III. — Historiens du XVIII° siècle
Germanes et Pommereul pourraient être rangés sous cette rubrique, encore que leurs préoccupations « philosophiques » et leurs projets de régération économique et sociale nous aient paru appeler le classement que nous avons adopté. Mais voici des historiens qui ne sont qu’historiens et qui, ayant vécu entre 1768 et 1789, ont laissé de cette période un récit de première main :
Abbé Joachim Cambiagi, Istoria del regno di Corsica arricchita di diversi documenti, bolle, annotazioni, ete. (), s. I. (@), 1770-1772, 4 vol. in-4° (ayant chacun une gravure frontispice sur cuivre et un index) :
I (xn1-396 p.), des origines à l'établissement de la maison de Saint-Georges.
IT (vu-348 p.), de Sampiero à la fin du xvrr° siècle.
III (1v-324 p.), la guerre de l'indépendance de 1729 à 1755. Ce tome comporte une belle carte (75 X 48) avec attributs et dessins.
IV (1v-360 p.), Paoli et premières mesures prises par Louis XV,
(1) A, Amerosi, L'Isloria de Cambiagi (dans la Revue de la Corse, janv.-févr. 1920, p. 3-10).
(2) Probablement Florence, dont CamBiaGr est originaire (nous ne savons sur quoi s'appuie M. CoURTILLIER pour nous donner (La Corse et l'opinion publ., p. 48, n.) l'indication de Livourne). C’est de Florence qu'est datée (15 janvier 1770) la dédicace Alla sacra reale Maesta di Federigo III, re di Prussia. Dédicace bizarre, puisque c'est Frédéric II, le Grand Frédéric, qui règne alors en Prusse. S'agit-il d'une faute d'impression ? Mais ii est étrange qu’elle soit reproduite en tête des 4 volumes. Constatons en tous cas que l’abbé Rossi note vers 1778 que la dédicace est faite à Frédéric le Grand,
Le plan primitif de Cambiagi comportait le récit des événements jusqu’à 1798 (1), mais il s'arrête après la Consulte de 1770, dont il transcrit les procès-verbaux, Sans parler de son intérêt pour le; périodes antérieures, c’est pour les événements contemporains une source fondamentale et très sûre, reproduisant — sans grand esprit critique — des documents parfois contradictoires qu’il est facile d'isoler et d'apprécier. On lui a beaucoup reproché la lourdeur de son style : défaut moins sensible dans la partie qui nous intéresse et pour laquelle il paraît s'être vraiment passionné (2),
Signalons pour mémoire :
G.-P. Limperani, /storia della Corsica da Tirreni fin’ al secolo XVIII (6) (Rome, 1779-1780, 2 vol. in-4°).
P.-P. Colonna de Cesari Rocca, Précis de l'histoire de Corse jusqu'à l'an 1766 (Amsterdam, 1784). On y trouvera, sinon des renseignements sur les mœurs et l’avenir de la Corse, du moins un grand nombre de faits concernant quelques vieilles familles de l’île.
Si ces deux ouvrages n’abordent pas la période qui fait l’objet de notre étude, leurs auteurs appartiennent à cette lignée d’historiens que l’annexion de la Corse par la France intéressa, émut même, et qui s’efforcèrent, en contant les malheurs de leur patrie, de tracer un tableau exact de ses ressources matérielles et de ses sentiments patriotiques.
Il convient d’insister sur l’abbé Ambrogio Rossi, dont les Osservazioni storiche sopra la Corsica constituent pour
(1) A, Rossi, Osservazionti storiche, liv, I, oss. 1", $ 9 (Bull. Soc, Sc. hist. Corse, mars-juillet 1906, fase. 303-307, p. 34). CaMBrAGrI devait au moins compléter ses 4 vol. par un appendice (iv, 356) qui ne semble pas avoir été rédigé.
(2) CAMBIAGI avait promis une histoire ecclésiastique de la Corse, qu’il n’a point faite (cf. Mgr DE LA Foara, p. 293).
(3) Elle finit en réalité avec le xvn° siècle, mais on peut y relever de précieuses indications sur l’état économique de la Corse en 1779 (Aleria encore debout mais dans un état pitoyable, etc.), sur les traditions relatives aux premiers temps de l’histoire corse, par ex, à propos de la légende de Sambocuccio.
