DE SARTÈNE A BONIFACIO
par l'addition d'alcool. Le premier empereur Napoléon et sa famille l'affectionnaient beaucoup et le buvaient aux Tuileries. Ils le faisaient venir de la propriété de M. Giacomoni.La qualité de ce vin s'améliore notablement avec l'âge, et au bout de quelques années de bouteille il devient un vin fm de premier choix. Ces vins ainsi que la plupart des produits agricoles de ce beau pays, sont écoulés par le port de Propriano situé à l'extrémité de la vallée, à l'embouchure de la rivière Taveria.
Revenu à Sartène je louai une petite carriole pour me conduire à Bonifacio, distant de 53 kilomètres. Nous partîmes le matin à huit heures par un temps magnifique. Le pays entre Sartène et Bonifacio me parut presque sans culture et inhabité, abandonné pour ainsi dire, mais d'une beauté sauvage et radieuse. La route, qui est très-bonne, monte et descend des arêtes granitiques comme plus au nord, mais ces arêtes sont peu élevées, et expirent avant d'arriver à la mer. Tantôt la route s'approche de la mer, tantôt elle s'en éloigne, évidemment pour éviter des ascensions pénibles. Nous avions toujours en vue, à l'est, la grande chaîne montagneuse centrale s'abaissant rapidement à mesure que nous descendions au midi. Le terrain était sablonneux et émaillé des fleurs propres à cette formation géologique. A mesure que nous avançionsil me semblait reconnaître autour de nous l'action de convulsions volcaniques, dans les anciennes époques géologiques, ainsi que celle de l'époque glaciale dans des temps récents. Les montagnes et les rochers granitiques étaient déplacés,
tordus, brisés, dans toute espèce de direction, et au milieu de ce désordre des couches granitiques on voyait une foule de blocs, les uns petits, les autres énormes, épars, répandus sur le sôl, dans une confusion extrême. 11 me semble que les hautes montagnes du centre de la Corse doivent avoir été couvertes de glaciers, à l'époque glaciale, qu'ici, à leur extrémité sud , il a dû y avoir une moraine et que le glacier doit y avoir laissé tomber les blocs qu'il portait à sa surface, comme cela se voit en Suisse de nos jours. A la fm, la chaîne centrale cessa, et on ne vit plus qu'un amas confus de ces blocs, dont quelques-uns semblaient avoir été déposés sur des blocs plus grands, comme ou déposerait, à la main, un pain sur une table.
Nous nous arrêtâmes, au milieu du jour, pendant deux heures, à un hangar au bord de la route oîi l'on gardait les chevaux pour la diligence. C'était au beau milieu de l'amas de blocs granitiques de toutes formes, de toutes dimensions, et je pus les examiner avec soin. Aucune autre explication géologique que celle que j'ai avancée ne peut rendre compte, il me semble, de leur présence.
A quelque dislance de Bonifacio, la chaîne granitique s'éteint et des roches calcaires reparaissent. D'après les géologues, toutefois, ce n'est pas une formation secondaire comme dans le nord et l'est de la Corse, mais une formation tertiaire, qui forme l'extrémité sud de l île, et se retrouve en Sardaigne, à Porto Torres et à Sassari. On approche Bonifacio par une plaine assise sur cette formation géologique.
UN PAYS SÀNS HABITANTS. ià'
Dans ce parcours de 53 kilomètres, qui nous prit toute une journée, nous n'avions pas traversé ou vu un seul village, à peine une habitation, et nous ne rencontrâmes pas une seule voiture, pas six piétons. Le pays semblait désert, malgré l'existence de la belle route sur laquelle nous cheminions. On me dit que les plaines que nous voyions de temps en temps au bord de la mer, étaient trèsmalsaines quoiqu'assez fertiles. Divers^ cours d'eau descendent de la montagne, plutôt des torrents que des rivières. Ce sont eux, probablement, qui sont cause de l'insalubrité qui semble éloigner les cultivateurs.
11 y aurait, peut-être, un moyen de rendre salubres les plaines basses de la Corse et de la Méditerranée en général, les plaines situées à l'embouchure des rivières. Ce serait d'y planter l'eucalyptus, cet arbre précieux que l'Australie nous a donné. Il paraît avoir le don d'assainir les plaines basses et marécageuses, probablement par suite de sa végétation merveilleusement rapide. Il doit ainsi drainer les terrains dans lesquels il est planté. Le bois qu'il fournit, aussi, étant dur et propre aux constructions, la plantation de cet arbre fournirait des produits importants, et donnerait de la valeur à beaucoup de terrains qui maintenant en ont peu ou point. En Algérie, à Oran et ailleurs, on a déjà obtenu des résultats très-heureux à la suite de telles plantations. Il est rustique dans les climats dans lesquels le thermomètre ne descend l'hiver qu'à deux ou trois degrés au-dessous de zéro. Il vient admirablement sur la rivière de Gènes.