux de la protection des proxénètes tenant lupanar (autrement dites : tenancières", à qui l'administration témoigne de la déférence, comme on vient de le voir, — le simple agent et le brigadier des mœurs tiennent leur chapeau à la main quand ils parlent à une maîtresse de maison publique de premier ou de second ordre, — avec son système consistant à envisager comme un commerce légal l'exploitation et la direction des maisons de débauche, pourvu qu'elles soient officielles, la police dite des mœurs est arrivée à ce résultat stupéfiant : c'est qu'il n'est pas une tencuse de lupanar qui ne se considère comme une industrielle honnête.
Et, pour prouver cela, je n'ai qu'à reproduire immédialetemont une série de lettres, de la plus absolue authenticité, qui ont été adressées à la préfecture de police (où elles forment un dossier) par les femmes sollicitant l'autorisation d'ouvrir une maison de prostitution.
Laissant de côté les pétitions rédigées par un écrivain public, et qui sont toutes d'une monotonie fatigante et calquées les unes sur les autres, je ne citerai que les lettres qui sont l'œuvre des tenancières elles-mêmes.
Plusieurs, dans leurs demandes, déplorent le malheur d'avoir clé prostituées, et font entendre que c'est pour se réhabiliter dans lesprit de leurs concitoyens et des honnêtes gens qu'elles aspirent à l'honneur de devenir maîtresses de maison. A leurs yeux, la prostitution personnelle est une dégradation, tandis que l'exploitation de la débauche des autres est tout ce qu'il y a de plus naturel, de plus légitime, de plus honorable.
Toutes ces pétitions étant envoyées au préfet de police, c'est à ce magistrat qu'allas adressent la parole.
Monsieur le Préfet,
La demoiselle D..., a l'honneur de vous exposer que, le malheur ayant voulu qu'elle fit partie des filles d'amour inscrites sur les registres de votre administration, elle n'en a pas moins mené une conduite à l'abri du moindre reproche ; ce qui lui fait espérer que... etc.
Monsieur le Préfet,
La soussignée, M..., native de Lyon, inscrite sur les registres de votre administration depuis dix-huit ans, a l'honneur de vous demander l'autorisation de monter une maison de tolérance : la conduite que l'exposante a tenue constamment, dans une classe où la régularité des mœurs est si rare, sera pour l'autorité une garantie suffisante qu'elle n'abusé ra pas de sa nouvelle position... etc.
Monsieur le Préfet,
Inscrite dès mon plus jeune âge dans les bureaux de votre administration, m'étant toujours conduite d'une manière à être citée comme un modèle de sagesse et de retenue, parvenue aujourd'hui à l'âge de trente-deux ans, je me suis déterminée à suivre un système de vie plus régulier, et je
ne m'en suis pas écartée depuis tantôt une année ; j'ai donc l'honneur... etc.
(Ce système de vie plus régulier consistait à prostituer des mineures dans ues maisons clandestines).
Monsieur le Préfet,
Ce n'est qu'après de longs malheurs que je me suis vue dans la nécessité de faire un état qui répugne à mon cœur, et que j'aurai quitté depuis longtemps, si je l'avais pu. Con sultez sur mon compte le boulanger b..., l'épicier P..., le boucher I..., la fruitière M... , tous vous répondront que vous pouvez 0:1 toute sûreté m'accorder ce que je vous demande. et que je suis aimée, estimée et considérée de tous ceux qui me connaissent... etc.
Monsieur le Préfet,
Atteinte de deux hernies et d'autres graves indispositions, incapable d'aucun travail, ce n'est pas le dérèglement de mes passions ni de mauvaises habitudes qui ont pu me faire inscrire, il y a dix ans, dans votre administration ; le témoignage de tout mon quartier vous prouvera, monsieur le préfet, que j'aiv en quelque sorte, effacé, par ma moralité, ma décence et la régularité de ma conduite, l'abjection de mon état. En conséquence... etc.
Monsieur le Préfet,
Depuis sept ans, je suis femme galante et me suis toujours comportée avec honneur, décence et probité ; ce n'est que par un coup de vivacité que j'ai fait cette mauvaise actiou. Mais, aujourd'hui, ayant acquis toute l'expérience possible, et éprouvant de la répugnance a continuer ce vil métier, je viens vous demander, monsieur le préfet, l'autorisation d'ajouter aux ressources que nie procure mon état de marchande à la toilette celles que je pourrais tirer d'une maison de tolérance que je veux établir... etc.
En voici une qui, par exception, comprend qu'en passant dans la classe des proxénètes, elle ne rentrera pas jpour cela dans la carrière do l'honneur et de ia vertu :
Monsieur le Préfet, La demoiselle D..., que des circonstances malheureuses ont entraînée dans la classe des fdles publiques, parvenue à un âge qui lui fait prévoir les vicissitudes effrayantes de l'avenir, ne pouvant, d'ailleurs, p'us prétendre occuper dans la société un état qui fasse oublier l'abjection de celui auquel elle s'est abandonnée, et désirant utiliser les économies qu'elle a eu la prudence de se réserver, vous supplie... etc.
Beaucoup de ces femmes, pour se rendre intéressantes et obtenir plus facilement ce qu'elles désirent, allèguent pour raison qu'elles ont un vieux père à nourrir, des frères à élever, toute une famille à leur charge. Mais il est à remarquer que tous ces motifs sont presque toujours mis en avant par les prostituées de la dernière classe qui, hébergeant les voleurs, les forçats libérés et autres gens de cette espèce, redoutent d'être refusées.
• Voici l'extrait d'une de ces pétitions :
Monsieur le Préfet,
Chargée de mon père et de ma mère, tous deux âgés et infirmes, j'ai besoin d'exercer une industrie honnête pour pourvoir à leurs besoins. Vous n'ignorez pas, monsieur le préfet, que le devoir des enfants est de soulager dans la vieillesse les auteurs de leurs jours, et de leur rendre la pareille des soins qu'ils nous ont prodigués dans l'enfance et le jeune âge. En conséquence, j'espère... etc.
Il en est qui sont fiôres d'appartenir à une généalogie de proxénètes et qui désirent perpétuer ce qu'elles considèrent comme la noblesse de la prostitution. Exemple :
Monsieur le Préfet,
Fille et petite-fille de dames de maison, ayant moi-même exercé cet état pendant un grand nombre d'années, je viens vous prier de m'accorder une nouvelle tolérance pour achever d'élever ma famille, et transmettre ensuite mon industrie à ma fille, que je ne pourrais pas marier sans cela d'une manière avantageuse... etc.
Quelques-unes ont l'aplomb de faire parade de prétendus sentiments religieux.
Une vieille femme, âgée de quatre-vingt-deux ans, s'adressait au préfet en ces termes :
Agée de quatre-vingt-deux ans, mère d'une nombreuse famille, j'implore, monsieur le préfet, votre aide et votre protection. Vous qui êtes le père des pauvres, l'appui de la veuve et de l'orphelin, le soutien des affligés et l'asile des malheureux, vous ne refuserez pas certainement ma demande.
Dans un âge aussi avancé, et me sentant sur le point de rendre mon àme à Dieu et de paraître devant mon Créateur, il est de mon devoir de pourvoir aux besoins de mes enfants et de leur transmettre des moyens d'existence... etc.
Elle suppliait le préfet d'accorder une tolérance à sa fille et a sa petite-fille.
( Monsieur le Préfet,
Je n'ai que vous pour appui et pour ressource ; chargée d'une famille en bas âge, je vous prie de ne pas me refuser un moyen honnête pour exister et élever mes enfants; ne m'ôtez pas, monsieur le préfet, la consolation dont a tant besoin une mère affligée... etc.
