AJACCIO. — LA COLONIE ÉTRANGÈRE
alors manquait de médecin étranger. Il y alla, y passa un hiver et fut charmé de la localité et de son climat. De retour en Allemagne, il y fît, avec beaucoup de succès, la propagande du pays qu'il avait adopté. Du reste, la Corse était déjà connue de ses compatriotes par une traduction allemande de mon ouvrage de climatologie. Un grand nombre d'entre eux y vinrent en 1868-69, et Ajaccio semblait en voie d'être adoptée comme une station hivernale par les médecins allemands les plus en renom quand vint la guerre désastreuse de 1870-71. Le docteur Bierman et ses malades allemands furent forcés d'abandonner Ajaccio, et le courant de l'émigration allemande ainsi interrompu s'est dirigé ailleurs. D'après le docteur Bierman, ses compatriotes se trouvaient très-bien en Corse, et ne se plaignaient pas comme le font les Anglais et les Américains. Probablement qu'en Allemagne la vie est moins luxueuse qu'en Angleterre et aux États-Unis ; aussi les Allemands sont plus faciles à satisfaire.
Quant aux premiers, que je connais bien, ils ne seront contents, ou à moitié contents, que quand de grands hôtels permettront de faire venir tout ce qu'il y a de mieux du continent, ou que des boutiques de provisions « à la Chevet )» seront ouvertes et leur permettront d'avoir du beurre de Milan, des poulardes, des chapons de Bresse, du mouton de pré-salé, du filet de bœuf, des jambons d'York, et hoc genus omne. Il faut ajouter qu'ils seront tout disposés à acheter et à payer ces articles de consommation. En attendant, ils se plaindront de ce qu'il n'y a" rien à manger, et quand le mo-
ment désiré sera arrivé, ils se plaindront de ce que la; vie est aussi chère à Ajaccio qu'à Nice et partout ailleurs, mais ils resteront, au lieu de s'en aller comme ils le font à présent.
A Ajaccio, il y a une très-bonne et très-aimable société, tant corse que française. Ainsi il y a le préfet, centre de tout ce qui se fait dans le monde comme il faut, les juges, les magistrats, les officiers de la garnison, les ingénieurs , les hauts employés, et beaucoup d'anciennes familles corses. Tous ceux avec lesquels j'ai été en rapport m'ont semblé imbus de sentiments d'une extrême bienveillance pour les visiteurs tant nationaux qu'étrangers, et désireux de leur être utile. Pour combler la mesure, il y a un opéra italien pendant l'hiver , et une troupe italienne toujours assez bonne, comme dans presque toutes les petites villes de l'Italie. L'abonnement et les prix d'entrée sont très-raisonnables, minimes, même selon notre point de vue.
Après avoir enuméré tous les avantages naturels et autres que présente Ajaccio, j'ajouterai qu'il y règne, en outre, un charme mystérieux qui vous saisit à votre arrivée et vous domine tout le temps que vous y êtes ; Ajaccio est la patrie du grand Napoléon. C'est à Ajaccio qu'il naquit en 1769, et c'est là qu'il passa son enfance et sa première jeunesse jusqu'à l'âge de quinze ans, quand il entra à l'École militaire de Brienne. Il y revenait tous les ans passer ses vacances au sein de sa famille, et fut mêlé à tous leurs entretiens patriotiques, à toutes leurs inimitiés de famille « à la Corse », jusqu'à ce