VEGETATION DES ROCHERS
comme celui de La Corse, la présence d'arbres el d'arbustes vigoureux sur des rochers presque nus, brûlés par le soleil pendant un été de six mois, s'explique facilement. On voit des racines nombreuses, longues de plusieurs mètres, descendre dan? les sables, les grès et même dans les rochers, par des crevasses, des fêlures imperceptibles à l'œil ; quelquefois elles ont l'air de percer les rochers euxmêmes. G'estainsi sans doute qu'elles trouvent l'humidité qui leur est nécessaire pendant les grandes chaleurs.
Nous voyons les mêmes faits de nutrition végétale se produire en France, en Angleterre, dans les terrains sablonneux récemment ouverts par les tranchées de chemin de fer. Les racines de la Pteris aquilina, la fougère la plus commune, celles du genêt y pénètrent à plusieurs mètres de profondeur pour trouver la fraîcheur, l'humidité. Je dirai même qu'il en est plus ou moins ainsi avec presque toutes les plantes qui croissent naturellement sur des terrains sablonneux. Elles ont presque toutes des racines pivotantes , ou pénétrantes , qui descendent dans la terre très-profondément pour chercher l'humidité et la nourriture. Les racines des arbres dans ces terrains rampent à la surface à une grande distance du tronc, comme les pins, ou s'enfoncent à une grande profondeur dans le sable, pour trouver de l'eau, comme le palmier du désert' Même dans le désert de Sahara, on ne voit des palmiers qu'autant qu'il y a de l'eau ou de l'humidité sous le sable, et que leurs racines peuvent l'atteindre.
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En Corse, il y a des pluies presque tropicales au printemps et en automne, qui pénètrent profondément dans la terre et dans les fentes et crevasses des rochers, de manière à fournir un réservoir d'humidité à ces plantes pendant les plus grandes chaleurs de l'été. Dans les pays oîi il ne pleut pas du tout, dans lesquels ces réservoirs souterrains d'humidité ne peuvent s'établir dans la saison des pluies, comme dans quelques parties du Pérou, il n'y a aucune végétation spontanée.
Dans un climat comme celui de la Méditerranée, oii souvent il n'y a pas de pluies d'avril à septembre et octobre, il faut des pluies abondantes en hiver pour que les. moissons puissent prospérer, pour que les vergers puissent produire des fruits, et pour que les arbres forestiers et les buissons puissent rester florissants. Quand en Corse et dans les régions méditerranéennes en général, les pluies d'hiver font défaut, ou ne sont pas assez abondantes, l'eau ne pénètre pas assez profondément dans la terre, de sorte que les oliviers , les orangers et les arbres fruitiers en général vivent, mais produisent peu ou point de fruits, à moins d'irrigation artificielle.
Lors de cette visite je trouvai, dans toute la Corse, une grande inquiétude causée par les pluies trop rares de l'hiver précédent. On me dit partout que, si la pluie ne tombait pas avant la fin du mois,^ et on ne pouvait pas compter sur la pluie au mois d'avril, les moissons seraient sérieusement compromises. Quoiqu'un huitième de l'île soit encore couvert de forêts primitives, on se demande partout si l'on n'a pas déjà trop déboisé les flancs des monta-
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giies dans les endroits accessibles. Le déboisement des montagnes, et même celui des plaines, est reconnu par toutes les autorités compétentes , en France, avoir été la cause principale des sécheresses désastreuses qui depuis quelque temps régnent dans le Midi, ainsi que des inondations constantes qui ravagent les vallées oh coulent de grandes rivières. Le gouvernement s'occupe activement de cette question, et l'on exporte tous les ans d'Ajaccio des centaines de sacs de graines du noble Pinus laricius, pour les semer sur les montagnes du midi de la France.
Au mois d'avril, en Corse, surtout dans les régions granitiques, scbistiques ou sablonneuses, le bord des routes est émaillé des fleurs du cyclamen blanc et pourpre. Gomme je l'ai déjà dit, ces fleurs charmantes sont aussi abondan tes dans les terrains qui leur sont propres, que les pâquerettes chez nous. Elles sont surtoutcommunes dans les endroits plantés de châtaigniers, dont le terreau semble leur convenir en tous points. Mais on les trouve aussi abondamment dans les crevasses des roches granitiques et scbistiques. En essayant de déterrer quelques bulbes avec mon couteau, je trouvai qu'ils étaient si profondément situés que ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que je pus les atteindre. Dans nos cultures on a 1 habitude de mettre les bulbes de cyclamens à la surface du pot, mais ce procédé n'est évidemment pas le meilleur. La nature les couvre chaque année d'une nouvelle couche de feuilles mortes, et peu à peu ils se trouvent à plusieurs centimètres au-dessous de la surface, en-
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sevelis sous le terreau ainsi forme chaque année.