Monsieur le Préfet,
I.a demoiselle D... a l'honneur de vous exposer que les plus cruels revers de fortune l'eussent réduite au dernier des actes de désespoir, si elle n'avait pas été retenue par un sentiment religieux qui défend de disposer de ce qui vient d'en-haut...
Sa conduite austère et circonspecte, le soin qu'elle a eu de ses père et mère, celui qu'elle prodigue à ses enfants, lui ont mérité l'estinx! et la considération de tous les gens de bien. Ne pouvant se livrer au travail, elle sollicite l'autorisation de recevoir chez elle six femmes... etc.
Monsieur le Préfet , Chacune de nous bénit la divine Providence de nous avoir
accordé, dans sa grande bonté, un chef aussi juste que vous. C'est en me confiant dans cette bonté que.'., etc.
Beaucoup de proxénètes se croient très utiles pour le maintien du bon ordre, des mœurs et de la décence publique. &n le verra par les pétitions suivantes :
Monsieur le Préfet,
Avant mon arrivée dans le quartier que j'habite, le désordre le plus affreux, tout ce qui répugne aux bonnes mœurs, tout ce qui blesse la décence, s'y commettait publiquement et y attirait la plus vile canaille de la capitale; à force de soins et de vigilance, j'ai fait disparaître cet ordre de choses et rendu à l'administration un service signalé, en rétablissant le bon ordre et la tranquillité. Vous ne me refuserez donc pas, monsieur le préfet, l'autorisation^ nécessaire pour transporter mon établissement de la rue... dans la rue... etc.
Monsieur le Préfet, Je suis connue depuis longtemps dans votre administration l»jur avoir toujours protégé l'ordre et les bonnes mœurs.'.* Je disposerai ma maison de telle sorte qu'on n'y fera jamais rien do contraire à la décence et à l'honnêteté... etc.
>ie d'elles termine sa pétition de cette manière :
Monsieur le Préfet, La décence avec laquelle sera tenu mon établissement et la retenue que j'imposerai toujours à mes femmes, vous prouveront, monsieur le préfet, que vous n'avez pas affaire à une parvenue ni à une ingrate, et que je serai toujours digne de votre protection, de votre estime et de votre considération.
Une logeuse du dernier étage s'exprime ainsi dans sa demande :
Monsieur le préfet, Je me suis créé, par mon industrie, une clientèle du sexe féminin; ne voulant pas la perdre, je réclame une tolérance.
Je possède tontes les qualités que l'on peut réclamer d'une dame de maison; je puis tenir mon livre et conduire mes femmes de la façon la pins honnête et la plus irréprochable; je ne souffre pas de scandale, j'exige de mes femmes une mise honnête et décente; et la retenue qui les caractérise fait qu'elles ne profèrent jamais de propos capables de blesser les oreilles les plus chastes... etc.
Il y en a qui affectent des sentiments nobles et généreux, ainsi qu'il appert des deux lettres suivantes :
Monsieur le Préfet, Je suis fille soumise depuis dix ans, et j'habite dans mes meubles. Tenant à honneur de conserver intacte la réputation de probité et de délicatesse que je me suis acquise dans mon quartier, je me vois forcée, pour remplir des engagements sacrés et m'acquitter de dettes d'honneur, d'ouvrir une maisou... etc.
Monsieur le Préfet, Madame A... a l'honneur de vous exposer que, quoique bien née, et par suite des sentiments distingués qu'elle a puisés dans sa famille, elle se voue à l'obscurité; mais que, pour ne pas se mettre dans l'impossibilité de vivre honorablement, elle réclame l'autorisation de tenir trois pensionnaires, qui ne divulgueront ce qu'elles sont que dans l'intérieur de la maison, évitant, au dehors, jusqu'à l'ombre du scandale... etc.
Des renseignements particuliers pris sur cette femme prouvèrent qu'elle appartenait, en effet, à une famille fort distinguée do Bretagne, que plusieurs de ses parents étaient nobles, la plupart militaires, et que le nom sous lequel on la connaissait n'était pas le sien. Son style et son écriture annonçaient une éducation des plus soignées.
Terminons cette série par l'extrait de trois pétitions qui ne manquent pas d'être curieuses.
Monsieur le Préfet, Je ne puis pas rester plus longtemps dans le quartier que
j'habite; le genre abject et dégradé de la population qui m'entoure contraste trop avec un établissement honnête, décent et relevé comme le mien... etc.
En voici une autre :
A Son Excellence le Préfet de police, que les grands devoirs absorbent, qui, par ses soins et sa prévoyance, imprime à la Capitale un nouvel aspect.
Vous excuserez, monsieur le préfet, la dame D..., si elle vous demande l'autorisation d'ouvrir une maison; elle sait combien elle engage sa responsabilité en prenant une telle charge; mais la conduite austère de la suppliante, sa retenue et sa circonspection, sa vie calme et paisible, parlent assez haut pour elle; et les renseignements que l'on pourra prendre sur son compte ne pourront tourner qu'à son avantage.
Elle peut vous donner l'assurance, monsieur le préfet, qu'elle n'imitera pas la conduite infâme et scandaleuse de celle qu'elle remplace, qui, contrairement aux lois de l'ordre et de la décence, laissait divaguer ses femmes et les exposait aux regards des passants; elle sait qu'en agissant ainsi, elle blesserait la morale publique, ce qui répugne encore plus à ses principes qu'à ses intérêts... etc.
Celle de qui on parlait ainsi avait eu sa maison fermée pour avoir favorisé la prostitution de fdles de douze ane; tel était du moins le prétexte que la police donna pour agir contre cetle tenancière. La vérité, sans doute, fut qu'elle dut déplaire à quelque inspecteur important; car nous avons vu, dans le précédent chapitre, que la prostitution des fillettes de douze ans ne répugne pas à la police dite des mœurs, du moment que les filles sont inscrites sur son registre. En outre, on trouva, chez la tenancière dont nous parlons, une série de lettres prouvant qu'elle faisait l'infâme métier de procurer aux hommes les femmes mariées qui lui étaient demandées.
Une dame de maison du Havre, ayant mis une gérante à &a place, vint s'établir à Paris, d'où elle envoyait dans sa
propre maison et dans celles de ses consœurs du Havre toutes les fdles qu'elle pouvait trouver à sa convenance ; c'était son amant qui était chargé de les accompagner, et qui, sous le nom de voyageur de commerce, faisait sans cesse des courses à cet effet. Cette femme, ayant loué une maison dans la rue Saint-Georges, adressa au préfet de police la pétition suivante :
Monsieur le Préfet,
Je viens de louer une maison, remarquable par sa beauté, sa grandeur et sa situation; j'ai l'intention de l'employer à... J'ai l'honneur de vous prier, monsieur le préfet, de ne pas confondre l'établissement que je veux monter avec ceux déjà existants dans la Capitale, avec ces mauvais clapiers, dont la situation, la malpropreté et l'espèce de femmes qui les habitent, sont faites pour écarter tous les honnêtes gens, ainsi que le peu de sûreté /ju'on y trouve, tant individuelle que pour la santé, parce qu'on n'y trouve que la lie des femmes qui fréquentent sans choix et indistinctement toutes les classes d'hommes qui osent les aborder.
L'exposante ose vous promettre, monsieur le préfet, tout 3e qu'il y a de plus distingué, en femmes qui se consacrent à ce métier, et qui, par conséquent, ne verront que des hommes d'une classe telle, que la décence, la tranquillité, 1' rdre, la fidélité même et la santé en seront les résultats inévitables.
