UNE COURSE A LA MONTAGNE
gens se réunirent pour former une escorte, tous bien montés sur de petits chevaux corses. Une de ces dames, amazone consommée , accoutumée à suivre en Angleterre son père et ses frères à la course au renard, habituée à sauter les haies et les barrières de deux mètres de haut, étonna tout le monde par sa hardiesse. Montée sur un petit cheval de montagne, vigoureux et alerte, habillée d'une garibaldine rouge et d'une longue jupe improvisée, elle prit les devants et les garda toute la journée, pendant une course de cinquante kilomètres, montant et descendant presque au galop les sentiers les plus escarpés. Elle rentra, toutefois, au logis sans malencontre, admirée et fêtée de tous. Plusieurs de ses cavaliers furent moins heureux et furent désarçonnés, sans qu'aucun résultat grave ne s'ensuivît.
Après avoir quitté Evisa, la route, récemment terminée, passe, comme nous l'avons dit, à travers la forêt primitive, qui descend presque jusqu'à la mer, et à Calvi elle rejoint la route littorale de Bastia, que j'ai déjà décrite. Dans ce parcours, elle monte et descend des arêtes granitiques, d'une grande dimension, aux vallées sauvages mais admirables de beauté naturelle. Les forêts qui la bordent communiquent avec les grandes forêts de l'île, peu ou point exploitées jusqu'à présent faute de routes. Les plus grands et les plus beaux arbres qu'on y trouve sont le pin larix, qui a souvent quarante mètres d'élévation et trois mètres ou plus de circonférence à la base du tronc. Ces arbres magnifiques poussent leurs racines dans les crevasses des rochers les plus durs, croissent avec
une vigueur surprenante, et s'élèvent droits comme des flèches, vers le ciel. Le voyageur trouve, dans ces montagnes boisées, des sites innombrables qui unissent aux beautés sauvages et alpestres de la Suisse, le silence, l'isolement des forêts primitives de l'Amérique (Marmocchi).
En route pour Vico, nous eûmes une aventure de diligence qui vaut peut-être la peine d'être racontée. Arrivés au relais au sommet de la montagne , après avoir quitté Ajaccio, nous primes, comme cocher, un jeune homme à moitié ivre , h l'aspect sauvage, qui ne nous plut nullement. Monté sur le siège, il s'aperçut qu'il avait oublié son fouet, et sans s'inquiéter de cette omission grave, il partit à grandes guides. Nous descendions une route de plusieurs kilomètres de longueur, qui serpentait sur les flancs de la montagne ; peu à peu les chevaux accélérèrent leur course, et au lieu de les retenir, il les animait de plus en plus par des cris perçants, par des gestes désordonnés ; la lourde diligence volait sur la route. En vain nous essayâmes de le calmer, de lui persuader de" modérer la rapidité eff"rayante de sa course; il était trop excité lui-même pour écouter la raison et la prudence, et nous continuâmes à descendre au grand galop,' tournant les angles aigus de la route avec un balancement qui chaque fois menaçait de nous faire chavirer. Il était évident qu'il ne pouvait plus arrêter ses chevaux, même s'il l'avait voulu, de sorte que nous le laissâmes tranquille, nous résignant à notre sort.
Les chevaux étaient au nombre de trois, attelés-