Peu de temps après avoir quitté Ajaccio, nous traversâmes la rivière Gravone, qui reçoit toutes les eaux de la vallée de ce nom, et à l'embouchure de laquelle se trouve Ajaccio. Dans la vallée suivante, nous traversâmes la rivière Prunelli, ainsi qu'un village appelé Sarrola et dans la troisième, la rivière Taravo. Dans la quatrième nous passâmes le bo.urg d'Olmeto ainsi que le petit port de Propriano, au fond du golfe de Valinco. Propriano dessert toutes ces contrées, étant en communication avec Ajaccio au moyen d'un bateau à vapeur hebdomadaire. Puis la route traverse la rivière Tavaria, monte le flanc d'une arête granitique à une hauteur de 150 mètres, et arrive à la ville de Sartène.
Les contre-forts montagneux et granitiques, en descendant à la mer, forment entre eux, comme je l'ai expliqué, les vallées au fond desquelles coulent les rivières que je viens de nommer. Ces contreforts se terminent par des promontoires qui vont se perdre dans les profondeurs de la mer. Les promontoires forment, de cette sorte, des golfes qui se succèdent tout le long delà côte occidentale de la Corse. C'est ainsi que nous trouvons, en allant du nord au sud, les golfes de Calvi, de Galeria, de PortOj'de Sagone, d'Ajaccio, de Valinco et de Ventilegne.
Les rivières, quoique décorées du nom de fleuves dans les cartes de géographie, ne sont guère que des torrents, grossis en hiver et au printemps par la pluie et la fonte des neiges, de manière à former à cette époque de petits cours d'eau assez respectables. Sartène, à 83 kilomètres sud-est d'Ajaccio ,
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est vraiment une petite ville, avec auberges et boutiques. Elle a une population de 4,000 âmes. Elle est située à 15 kilomètres de la mer, qu'on ne voit pas du flanc de la montagne, quoique la vue soit très-étendue et très- belle; c'est une vue de vallées et de montagnes. Dans les siècles passés, Sartène était presque toujours, comme Corté, entre les mains du parti national, et elle est encore aujourd'hui habitée par un grand nombre des plus anciennes familles de la Corse. Étant essentiellement Corses, les habitants de Sartène étaient autrefois renommés pour avoir poussé à un extrême •degré les animosités de famille ; s'ils n'étaient pas en lutte avec l'étranger ils étaient presque toujours en lutte entr'eux.
Sartène est évidemment une petite ville prospère, car' elle contient un grand nombre de belles maisons modernes, construites, comme à Corté, sur la mode de Paris, avec cinq ou six étages, et divisées en appartements. Comme je l'ai avancé en parlant de Corté, de telles constructions, me semblent une erreur d'architecture dans un climat chaud comme celui de la Corse.
J'avais reçu et accepté une invitation de M, Giacomoni alors maire de Santa-Lucia di Tallano, bourg situé dans la montagne au nord-est de Sartène, et célèbre dans toute la Corse pour ses vignobles et son vin. Le lendemain de mon arrivée M. Giacomino vint me chercher de bonne heure, nous déjeunâmes ensemble et puis nous partîmes dans une carriole légère avec deux petits chevaux corses, alertes, vifs et fringants. Santa-Lucia est au
haut de la vallée de la Tavaria, à 20 kilomètres de la mer. Pour y arriver il fallut donc descendre la grande route, par laquelle nous étions arrivés la veille en diligence, jusqu'au pont sur la rivière, ce que nous fimes à grandes guides; puis nous prîmes une autre route qui remonte la vallée sur ses bords. La rivière, qui avait de 12 à 1-4 mètres de large, était gracieuse, charmante, et coulait lentement dans une petite plaine au fond de la vallée.