Elle ose encore vous promettre, monsieur le préfet, que le ton de ses femmes sera en harmonie avec le règlement spécial qu'elle établira pour l'intérieur de sa maison, dont le décor et l'ameublement répondront au luxe dont se glorifie à bon droit la noble ville de Paris, et à tout le brillant qu'elle ose vous annoncer... etc.
Toutes les lettres qu'on vient de lire, en même temps qu'elles donnent une idée exacte de la tournure d'esprit des tenancières, nous montrent bien que les égards avec lesquels la police les traite n'ont pas peu contribué à leur mettre dans la tête cette idée, que l'exploitation de la prostitution des autres est un commerce licite et honorable.
Et cela se conçoit.
Les tilles de lupanar voient toujours les agents de mœurs remplis de déférence envers les maîtresses de maison; certaines d'entre elles considèrent donc ce rang et ce titre comme le plus haut grade auquel elles puissent arriver, comme une réhabilitation complète.
Nous avons vu, au chapitre précédent, d'où Y'ennent les prostituées. Il est bon de connaître aussi d'où partent les tenancières et ce qu'elles faisaient dans le monde avant d'obtenir le livret dont elles ont l'obligation de se munir pour exercer leur industrie.
On peut les diviser en quatre classes distinctes :
1» Quelques-unes ont, pour se servir d'une expression commune, couru le monde, c'est-à-dire qu'elles ont suivi des officiers ou des gens riches, soit nationaux, soit étrangers, qui, après les avoir entretenues pendant un temps plus ou moins long, s'en sont débarrassés, soit en leur laissant une certaine somme, soit en les cautionnant, soit en les abandonnant à leurs seules ressources. C'est parmi elles que se trouvent ces femmes d'intrigues que leur esprit et l'usage du grand monde rendent souvent si dangereuses.
2<> De vieilles prostituées, après avoir fait quelques économies dans leur jeunesse et avoir exercé is dément leur métier, placent de cette manière leur avoir et se font une position qui leur permet de vivre plus à leur aise, et de continuer jusque dans leur vieillesse l'exercice d'une industrie dans laquelle elles ont vécu et qu'elles ne sauraient quitter.
3° D'anciennes domestiques et des femmes de .confiance de tenancières de maisons, s'entendent avec leur maîtresse pour prendre son fonds, ou lui succèdent après sa mort ou sa banqueroute.
Ce sont celles-là, paraît-il, que l'administration préfère;
elles sont au courant des caprices de messieurs les agents des mœurs et savent les satisfaire.
4« La dernière classe se compose de femmes qui n'ont jamais été prostituées, qui souvent sont mariées et ont des enfants; c'est l'appât du gain qui les lance clans cette carrière, c'est pour conserver un garni qu'elles ont peu à peu laissé envahir par des filles d'amour, c'est pour achalandcr un cabaret, un estaminet, et y faire affluer les hommes, qu'elles y logent des prostituées.
C'est ainsi que des demandes ont été faites par de toutes jeunes femmes. On cite une pétition d'une nouvelle mariée, âgée de vingt-et-un ans, et dont la conduite avait toujours été irréprochable.
L'employé chargé de faire le rapport au préfet y formula les observations que voici :
« Cette femme, bien que n'ayant jamais été prostituée, présente toutes les qualités nécessaires pour exploiter une maison; mais son âge apporte* un obstacle insurmontable à ce que sa demande lui soit accordée; si elle n'est pas mère, elle peut le devenir. Si cette femme et son mari, qui exploiteront de concert, ne voient pas ce qu'il y a d'inconvenant dans une démarche semblable faite par des gens aussi jeunes et tout nouvellement mariés, l'administration ne doit pas rester indifférente à cette considération morale. »
Cette fois, l'autorisation ne fut pas accordée.
Par contre, il existe dans Paris un certain nombre de familles qui, depuis plusieurs générations, n'ont pas eu d'autre industrie que la direction de/ma;sons publiques de prostitution. On voit la mère excr er son métier dans un quartier et la fille dans un autre, des filles succéder à leur mère, des nièces à leur tante, etc. C'est édifiant!...
L'administration policière s'est tracé une sorte de règlement pour la délivrance de tenir lupanar.
Il ne faut pas. disent les partisans de la prostitution offi-
e:el!e, que la tenancière soit trop jeune, afin qu'elle puisse ivoir sur ses femmes l'ascendant indispensable pour la bonne tenue de la maison, et sur tous ceux qui la fréquentent l'autorité nécessaire pour faire cesser les disputes, imposer silence et maintenir le bon ordre. Au surplus, — et ceci se pratique surtout dans les lupanars de province, — la tenancière a généralement en réserve, dans une pièce retirée, deux ou trois gros boule-dogues aux crocs puissants pour en imposer, au besoin, aux clients par trop tapageurs ou à ceux qui, ayant passé un quart d'heure « a faire flanelle », c'est-à-dire à flâner dans les salons sans consommer ni monter avec une femme, refusent de s'en aller et s'entêtent à ne pas vouloir faire marcher le commerce de la maison. « De la force, de la vigueur, de l'énergie morale et physique, dit Parent-Duchâtelet, l'habitude du commandement, quelque chose de mâle et d'imposant, sont à désirer dans une maîtresse de maison; si à ces qualités elles joignent de bons antécédents, si elles n'ont pas été reprises de justice, si elles ont quelque probité, si elles n'ont pas favorisé la débauche c'andestine, si elles ne sont pas sujettes à l'ivrognerie, si elles savent lire et écrire, si, pendant qu'elles étaient simples prostituées, elles ne se sont pas fait remarquer par leur tendance à enfreindre les règlements, on peut sans inconvénient leur octroyer l'autorisation qu'elles demandent. »
En d'autres termes, on exige que toute aspirante tenancière ne soit pas complètement une ignoble canaille.
« Malheureusement, ajoute notre auteur, on est souvent dans la nécessité de passer sur des considérations fort graves, et de donner l'autorisation à des femmes qui sont loin de remplir toutes les conditions qu'on pourrait désirer, »
Quel aveu précieux a noter!
M. Poirat-Duval, chef du bureau des mœurs à la préfet-
-Silure de police, reconnaît que l'administration accorde des permis de tolérance même à des femmes reprises de justice.
« On reçoit, comme maîtresse de maison, dit-il, à moins de circonstances particulières, une femme reprise de justice, parce qu'on peut penser que la punition qu'elle a subie l'a corrigée, et que, trouvant, dans l'industrie qu'elle entreprend, des moyens d'existence suffisants, elle ne recommencera pas. Mais quand une maitresse de maison est condamnée pour vol ou pour délit grave, dans l'exercice de sa tolérance, son livret lui est définitivement retiré, parce qu'ayant failli alors qu'elle avait des moyens d'existence, elle n'offre plus de garanties. »
Joli personnel, comme on voit, que celui des maîtresses de maison.
La grande majorité fait fortune dans cet ignoble métier. Cependant, il en est quelques-unes qui ont été mises en faillite; aussi, la police se préoccupe beaucoup, avant d'octroyer l'autorisation, de savoir si la postulante est femme à gérer adroitement sa petite affaire, si elle a des capacités commerciales, quoi!
Dame, le bureau des mœurs considère cela comme un commerce parfaitement régulier. Il lui faut nécessairement que toute tenancière soit une bonne administratrice, qu'elle dresse chaque année son inventaire, qu'elle ne se laisse pas absorber par les dépenses, qu'elle ne paie pas trop cher une marchandise qui aurait des chances de ne rien lui rapporter, etc., etc.
