UNE AVENTURE DE DILIGENCE
de Iront; celui du centre était un grand et vigoureux étalon. Comme nous arrivions à la plaine, rendu furieux par la voix du conducteur et par la course précipitée qu'il venait de faire, il se précipita tout à coup sur un des chevaux à côté de lui, comme un loup sur un chevreuil, inséra ses dents de chaque côté de l'épine dorsale, et le mordit si sauvagement que le sang jaillit des deux côtés sur la route. Le pauvre cheval, ainsi attaqué à l'improviste, se leva sur son train de derrière et se jeta à droite et à gauche, essayant d'échapper à son ennemi. Pendant cette lutte, la diligence fut entraînée dans tous les sens, à droite et à gauche, en avant, en arrière, et finalement vers un précipice sur le hord de la route. Nous y aurions certainement été précipités, si nous ne fussions parvenus à descendre de la voiture et à maintenir les chevaux, avec l'aide du conducteur, un brave vieux soldat. Le cocher, n'ayant pas son fouet, était tout à fait impuissant. Les deux autres chevaux montraient une frayeur si grande de l'étalon, que nous eûmes beaucoup de peine à atteindre le relais.
A notre retour, quelques jours plus tard, le même cocher nous attendait, mais dans l'intervalle j'avais appris qu'il jouissait d'une très-mauvaise réputation à Vico ; qu'il était ivrogne, colère, méchant, et la terreur du pays. Chaque jour il mettait la diligence qu'il conduisait en péril, mais il était si redouté à cause de sa violence, que personne n'osait se plaindre, crainte de s'en faire un ennemi. Moi et mes amis, toutefois, nous refusâmes de nous laisser conduire par lui, et nous l'obligeâmes
à céder sa place — il était déjà sur son siège — au cocher qui nous avait conduits de Vico à Ajaccio.
De retour à Ajaccio, je fis ma plainte aux autorités, et, pour y donner plus de poids, j'envoyai un double au bureau central à Bastia. J'avoue que cela fait, moi et mes amis nous ne fûmes pas fâchés de quitter Ajaccio le lendemain, craignant que nous n'eussions encouru la vendette corse, et pensant qu'il valait mieux prendre la fuite le plus tôt possible. Je dois ajouter que c'est le seul cas dans lequel j'ai eu à me plaindre des cochers ou des conducteurs pendant tous mes voyages en Corse. Notre aventure fut tout à fait accidentelle et exceptionnelle, car je les ai toujours trouvés avenants et secourables, en un mot, tout ce qu'il y a de plus aimable. Quoique audacieux, ils m'ont toujours paru prudents et soigneux de la sécurité de leurs voyageurs.