De chaque côté il y avait des prairies couvertes d'un épais gazon et émaillées de fleurs, et sur les bords des bouleaux épars, se penchant sur les eaux. On se serait cru dans un coin de la Normandie, et je pouvais à peine ajouter foi à mon compagnon quand il me dit que cette région souriante était si malsaine, si meurtrière en été que, passé le mois de juin, personne ne pouvait y travailler ou y demeurer sans risquer sa vie. Il me dit que quelques années auparavant des agriculteurs du continent voyant cette vallée comme nous la voyions, calme, souriante, sans marais, marécages ou eaux mortes, trouvant le sol végétal excellent et profond, et la valeur vénale minime, y achetèrent une assez grande propriété. Se moquant des idées et des craintes de leurs amis corses, qu'ils croyaient imaginaires, ils bâtirent une maison et commencèrent à cultiver la terre de même qu'en France. Comme on le leur avait prédit, ils gagnèrent la fièvre, et au bout de deux ans ils étaient morts! Dans un pays que l'on ne connaît pas, il est toujours prudent d'écouter et d'accepter l'expérience locale des indigènes.
UN BERGER CORSE. i31
Quand nous fûmes arrivés à une élévation de 150 mètres par le baromètre, M. Giacomoni me montra un moulin sur le^ bord de la rivière et me dit : nous sommes sortis maintenant de la région de la malaria ; cette maison peut être habitée toute l'année.
Une petite aventure de voyage nous arriva ici, que je mentionne comme indication du caractère national. Un accroc se fit au harnais et nous descendîmes tous les deux pour l'arranger. Profitant d'un moment de liberté, les chevaux partirent au grand galop, nous laissant au beau milieu de la route, au grand chagrin de mon hôte. Il fallut toutefois prendre notre parti, et continuer la route à pied, avec une course de 12 kilomètres en vue, par un soleil ardent. Il n'y avait pas longtemps ' que nous marchions sur la route poudreuse quand nous rencontrâmes, venant à nous, deux bergers montés sur des petits chevaux de montagne à longs poils. Mon ami, qui ne semblait pas apprécier la promenade autant que moi, leur demanda de nous céder leurs montures, ce qu'ils firent de trèsbonne grâce. Ainsi équipés nous continuâmes la route, les bergers marchant à pied à côté de nous et M. Giacomoni causant avec eux en patois. A une demi-heure de là nous trouvâmes la voiture et les chevaux entre les mains d'un paysan. Ni l'une ni les autres n'avaient souffert. Arrivés au grand galop à une montée assez rude ils avaient ralenti^'le pas, et le paysan voyant l'équipage sans maître l'avait arrêté. En descendant de cheval je remerciai les bergers et leur offris une bonne main Un
des deux la repoussca doucement en souriant, et me dit : « Non, Monsieur, un Corse n'accepte pas de rétribution pour un petit service rendu. Si vous m'otfriez 50 mille francs, vous pourriez peut-être me tenter, mais je n'ai pas besoin de cinq francs, j'aime mieux recevoir vos remercîments. » A un raisonnement aussi gracieux et aussi serré il n'y avait rien à répondre.
Peu à peu la route devint plus montagneuse, et la petite rivière prit de plus en plus l'allure d'un torrent alpestre, bouillonnant contre les rochers et frétillant sur les pierres qui jonchaient son lit. De chaque côté de la vallée, une bonne culture et la fertilité marquaient notre progression. A la fln, après une course de quatre heures, nous arrivâmes à notre destination, et je fus très-gracieusement et très- cordialement reçu par les membres de la famille. Je restai plusieurs jours avec eux, admis, à ma grande satisfaction, dans leur intimité, écoutant avec intérêt l'histoire des annales de ce petit village perdu dans les montagnes de la Corse. Aucun d'eux n'était jamais sorti de son île natale, et la plupart ne connaissaient ni Bastia ni Ajaccio; c'était trop loin. Pour les jeunes demoiselles, Sartène était la grande ville, où elles avaient été en pension et où elles allaient étudier les modes et faire leurs emplettes. Mon ami, le maire de Santa- Lucia et moi nous allions chaque jour faire des courses à cheval ou à pied dans les environs, ou causer sur la place publique du village avec une petite réunion de vieux soldats. Ils avaient servi dans l'armée française, et étaient revenus passer leurs