Je n'exagère nullement.
La police dite des mœurs met son nez dans tous ces trafics. Une fille de lupanar est une marchandise que les proxénètes se repassent de l'une à l'autre, ni plus ni moins. Cela s'achète et cela se revend. Le prix est fixé selon de soi-disant dettes que la fille a dans la maison. Paméla a-t-elle plus de succès que Laure, ses prétendues dettes montent à
un chiffre plus élevé, et la tenancière, qui vient prendre livraison dans le lupanar concurrent, paie Laure bien meilleur marché que Paméla.
Ces affaires, — sur lesquelles je reviendrai plus loin, — se traitent comme de vraies transactions commerciales. Il sera question tout à l'heure des courtières et des courtiers, des placeuses et des placeurs. C'est, ainsi que je l'ai dit au début de ce livre, la traite des blanches après la traite des noirs.
Parfois, un inspecteur des mœurs donne soi avis. On le consulte. Pensez donc, il a ses entrées libres dans toutes les maisons; si quelqu'un doit être au courant, c'est bien lui. Sa parole fait autorité.
— On me propose Niniche, dit la dame de maison.
— Qui ça, Niniche? demande l'inspecteur de police.
— Une petite boulotte, blonde, assez jolie de figure, qui est depuis deux ans chez Mme Stella... un,' qui est restée une fois quinze jours dehors et qu'on avait cru disparue avec le «miche» qui lui avait payé sa sortie... C'est du reste tout ce qu'on lui reproche... A part ça, c'est une femme tranquille...
— Ah! j'y suis!... Et combien est-ce qu'on vous demande?
— Douze cents francs.
— Mauvaise affaire!...
— Vous croyez?
— Je vous le certifie... Elle n'est pas mal de sa personne; mais elle fait sa poire, et les hommes qui se décident à monter avec elle ne sont pas nombreux.
— Merci pour le renseignement... Je laisse Niniche où elle est... Que MraeSLclla s'en débrouille comme elle pourra!...
— Vous ferez bien... L'argent qu'on a manqué perdre et qu'on a su garder, c'est du bénéfice... Vous pouvez v us vanter d'avoir gagné aujourd'hui douze cents francs!...
Voilà pour l'inspecteur qui est agent de renseignements. J'en citerai un, — en le nommant, — qui faisait même le
racolage direct pour les maisons de prostitution, et qui « essayait » lui-même les femmes (*).
Je sais que l'on croira difficilement tout ce qui sera affirmé dans ce livre. Il est tels et tels faits qui paraîtront impossibles. C'est forcé. Rien n'est plus monstrueux que l'organisatio 1 offic elle de la prostitution. Néanmoins, je déclare que je [l'avancerai rien d nt je ne sois matériellement certain ou qui n'ait été puisé à une source sûre\
Ainsi, l'immixtion de la police dans les affaires purement commerciales des lupanars est un fait reconnu môme par les défenseurs du système de la prostitution légale.
Il y a une sorte de tradition qui est observée à la préfecture pour la délivrance des autorisations aux proxénètes. « Les mauvaises affaires d'une maîtresse de maison son! cause de tant de désordre, dit Parent-Duchàtelet, sa baaqueroute est suivie de tant d'inconvénients, qu'il est du devoir de l'administration de les prévenir autant que possible. » Un procès qui s'est jugé en Belgique dans ces dernières années, le procès en diffamation intenté au journal le National belge (rédacteur en chef : M. Boland) par M. Lenaërs, commissaire en chef de la police de Bruxelles, a démontré que ce fonctionnaire s'occupait directement de la vente des boissons consommées dans les lupanars de la ville, et qu'il dirigeait toutes ces opérations par l'intermédiaire de son fils, qui était chargé des fournitures. Le chef de la police se tenait donc minutieusement au courant des affaires des maisons de tolérance placées sous son contrôle, et, par la même occasion, il donnait à son fils une clientèle de bon rapport.
Voici, selon MM. Trébuchet et Poirat-Duval, deux fonctionnaires de la police des mœurs, quelques renseignements sur l'administration des lupanars à Paris :
(*> Voir plus loin, au chapitre V, la Police dite des Mœurt.
On n'admet pas de mineure, mariée ou non, comme mattresse de maison. Mais, quand une femme est mariée, on la reçoit si elle remplit les conditions requises en général. Il arrive môme, nous l'avons vu, qu'on accorde l'autorisation aux femmes reprises de justice, qui paraissent corrigées par les condamnations subies.
Les maîtresses de maison ne peuvent avoir qu'une seule maison de tolérance à la fois, et elles doivent la diriger en personne. — Par exemple, sur ce point, la préfecture est mise souvent en défaut. Il est des tenancières astucieuses et adroites qui, possédant l'art de gagner de l'argent, et n'en ayant jamais assez, régissent simultanément plusieurs maisons dont elles ont fait l'ameublement; elles tiennent par elles-mêmes l'une de ces maisons; mais les livrets des autres sont sous les noms de femmes auxquelles elles souslouent et dont elles retirent une rétribution journalière. On a vu de ces femmes, véritablement nées pour les spéculations et entreprises de ce genre, avoir dans Paris jusqu'à huit de ces établissements, et, en outre, être principales locataires de deux ou trois autres maisons encombrées de prostituées libres, depuis le rez-de-chaussée jusqu'aux combles.
Pour obtenir une tolérance, la postulante doit justifier du consentement écrit du principal locataire de la maison, s'il y en a un, et de celui du propriétaire. Elle doit également produire le consentement de son mari, si elle est mariée.
Les maîtresses de maison ne peuvent contracter bail que pour neuf ans au plus, et par période de trois ans à leur choix ou au choix respectif des parties. A l'expiration de la première période, elles doivent obtenir l'agrément de la police pour commencer la seconde période, et de même pour la troisième. Elles ne peuvent renouveler leur bail sans le consentement de la préfecture, De cette façon, l'administration les tient a son entière discrétion.
Les maîtresses de maison doivent consacrer leur maison a l'exercice de la prostitution exclusivement; néanmoins, avec une autorisation spéciale, elles peuvent y admettre un locataire étranger au dispensaire.
Chacune est pourvue d'un livret sur lequel est spécifié le nombre de filles que la dame a sous sa direction et qui porte en tôle l'avertissement suivant :
« La. maîtresse de maison est tenue de faire enregistrer dans les vingt-quatre heures, au bureau de M. l'officier de paix attaché à l'attribution des mœurs, toute femme qui se présenterait chez elle pour y être à demeure ou pour être logée séparément dans une dépendance de la maison. — La maîtresse de maison a trois jours pour faire faire cet enregistrement, si c'est le samedi qu'elle se présente chez elle. — Lorsqu'une femme, soit à demeure chez la maîtresse de maison, soit logée séparément par elle dans une dépendance de la maison, vient à quitter, la maîtresse .est tenue d'en faire également la déclaration au bureau de M. l'officier de paix, et ce dans les vingt-quatre heures ou les trois jours, suivant les cas indiqués ci-dessus. — Ces obligations sont de rigueur. »
Ce livret est destiné à l'inscription des prostituées qui sont sous la surveillance et la responsabilité de la maîtresse de maison.
Chaque page est divisée en quatre colonnes ; la première contient le nom et l'âge de la fille; la deuxième, la date de son entrée chez la dame de maison; la troisième, est destinée à indiquer le jour auquel a été faite la visite sanitaire; la dernière est réservée pour constater le jour de son départ.
