LE BRIGANDAGE. — LA LOI DU RECEL
leurs plaisirs pour le bien du pays. Cette loi resta en vigueur jusqu'en 1869, quand elle fut en partie révoquée, le but ayant été atteint, et la tranquillité publique établie sur des bases solides.
Par la seconde loi, la loi du recel, toute personne recevant, cachant, ou secourant des gens hors la loi ou bandits, devenait^ susceptible d'emprisonnement. Cette loi a été exécutée d'une manière très-singulière, très- draconienne, mais auss très-efflcace. Si un homme tue son ennemi et se réfugie à la montagne, l'autorité de suite saisit et emprisonne les parents et les garde jusqu'à ce qu'il ait été pris ou se soit rendu. Un exemple trèsremarquable de l'application de cette loi eut lieu lors de ma première visite à Ajaccio. Un bandit qui avait tué vingt-sept personnes pendant sa vie, principalement des gendarmes, et qui avait été à la montagne pendant trente ans, avait disparu depuis de longues années. On le croyait en Sardaigne. Un beau jour il reparut dans les environs de Sartène. • Soixante de ses parents et descendants furent de suite saisis et emprisonnés, et ne furent relâchés que quand il devint évident que le vieux bandit avait de nouveau abandonné la Corse.
Quoique des mesures aussi sévères paraissent cruelles au premier abord, elles étaient évidemment nécessaires, et leur application a eu un résultat tout à fait satisfaisant. Elles ont résolu l'énigme. Ces hommes de fer, qui tuaient un ennemi comme un insecte nuisible, qui versaient le sang sans être retenus par aucun sentiment humain ou divin, sont.de tendres pères, fils, frères, maris. Ils ne peu-
vent voir en prison, en permanence, leurs'enfants, leurs parents, leurs frères, leurs sœurs, à cause d'eux. Aussi, ou ils n'assassinent plus, ou ils se livrent à l'autorité et acceptent le châtiment. Dans ce moment il n'y a pas plus de deux ou trois personnes V à la montagne, » Si une telle loi était passée et exécutée en Italie ou en Grèce, on se débarrasserait en peu de temps des vrais bandits qui les infestent. Aux conditions sociales exceptionnelles, il faut des lois exceptionnelles. Dans ces pays on a la folie de vouloir soumettre les bandits a des jurés tirés de la population civile, et l'on obtient avec grande peine une condamnation,- par suite de l'intimidation exercée sur le juré par les amis des coupables.
L'application rigide de la loi du recel frappe à sa racine une des causes principales qui entretiennent cet état antisocial. Bien loin d'être tarée pour avoir un membre « à la montagne » , la famille d'un paysan en tirait honneur et avantage. A partir de ce moment, la famille avait des alliés qui les protégeaient, et les aidaient dans leurs querelles, dans leurs luttes. Ils fournissaient des provisions, de la poudre et des avis, et de l'autre côté ils recevaient l'aide et la protection de leurs parents bandits, et de leurs compagnons. L'emprisonnement des parents privait ainsi le bandit du secours indispensable qu'il en recevait, et ne lui laissait que la sympathie des emprisonnés, si môme il ne les transformait en adversaires.
Un fait singulier dans l'histoire de ces hommes « hors la loi, » c'est leur amour pour le sol natal.
LE BRIGANDAGE. — UNE SURPRISE. 4o Ils pouvaient facilement traverser le détroit qui sépare la Corse de la Sardaigne et s'y réfugier, ou passer en Italie ; mais l'amour de la patrie était trop fort. Ils préféraient rester de longues années dans les forêts, dans les montagnes, être poursuivis tous les jours comme des bêtes fauves, sans espoir de pardon, avec la certitude d'être pris tôt ou tard, que de se réfugier dans un autre pays.
Un commandant de gendarmerie que je connus à Ajaccio en 1862, un brave et franc militaire, me dit qu'il avait été dix ans en Corse, et qu'il avait pendant tout ce temps livré une guerre incessante aux bandits. Il me donna des détails très-intéressants sur cette guerre des montagnes qu'il leur avait faite. Il avait plusieurs centaines d'bommes sous ses ordres, tous jeunes, robustes, et brisés à la fatigue et au danger. Ses attaques étaient surtout conduites par des marches nocturnes, de trente, quarante ou cinquante kilomètres, qui le mettaient à même de surprendre ses ennemis, toujours aux aguets.
Je lui exprimai ma surprise qu'il fût encore en vie, qu'il n'eût pas été tué, à la mode de Corse, après une lutte si longue, si acharnée, après avoir envoyé tant d'hommes à la mort, à l'échafaud et aux galères. Il me répondit que l'explication du fait, était qu'il avait toujours traité les bandits comme des adversaires loyaux. Il leur avait fflit une guerre honorable. Il les avait combattus loyalement, comme il aurait combattu un ennemi militaire. 11 les avait surpris et les avait exterminés quand il le pouvait, mais jamais à l'aide de la tra-
hison qu'il méprisait et rejettait. Ils étaient si convaincus, ajouta- t-il, de son honneur, que si le soir même il écrivait aux chefs du petit nombre qui restait, leur donnant un rendez -vous à Ajaccio, ils quitteraient sans un moment d'hésitation leur retraite, et viendraient le voir dans la ville même.