nous une source de premier ordre. Né à Ajaccio, le 18 avril 1754, d’une famille considérable qui fournit à la France des officiers distingués et dont le nom est associé à la création du régiment Royal Corse, il entra en 1770 dans l'ordre des Capucins, et c’est sous son nom de religieux — Giovan Battista, ou Giambattista — qu’il publia en 1806 et 1808, étant professeur de théologie, deux ouvrages : Il confessore alla pratica… (Livourne) et Memorie storiche sopra il voto della citta d’ÀA jaccio e sacro culto prestato alla Madre di Misericordia, sua special padrona…. (Ajaccio) (M), Déjà en effet il s’intéressait au passé de son pays et, désireux de donner à la Corse l’histoire nationale qui lui manquait, impartiale et complète, il réunit une foule de matériaux dont beaucoup ont aujourd’hui disparu, il put interroger des personnages qui avaient joué un rôle dans les guerres de l'indépendance ou dans les événements politiques dont luimême avait été pendant sa jeunesse (il avait 14 ans en 1768) le témoin oculaire ; il put, sous le Consulat et l’'Empire, se livrer à de fructueuses recherches dans les Archives de Gênes, devenues Archives impériales 2), Enfin, c'est un Corse, amoureux de son île, connaissant à fond l'esprit même de la nation, son caractère, ses mœurs, et il donne à toutes les régions, y compris celles de l’Au-delà des monts, si souvent négligées par les historiens, la place qu'elles peuvent légitimement revendiquer. Vers 1810, il avait achevé les sept premiers livres, mais ne put, faute de souscripteurs, les livrer à l'impression. En septembre 1819, il achevait le 17° volume. Sa mort, survenue l’année suivante, l’empêcha d'écrire le 18° volume qu'il avait annoncé. Depuis quelque temps, sans doute, il avait quitté son ordre pour entrer dans le clergé séculier (d’où son titre d’abbé, qui peut à bon droit nous surprendre), Pour assurer la conser- ‘ation d’un ouvrage aussi considérable et qui lui avait
(1) Ce dernier ouvrage est dédié à Madame Mère.
(2) On trouve à chaque instant dans le texte les six initiales V. F. O. D. A.S, ou V. F. O. D, A. I. Elles signifient : Veder frammenti originali dell archivio segrelo (de Gênes), ou — dell archivio imperiale.
coûté 40 années de travail, il en fit don à la Bibliothèque royale de Paris, et c’est là que demeuraient enfouis (Bibl. nat., fonds italien, 840-856) 17 livres singulièrement précieux, lorsque M. l’abbé Letteron, dont l’infatigable érudition se retrouve à chaque page de l’historiographie insulaire, en commença la publication dans le Bulletin de la Société des Sciences historiques de la Corse (4), De 1895 à 1906, treize volumes ont été successivement publiés : 1° de 1895 à 1897, trois volumes (liv. XII-XIV), de 1769 à 1794 ; — 2° de 1897 à 1902, six volumes (liv. VI-XI), de 1705 à 1769 ; — 3° en 1903 et 1904, trois volumes (liv. XV-XVII), de 1794 à 1813. Restaient donc les cinq premiers livres, dont le premier seul (bibliographie @) et géographie) a été publié en 1906, et dont les quatre autres — des origines jusqu’à l'an 170502" <ônt depuis lors, par les soins de labbé Letteron, prêts pour l'impression. Lorsque la Société des Sciences historiques aura mené à bonne fin la publication des derniers volumes de cette œuvre vraiment monumentale, il faut espérer qu’elle n’oubliera pas de reconnaître la dette essentielle qu’elle a contractée envers son éminent fondateur. En dehors du premier volume, les Osservaziont qui intéressent notre sujet sont groupés dans les livres XI à XIV :
XI (1762-1769). Bull. août-déc. 1902 (22° année, fasc. 260-
XII (1769-1775), mai-août 1895 (15° année, fasc. 173-176), 408 p.
XIII (1776-1788), janv.-mai 1896 (16° année, fasc. 181-185), 416 p.
XIV (1789-1794), janv.-juin 1897 (17° année, fasc. 193-198), 488 D.
Dans ces quatre volumes, aussi bien que dans le reste de l’ouvrage, il n’y a aucune espèce de notes, maïs le texte
(1) L'ordre chronologique n’a pas été suivi, de façon à donner d’abord la période 1769-1789 (qui était la plus ignorée) parallèlement à la publication des procès-verbaux des Etats (cf. plus haut, p. 8H.
(2) Cf. plus haut, p. 5.
a établi avec beaucoup de soin (1) et chaque volume se termine par des tables qui en facilitent le maniement.
On ne s’étonnera pas de nous voir citer au nombre des historiens-sources F.-O. Renucci, dont la Storia di Corsica parut seulement en 1833 (à Bastia, chez Fabiani), en 2 vol. in-8° de 400 et 455 pages. Car il s’agit vraiment pour l’auteur d’une histoire contemporaine dont il a suivi les étapes avec la passion d’un patriote et la clairvoyance d’un historien. Il ne remonte pas au delà de l’année 1729 et s’arrête à 1830. Dans les quatre premiers livres (1° de 1729 à Ponte-Novo ; — 2° de 1769 à 1774 ; — 3° de 1775 à la fin de l'Ancien Régime ; — 4° 1789-1790), il peut nous donner des renseignements de première main que nous chercherions vainement ailleurs. Professeur d’éloquence latine au lycée de Bastia (où il fut suppléé par S. Viale, le célèbre auteur de la Dionomachia), puis, sous la Restauration, principal de cet établissement (alors appelé collège), il fut chargé de faire en 1821 une enquête sur les monuments religieux du département du Golo détruits depuis trente ans ou désaffectés (2), Vers la même époque, il se préoccupait, avec Gregori, Limperani, Pompei, Viale, quelques autres encore, de fonder en Corse un journal uniquement consacré aux questions d’archéologie, d'histoire et d’économie politique (%),