Les maîtresses de maison ne peuvent pas loger à demeure ni avoir en pension d'autres filles que celles portées sur leur livret. — Sur ce poinl-là encore, la préfecture est très souvent en défaut; car il est bien des lupanars officiels dans lesquels des femmes galantes (quelquefois mémo des pros-
titubes non inscrites) vont faire ce que l'on est convenu d'appeler « des passes ». Le rapport dépose par M. Fiaux au Conseil municipal de Paris, le 16 avril 1883, va jusqu'à signaler la maison de tolérance sise rue de Chabanais. Voici ce que dit ce rapport : « Il est interdit aux dames de maison de recevoir, à titre de séjour provisoire, des femmes étrangères à l'établissement qui viennent soit pour rendezvous arrêtés au dehors, soit en vertu de conventions particulières avec la matrone pour s'y prostituer, soit enfin pour se livrer au saphisme. Or, il est de notoriété publique que, dans la maison de la rue de Chabanais, — et il serait naïf de supposer que cette seule maison eût le privilège de violer les règlements, — des femmes du dehors, des femmes du monde et d'autres du demi-monde boulevardier et théâtral, viennent dans l'unique but de satisfaire des goûts anormaux avec le personnel féminin de l'établissement. » L'honorable conseiller n'insiste pas. Il ne pouvait, en effet, donner plus de détails dans une assemblée municipale. Mais les écrivains spécialistes, qui sont tenus à moins de réserve, ont fait connaître à quel point le lupanar officiel est devenu de nos jours un foyer de saphisme; et, pour ma part, je prouverai, dans le chapitre sur (a Vie et les Habitudes des Femmes de maison, que la maison de tolérance communique fatalement ce vice contre nature à toutes les filles qui y demeurent et déverse sur la société un grand nombre de tribades, lesquelles propagent à leur tour cette passion gomorrhéenne.
Les maîtresses de maison sont tenues de donner à leurs femmes des chambres d'une dimension convenable et saines où elles doivent coucher seules (article du règlement constamment violé), de les nourrir, vêtir et entretenir des objets indispensables à leurs besoins et à l'exercice de la prostitution.
Les estaminets annexés à certaines maisons de tolérance ne doivent pas avoir d'enseigne, et on ne peut y placer en
évidence des flacons, verres, bouteilles et autres objets indiquant qu'on donne à boire.
Les maîtresses de maison ne peuvent pas, et les filles de même; conserver leur enfant chez elles, une fois qu'il a atteint l'âge de quatre ans.
Lis maitresses de maison doivent tenir leurs croisées constamment closes, en faire dépolir les vitres ou les garnir de persiennes fermées par des cadenas.
Il en est qui ont l'autorisation particulière de laisser leurs femmes aller raccrocher sur la voie publique à tour de rôle; d'autres peuvent placer sur le seuil de leur porte une domestique qui invite les passants à entrer. La préfecture fixe une heure pour le commencement de cette exhibition et de ce raccrochage. Il faut que les becs de gaz soient allumés depuis une demi-heure dans la ville. Alors, cette provocation publique à la débauche, qui est illégale de la part d'une fille non inscrite, est parfaitement régulière venant d'une S0119maitresse ou d'une femme de lupanar. L'agent des mœurs empoigne la prostituée clandestine qui a simplement cligné i e l'œil en passant "devant un monsieur, et il approuve d'un regard protecleur la fille soumise qui s'est agrippée au bras du même monsieur en lui adressant, souvent à haute voix, des propositions de la dernière obscénité.
On vient de voir que les filles de maison sont l'objet d'un véritable trafic. Elles représentent une marchandise qui s'achète et se revend.
Il n'y a jamais cependant de conventions écrites. Sur ce point, il existe, dans ce monde étrange, des habitudes et des coutumes connues des contractantes, et qui ont pour ainsi dire, force de loi.
Un lupanar cède à un autre telle fille, l'acheteur paie au vendeur une somme que celui-ci indique comme étant la dette du la fille-marchandise. Celle dette existe aux yeux de la
malheureuse prostituée qui ne se rend pas un compte exact des bénéfices extravagants qu'elle procure à la tenancière. On lui établit des calculs insensés. On lui dit : « Tel jour, vous avez mangé une orange; tel autre jour, on vous a remis un flacon de parfumerie; le mois dernier, vous avez consommé tant de paquets de cigarettes, etc., etc. ; vous devez telle somme. » La prostituée le croit. Elle ne voit pas que ce crédit factice est plus ou moins grand suivant qu'elle rapporte plus ou moins à la maison. Et, ainsi, sous le couvert de ces prétendues dettes, les tenancières se repassent les unes aux autres leurs femmes, moyennant un prix en proportion du « travail » des exploitées.
Ces achats se règlent de la main à la main. La fille qui change de maison sait que sa nouvelle patronne a payé à son ancienne telle somme, qui représentait ses dettes. La proxénète éprouve-t-elle une déconvenue, son acquisition lui procure-t-elle peu de bénéfices, vite elle la repasse à une troisième maison pour le prix qu'elle a déboursé. Si, au contraire, la fille est d'un rapport. excellent, la tenancière lui prodigue toutes sortes de babioles supplémentaires, histoire d'augmenter la dette; et de cette façon, quand un acquéreur fait des offres, la marchandise a une plus-value, toujours représentée par la prétendue dette qui censément s'est accrue. La fille, objet du trafic, n'y voit que du feu.
Selon la coutume établie, elle n'a droit qu'à la nourriture et au vêtement. La nourriture ne laisse rien à désirer. Quant au vêtement, il pourrait souvent tenir dans un mouchoir attaché par les quatre bouts. Par exemple, telle fille, ne possédant en propre qu'un peignoir de gaze transparente avec lequel elle paraît le soir dans le grand salon, est bien embarrassée s'il lui prend la fantaisie de quitter la .maison. Avec le seul costume dont on lui reconnaît la propriété, il lui est naturellement impossible de mettre le pied à la rue.
La plupart- entrent au lupanar ne possédant ni bas, ni sou-
hers, ni chemises. Lorsque c'est à l'hôpital ou à la prison qu'elles ont été recrutées, la maîtresse de maison qui les a retenues est obligée de leur envoyer de quoi se couvrir; et quand elles passent d'un lupanar à un autre, elles ne peuvent le faire qu'avec les vêtements appartenant à la maîtresse qu'elles quittent. Les fdles ont une expression pour désigner ce trousseau lorsqu'elles le renvoient à sa propriétaire; elles disent alors « qu'elles rendent leur change »
Mais elles se soucient peu de ce détail. Ce qui les séduit, c'est la somptuosité des costumes qu'on leur prêle pour faire bonne figure à l'intérieur de la maison. Cette livrée du vice vaut souvent 500, 600 francs, quelquefois 1,000 francs. Grande est l'impression que fait, sur l'esprit borné des fdles de lupanar, la comparaison de ces riches vêtements avec les haillons qu'elles ont toujours portés. • .
Et puis, je l'ai dit, elles sont bien nourries. Les mets servis à la table du lupanar officiel sont toujours abondants, souvent exquis; vins, cale, liqueurs, friandises, elles ont tout à discrétion. Or, la prostituée est essentiellement gourmande. Les tenancières tablent sur ce défaut pour retenir les filles sous leur dépendance. De l'une à l'autre, elles se disent que dans telle maison on fait encore meilleure chère que dans telle autre. »
La proxénète spécule aussi sur la satisfaction que ces femmes éprouvent à se trouver dans un appartement luxueux, à en faire pour ainsi dire les honneurs, à avoir à leur disposition des domestiques pour les servir à table, les habiller, les accompagner au dehors, faire leur lit, elles qui précédemment se trouvaient misérables, en proie à de continuelles humiliations. Ces séductions étourdissent les malheureuses. Elles ne réfléchissent pas qu'en définitive elles ne sont que des bêtes de somme, bien soignées et richement parées.
