LE MÉDECIN-POËTE
quoique invalide. Pendant tout ce voyage je compris que la position et la mission de mon ami en Corse sont toutes les deux honorables. Elles portent avec elles leur récompense, et font compensation aux travaux et aux inquiétudes inséparables de notre profession difficile.
Nous nous arrêtâmes pour déjeuner à une petite auberge, où l'on nous reçut plutôt en amis qu'en voyageurs. Nous eûmes ici encore des malades avoir tant avant qu'après le repas. Comme nous nous mettions à table, un homme pâle, maigre, .à teint basané, d'à peu près trente-cinq ans, entra, et me fut présenté comme un confrère; il exerçait sa profession dans les villages du voisinage. Il avait reçu ses grades à une Université italienne, sa toilette était peu soignée, sa chevelure, sa barbe, en désordre, et cependant tout en lui indiquait une nature cultivée, intellectuelle, raffinée. Pendant que le docteur voyait ses malades, mon nouvel ami et moi nous nous assîmes sur un arbre abattu' au bord de la route et nous parlâmes de beaucoup de choses. Il me sembla que ses idées médicales é(aient théoriquement un peu visionnaires, mais qu'il avait des connaissances pratiques solides et variées. Puis il se révéla à moi comme poëte, passionnément attaché à la Corse, son pays natal. Son esprit et sa parole débordaient en idées poétiques et patriotiques sur les montagnes, les vallées, les habitants et le climat de la Corse. Une demi-heure se passa rapidement et je fus fâché de dire adieu au médecin de village corse, poëte, patriote et homme de science.
J'ai souvent, depuis ce jour, médité- sur la vie de ce confrère, rempli de science, de savoir, de poésie, de pensées poétiques et patriotiques, et cependant passant ses jours et ses nuits au milieu d'une population de pauvres paysans ignorants ; leur consacrant sa vie. J'ai vu des morceaux de vers, de petits poëmes de lui, pleins de cœur, de charme et de naïveté. Peut-être, toutefois, il est plus heureux, vivant au milieu des beautés alpestres de son pays natal, qu'il apprécie si bien, et possédant l'affection et la confiance des montagnards ses malades que bien de grands médecins des grandes villes.