Un incident de la vie pleine de péripéties du digne commandant mérite d'être raconté. Depuis longtemps il poursuivait un bandit renommé, qui avait tué plusieurs personnes et était à la montagne depuis plusieurs années, échappant à toute poursuite. A la fin, il apprit qu'il dormait toutes les nuits dans une caverne située dans un endroit très- sauvage et retiré, au sommet d'une montagne. Par une marche de nuit il environna la caverne avec cent cinquante hommes, et, certain de la présence du bandit, le somma de se rendre. Sa réponse fut un coup de fusil qui tua un de ses hommes. Il se décida alors à l'enfumer, et commença à amasser des broussailles devant la caverne. Mais avant que ce projet ne fût à moitié accompli, encore deux des assiégeants tombèrent frappés à mort par leur adversaire. Pour ne plus sacrifier de vies, le commandant se décida à l'affamer, sachant qu'il avait peu de vivres et d'eau avec lui. Il forma donc un double cordon autour de la caverne qui n'avait qu'une sortie, et attendit.
L'attente dura deux jours et deux nuits. Pendant ce temps les gendarmes restèrent aux aguets, le fusil à la main. La troisième nuit, vers le matin, la faim et le désespoir l'emportèrent, et le bandit fit un bond hors de la caverne, espérant s'échapper
LE BRIGANDAGfE. — SYMPATHIE POPULAIRE. 47
dans les broussailles. Vingt coups de fusils partirent à la fois, et il tomba mort, mais pas avant d'avoir eu le temps de viser un des assiégeants et de l'avoir tué. Ainsi la destruction de cet homme coûta quatre vies précieuses ! Cet événement dramatique avait eu lieu quelques années auparavant.
Il était facile de voir que le digne commandant était plein d'ardeur dans sa vie aventureuse et qu'il l'aimait. C'était la guerre en petit ; ses yeux s'animaient pendant qu'il me parlait, qu'il me racontait les longues marches de nuit, les embuscades, les surprises, les manœuvres, qui constituent, en grande partie, cette guerre des montagnes. Sans aucun doute le mouvement, l'entrain, l'incertitude de ces espèces de campagnes ont un grand charme, pour les organisations avides d'aventures.
Il est toujours très-difficile de se saisir d'un coupable qui a pour lui la sympathie et l'aide de toute une population, et cela dans tous les pays possibles. Ainsi tout dernièrement dans un pays tranquille et civiHsé comme l'Irlande, oii il n'y a pas de forêts primitives, pas de montagnes couvertes de neige éternelle, un vieil assassin a éludé la poursuite d'une police nombreuse et active pendant deux ans; à la fin il est mort de maladie, dans son lit. A chaque moment on découvrait où il était, où il avait été, mais avec l'appui et le secours des paysans il échappait toujours à ceux qui le poursuivaient.
Les faits qui précèdent me semblent expliquer suffisamment l'état arriéré de la Corse quant à son développement matériel. C'est l'histoire des montagnes de l'Écosse (Highlands) il y a cent cinquante
ans, celle d'une population montagnarde, guerrière et querelleuse, se battant toujours, soit entre eux, soit contre leurs voisins, et apprenant ainsi à regarder le travail manuel comme dérogatoire à leur dignité. Cet état social s'explique encore plus facilement quand les besoins matériels de la vie sont minimes, que la population est peu nombreuse, le climat doux et le sol assez fertile pour produire sans effort tout ce. qui est nécessaire à la vie.
Les mesures rigoureuses adoptées par le gouvernement, ont produit toutefois des résultats tout à fait satisfaisants dans toute la Corse. L'état social du pays entier est devenu tel que la sécurité et la confiance existent partout, au lieu de l'insécurité et de la crainte. On peut donc s'attendre à voir les ressources naturelles du pays se développer rapidement. Les forêts corses contiennent des bois de construction aussi précieux que ceux qui sont importés des pays les plus éloignés, ses vins sont bons, abondants, à des prix raisonnables, et ses produits minéraux considérables: plomb, fer, cuivre, etc. L'île est entourée d'une bonne route, et d'autres pénètrent dans l'intérieur dans plusieurs directions. En même temps des communications fréquentes existent entre ses principaux ports, Bastia, Calvi, Ajaccio, et la teiTe ferme française et italienne. Il ne fout que du capital et l'esprit d'entreprise pour développer les richesses du pays, et tous les deux viendront sans aucun douté.
En Sardaigne, pays pliis éloigné/unccinquantaine de compagnies exploitent déjà les minéraux et les forêts, et un fchemin de fer la sillonne du nord ali