C'est pourquoi les maîtresses de maison se montrent exi-
géantes, en retour de la satisfaction qu'elles proeurent aux goûts grossiers de leurs femmes.
Il faut que la prostituée « travaille », et travaille sans cesse. Il n'y a pas de répit. S'il vient des hommes jusqu'à trois heures du matin, il faut veiller. Si un voyageur de commerce débarque par un train de la première heure et trouve que ce n'est pas la peine pour lui d'aller sommeiller à l'hôtel, il faut que la prostituée du lupanar où il va se lève.
Les maîtresses de maison n'accordent môme pas à leurs esclaves une trêve pour la période mensuelle où la femme a ses règles ; elles emploient des moyens pour supprimer les effets dé la menstruation. Jamais de repos à ces infortunées, jamais elles n'ont le droit de refuser un client.
On a vue des tenancières, quand leurs filles d'amour étaient enceintes, les faire avorter, et pour cela employer des drogues tellement actives qu'elles ont fait croire à des empoisonnements. Parent-Duchàtelet affirme que de son temps on ne comptait, dans tout Paris, que trois ou quatre maîtresses de maison qui, lors des indispositions qu'avaient leurs femmes, faisaient venir le médecin et les gardaient chez elles jusqu'à guérison.
Ce n'est pas tout. Les tenancières se prêtent réciproquement les prostituées à titre de revanche ou pour un prix convenu, comme un loueur de carrosse traite avec son confrère pour un certain nombre de chevaux. Arrive-t-il dans un lupanar plus d'amateurs qu'il ne s'y trouve de filles, à l'instant la sous-maîtresse court chez la voisine et ramène avec elle ce qu'on lui a demandé.
Avec cela, les maîtresses de maison se considèrent comme des commerçantes d'un haut rang. Elles exigent impérieusement de leurs femmes le respect et l'obéissance, et presque partout et toujours on les leur accorde. Parfois, un désaccord éclate entre une fille et une tenancière ; mais celle-ci n'en a pas pour longtemps à reprendre le dessus.
Dans les lupanars de premier ordre, la maîtresse a son appartement distinct du salon où se tiennent les filles. On vient l'avertir comme une duchesse quand le repas est servi, et lorsqu'elle paraît, toutes doivent se lever et se tenir debout jusqu'à ce qu'elle soit assise ; c'est elle qui tient le bout de la table et qui en fait les honneurs ; l'ordre le plus parfait règne durant tout le cours du repas ; on n'y entend aucun propos vif, et, lorsque le repas est fini, chacun se retire chez soi.
Les tenancières admettent très rarement un client à prendre part au dîner en commun. Pour que le fait se produise, il faut que le client soit, par sa fidélité à la maison, devenu en quelque sorte un familier de l'établissement, qu'il ne s attache à aucune des femmes en particulier, et qu'il ait l'habitude de laisser puiser, sans y regarder, dans sa bourse toujours bien garnie. Alors, s'il a un jour le caprice de vouloir festoyer dans la compagnie de ces dames, on le lui accorde par exception et à titre de faveur inestimable.
Lorsqu'il arrive, par miracle, qu'une maîtresse de maison prend souci de la santé d'une de ses femmes tombée malade, le sentiment d'humanité n'y est pour rien. C'est toujours l'intérêt le plus sordide qui dirige la tenancière jusque dans les actions les plus louables. Si elle fait soigner chez elle une fille indisposée, c'est afin de s'attacher par la un être vivant qui lui rapporte peut-être par mois quelques milliers de francs. C'est ce même mobile qui la pousse à faire passer des secours à sa pensionnaire à l'hôpital, lorsque la malade a été forcée d'y aller ; elle n'a qu'une crainte, c'est qu'une autre proxénète vienne accaparer sa marchandise de bon rapport, pendant son absence du magasin. Aussi, est-elle d'une hypocrisie des plus écœurantes. On ne s'imagine pas le langage doucereux et les manières pleines d'affabilité des teneuses de lupanar à l'égard de celle de leurs femmes qui est l'étoile, le great-aitraction de la maison.
Ce sont des flatteries, des cajoleries dont il est, impossible de se faire une idée.
Est-ce à dire pour cela que les tenancières sont aimées des prostituées de leur lupanar ?
Non, certes.
Les fdles de lupanar aiment le luxe et les friandises de la maison ; mais, malgré leur profonde bêtise, elles ont l'instinct de leur esclavage, et elles haïssent cordialement les matrones qui les tiennent sous le joug.
Elles ont conservé quelques sentiments de probité, et elles considèrent de bonne foi comme sacrées ces dettes fantaisistes dont les tenancières les accablent avec un soin tout particulier pour les tenir sans cesse sous leur dépendance ; mais les naïves victimes en veulent d'autant plus à leurs Loi:- '<";iux qu'elles croient à la validité de ces créances. Elles cachent autant que possible les cadeaux d'argent qu'elles reçoivent des visiteurs; et d'autre part, les maîtresses de maison déploient toute leur sagacité à découvrir les sommes, si minimes soient-elles, que leurs femmes peuvent avoir en cachette. Les tenancières savent par expérience que leur autorité sur une fille cesse à l'instant que cette fille se trouve en possession de quelque chose.
Ces cadeaux particuliers d'argent que les clients laissent aux prostituées à titre de gratitude, comme un pourboire à un cocher, s'appellent « des gants ». Les fdles se disent entre elles en parlant de cette générosité : « J'ai reçu tant pour mes gants ». C'est le seul et unique produit qu'elles retirent de leur prostitution ; mais il n'est sorte de moyens qu'elles n'emploient pour l'obtenir ; quand elles sont rusées, qu'elles ont affaire à des jeunes gens ou à des hommes compatissants, elles parviennent à leur soutirer des sommes importantes.
M. Poirat-Duval raconte à ce sujet une anecdote topique :
Une de ces filles, dit-il, joignant à un physique agréante
quelque connaissance en musique et beaucoup d'astuce, réussit à apitoyer un visiteur opulent en lui disant que c'était pour soutenir sa mère et ses jeunes sœurs, que la mort de leur père laissait dans le besoin, qu'elle . était mise fille publique ; que, s'il lui était possible de sortir de cette humiliante position et d'avoir l'argent nécessaire pour se procurer un piano, elle donnerait des leçons de musique. Elle obtint de ce visiteur mille francs.
La maîtresse de maison s'empara aussitôt de cette somme et voulut la garder, prétendant que l'homme avait conservé la fille bien au delà du temps pour lequel il avait payé, lui avait fait faire de la musique, et que les mille francs étaient le complément de ce qu'il avait versé.
La fille ne voulut pas entendre raison et se plaignit directement au bureau de la préfecture chargé des mœurs. Le bureau écarta tout d'abord la prétention de la dame ; mais celle-ci, ne se tenant pas pour battue, dit ensuite que la fille était de moitié dans le produit de la prostitution et qu'elle devait partager les mille francs,
Cette réclamation n'ayant pas été non plus accueillie, elle restitua les mille francs en se répandant en propos des plus violents contre la fille, qui les lui rendit du reste avec usure.
La fille dépensa les mille francs avec son amant, tondeur de chevaux, et revint quelques jours après se faire inscrire chez cette même maîtresse de maison, avec laquelle elle parut vivre dès lors dans les meilleurs termes.
De cette anecdote, je retiens, en passant, ceci : c'est que le bureau de police a donné raison à la fille contre la tenancière, cas excessivement rare. 11 est de règle, au contraire, de ne jamais tenir compte des doléances des femmes de lupanar se plaignant de leur maîtresse. Il est vrai que le narrateur est intéressé à ne pas laisser croire la police partiale ; en effet, c'est M. Poirat-Duval qui était le chef de bureau de la préfecture devant lequel fut portée la constestation.
Quoi qu'il en soit, ce fait démontre à quel point l'es tenancières sont fourbes et avides, et comme elles s'ingénient à trouver n'importe quels prétextes pour empêcher leurs femmes de posséder un sou.
Faut-il s'étonner, après cela, si les leneuses de lupanars sont mortellement détestées par les prostituées !...
Est-ce que les premières s'inquiètent jamais du sort des malheureuses qui servent à leurs criminelles spéculations?
La haine des filles se manifeste en toute circonstance. Quand il arrive à une d'entre elles d'écrire au préfet de police pour demander sa radiation des registres de la prostitution, elle ne manque jamais de faire remarquer à son éloge « qu'elle n'a jamais, elle, tenu de femmes, qu'elle n'a jamais été une vile maîtresse de maison. » Celles qui, ayant été exploitées, aspirent à exploiter les autres, forment une petite minorité dans le contingent des filles de joie.
Une des conséquences de cette situation des prostituées vis-à-vis des tenancières est le besoin que ces filles qui éprouvent constamment de changer de maison ou de devenir filles libres. Il est rare qu'elles restent plus d'un an dans le même lupanar; il faut pour cela des circonstances particulières. Quand une fille a dépassé ce laps de temps, la maîtresse de maison tient plus que jamais à se la conserver. Si elle demeure trois ans, son départ n'est envisagé par la tenancière qu'avec la crainte la plus vive; mais ce n'est point l'amitié qui produit cette crainte. La vérité, c'est qu'il y a certains clients, habitués de l'établissement, et ils sont en grand nombre, qui contractent des habitudes, qui redemandent presque toujours la même fille ; aussi, le départ d'una fille qui a du succès amènent forcément une perte notable de clientèle.
Disons, pour rendre à chacun la justice qui lui est due, :jue le bureau des mœurs, de la Préfecture, ne reconnaît pas ces fameuses dettes au moyen desquelles les tenancières
gardent les filles tant qu'il leur plaît. Seulement, les filles ignorent absolument ce point essentiel. D'après les décisions préfectorales, c'est a 'eurs risques et périls que les maîtresses de maisons prêtent ou avancent de l'argent à leurs femmes. Elles doivent, en outre, quand une fille est demeurée trois mois de suite chez elles, lui fournir un vêtement complet et en bon état, si la fille veut quitter la maison. Cela, les prostituées l'ignorent encore.
En province, les maîtresses de maison prennent avec les filles de certains arrangements : par exemple, il est entendu que tout, même le logement et la -nourriture, est à la charge de la fille ; seulement, la tenancière doit lui laisser la moitié du produit de sa prostitution. Dans ce marché, comme toujours, les filles sont dupes ; les matrones leur font payer horriblement cher tout ce qu'elles fournissent, leur comptent la chambre et les repas à des prix exhorbitants, si bien que les filles sont endettées quoi qu'elles fassent. Il n'est pas rare qu'une prostituée, qui est dans ces conditions et qui a changé plusieurs fois de lupanars, se trouve devoir des sommes telles qu'il Lui est impossible de jamais se libérer. Ces dettes, non plus, ne sont pas reconnues.
3!ais, je ne saurais trop le répéter; les filles d'amour sont tenues dans la plus complète ignorance des quelques menus droits qu'on leur laisse. Jamais un inspecteur n'a dit à une femme de maison : « Vous pouvez vous endetter ici autant que vous voudrez ; personne n'aura le droit de vous empêcher d'aller ailleurs, sans payer, quand cela vous fera plaisir. »
Si même la fille, en quittant la maison, emporte des vêtements appartenant à la tenancière, la préfecture de police ne peat pas intervenir pour l'obliger à restituer ; il y a une ordonnance préfectorale du 3 août 1819 qui est très formelle à cet égard. L'inspecteur des mœurs, qui arrêterait et retiendrait en prison une prostituée convaincue d'avoir emporté
des effets appartenant à sa maîtresse de maison, se rendrait coupable d'un excès de pouvoir parfaitement spécifié par l'ordonnance en question.
D'après la statistique, un quart des tenancières est marié ; les trois autres quarts ont un amant attitré, quand elles n'en ont pas plusieurs.
Les maris sont généralement des débitants de boissons ayant leur buvette à quelques pas du lupanar de leur femme. La plupart de ces hommes sont des ivrognes, des voleurs : plusieurs ont en outre des maîtresses, dont leurs moitiés sont horriblement jalouses.
Un mari qui a donné à sa femme son consentement pour , la tenue d'une maison de tolérance ne peut plus le reprendre. S'il vient faire du tapage au lupanar conjugal, la police l'empoigne comme le premier venu des clients récalcitrants et le conduit au poste pour qu'il y passe la nuit. S'il récidive, la dame peut immédiatement demander sa séparation ; la préfecture joint à sa demande une note approbative ; et la séparation est toujours ordonnée, en attendant qu'elle soit transformée en divorce. De plus, la femme est autorisée par la police dite des mœurs à rester à la tête de son établissement officiel et requérir la garde pour arrêter et expulser le mari, chaque fois qu'il voudrait troubler l'exercice de cet affreux métier.
Quant aux « amants de cœur » des tenancières, ils ne doivent pas, selon les règlements, être entretenus dans le lupanar. Biais c'est là une obligation à laquelle peu de maîtresses de maison se soumettent. L'amant en titre est un auxiliaire précieux pour la tenancière ; c'est lui qui surgit brusquement d'un cabinet obscur, à la tête de deux ou trois relaveurs de vaisselle, quand un différend se produit entre la patronne et des clients grincheux ou avinés.
Quelques maîtresses de maison, toutefois, celles qui tien-
nent des lupanars pour la clientèle aristocratique, ont des amants relativement distingués et d'une discrétion en rapport avec la bonne tenue de la maison. Plusieurs de ces sous-proxénètes ont dans le monde ou dans l'armée de très belles positions. Tel brillant viveur, que les petits crevés admirent au cercle, est entretenu par une teneuse de lupanar dans les hauts prix. Parent-Duchàtelet cite un de ces gentilhommes sous-marins, homme marié, qui n'eut pas honte de s'attacher à une de ces maîtresses de maison et de vivre publiquement avec elle. Cette misérable fit périr la femme de son amant, moins peut-être par le chagrin qu'elle lm causa, que par le* injures, les coups et les mauvais traitements de toute espèce dont elle l'accablait chaque fois qu'elle la rencontrait.
Voilà quelques-uns des résultats de la prostitution officielle. On pensera, j'espère, avec moi, que l'État n'a pas lieu d'en être fier!
Le seul point par lequel les tenancières touchent à l'humanité, le seul fait qui puisse être constaté en leur faveur, c'est que, pour la grande majorité, elles élèvent assez convenablement leurs enfants. Quelques-unes, nous l'avons vu, transmettent leur établissement à leur fille et enseignent à leurs enfants le métier du proxénétisme; mais c'est le plus petit nombre.
Il est certifié par tous les écrivains qui se sont occupés de ces questions, que, sauf de très rares exceptions, les maîtresses de maison tiennent leurs enfants éloignés du lupanar et les font instruire dans des pensionnats où ils reçoivent une éducation toujours supérieure à leur position.
Cela prouve que le sentiment de la maternité est bien le plus fort chez la femme.
Voyez ces femmes dégradées qui, en toute circonstance, s'imaginent être de hauts personnages, qui considèrent leur
mfài..c commerce comme régulier, naturel, honnête. Sitôt que l'une devient mère, un cri lui échappe, l'illusion stupide et menteuse dans laquelle elle se herçait sombre tout à coup, la vérité de son ignominie lui apparaît ; elle comprend son avilissement, elle a honte d'elle-même.
Avec quelle hâte elle s'empresse d'emporter son bébé à la campagne! Elle loue et meuble un petit appartement en ville. Il ne faut pas que la nourrice, lorsqu'elle viendra, puisse soupçonner à qui elle a affaire.
L'enfant grandit. Il est poussé par sa mère vers l'instruction. Elle n'a qu'une crainte : c'est que la divulgation de son industrie abominable nuise à son enfant. Aussi, trouve-t elle mille expédients, mille ruses pour le tenir à l'écart et pour qu'il croie en même temps sortir d'une famille honnête. Là est la difficulté. Il faut que cette situation, passablement compliquée et ardue, n'intrigue pas ce jeune esprit curieux.
Eh bien, ce problème, qui semble ne pouvoir être résolu, toutes les tenancières parviennent à le résoudre. Comment y arrivent-elles ? quelle somme d'adresse dépensent-elles dans cette stratégie maternelle? Il est bien difficile de le dire. Mais le fait est reconnu, indiscuté. Une de ces femmes maria ses deux filles, qui n'apprirent que fort longtemps aprè^ leur mariage quelle était l'origine de leurs dots. L'énumération serait longue de celles qui op.t installé à leurs en:ànts, dans une ville point trop voisine ni point trop éloignée, de petits commerces honorables, sans qu'ils aient jamais rien soupçonné.
Aussi, doit-on avoir le plus grand mépris pour les autres tenancières, le petit nombre, celles qui font venir leurs fils et leurs filles dans les maisons de tolérance qu'elles dirigent. La préfecture a beau édicter des règlements et interdire cela; les mères infâmes de la prostitution officielle se préoccupent peu des règlements qui, sur ces points-là, restent, toujours à l'état de lettre morte. On a pu en citer dont la fille
faisait partie du personnel de la maison, venait en peignoir de gaze transparente au grand salon avec les autres femmes, et se prostituait même, à la manière des tribades, avec ses compagnes d'abjection. Il s'est produit quelquefois aussi ce 'ait : une tenancière de Paris se présentait au dispensaire avec une jeune fille de dix-huit ou vingt ans, portant son nom et venant de province. On l'interrogeait, on consultait minutieusement son état-civil; c'était la propre fdle de la maîtresse de maison qui venait la faire inscrire.
Les défenseurs de la prostitution légale disent que dans ce cas on refuse l'inscription ou que l'on oblige la fille à habiter un autre lupanar que celui tenu par sa mère. De même, quand deux sœurs viennent se faire inscrire ensemble, on les obligerait à demeurer séparément.
Ce sont là d'effrontés mensonges; rien n'est plus faux. Je donne, pour ma part, le démenti le plus formel à ces assertions.
Relativement au caractère des maîtresses de maison, il est reconnu qu'il est, en général, fort mauvais. La violence et l'irascibilité 1rs distinguent presque toutes. Autant elles usent de patelinage envers les filles qui font le succès de l'établissement, autant elles se montrent grossières et brutales visà-vis des autres.
D'une mobilité extrême, elles passent brusquement de la douceur à la violence; mais leur douceur n'est qu'affectation et hypocrisie, tandis que, dans leur colère, c'est leur méchanceté naturelle qui éelate.
L'n voisin adiesse-t-il une plainte contre un lupanar, aussitôt la guerre lui est déclarée; les souteneurs de la maison se livrent à mille sévices à son égard; si le plaignant est un commerçant, chaque nuit on barbouillera d'ordures l'enseigne de son magasin ; à tout instant, une pierre, lancée par une main cachée, brisera ses vitres. Il n'aura plus un
moment de repos; sa domestique, sa femme, ses filles seront sans cesse insultées dans la rue.
Môme entre elles, les tenancières cherchent constamment à se nuire et font assaut d'avanies de toutes sortes. Il y a, entre les lupanars du même ordre, des rivalités furieuses. La concurrence est un crime réciproque qui ne se pardonne ni d'un côté ni de l'autre.
Chaque maison cherche à enlever à sa concurrent la fille la plus en vogue. Toutes les intrigues possibles et inimaginables sont mises en œuvre. Il arrive souvent que l'une des tenancières parvient à ses fins. Alors, l'autre entre dans une rage bleue ; elle ne veut pas céder la fille convoitée, elle accuse un chiffre formidable de dettes. Piquée au jeu, la première paie; elle sait qu'elle rentrera en peu de temps dans ses débours. Dès lors, la lutte entre les deux maisons rivales •prend les proportions d'une odyssée.
Tous les voyous, tous les « faiseurs de flanelle », contre lesquels la tenancière dépitée lâchait autrefois ses souteneurs, sont maintenant choyés et bien reçus; on leur paie à boire; on les excite à aller faire du charivari chez la voisine triomphante; on leur sert même des huîtres, à la condition qu'ils iront lancer les coquilles contre le lupanar possesseur de la beauté ravie. Les coquilles d'huîtres sont, en effet, le projectile adopté par les prostituées parisiennes. Toute une nuée de souteneurs, de soldats en goguette, de mauvais sujets payés ad hàc force alors les portes du lupanar rival, bat la tenancière, les femmes qui sont chez elle et surtout celle qu'elle a su détourner à son profit. On a vu quelquesunes de ces dames se mettre à la tète de ces troupes d'assaillants improvisés, en diriger l'attaque, et donner l'exemple dans la distribution des coups.
Les sergents de ville sont alors obligés d'intervenir; mais on comprend combien ces batailles ignobles sont peu faites pour rendre, le quartier habitable aux gens honnêtes, et
combien les ménages d'ouvriers et d'artisans du voisinage ont sujet d'être scandalisés.
Ces scènes immorales, qui se renouvellent à tout propos, sont une des conséquences forcées de la prostitution telle que l'État l'organise.
Une des préoccupations continuelles de toute maîtresse de maison est d'attirer à son lupanar de nouveaux clients.
Beaucoup se livrent à une distribution effrénée de cartes de visite. Les jeunes gens se transmettent les uns aux autres les adresses des maisons de prostitution ou s'y entraînent mutuellement. Les garçons de café, de restaurant ou d'hôtel donnent volontiers les indications qui leur sont demandées à ce sujet : ils offrent aux étrangers de les conduire dans les maisons les plus renommées; les matrones reconnaissent ce service par un pourboire dont la valeur varie de 2 à 5 francs, selon les apparences de générosité du client. Les cochers de fiacre font concurrence aux garçons d'hôtel, et reçoivent, comme eux, des gratifications de la main de la tenancière.
Quant aux cartes de visite, non seulement le? maîtresses de maison les donnent aux jeunes gens qui viennent chez elles, avec prière de les distribuer à leurs amis; mais même plusieurs envoient d'ignobles duègnes qui glissent ces cartes aux étudiants à la sortie des cours publics.
Voici quelques spécimens de ces cartes de visite :