‹ La Corse et la Sardigne [electronic resource]Chapitre 76 sur 102 · LA MADALENA · texte numérisé non relu

LA MADALENA

fois-ci le but du voyage était plus lointain, et après avoir débarqué les lettres et les passagers nous partîmes pour la Sardaigne.

Les bateaux à vapeur longent la côte orientale de la Corse jusqu'au détroit de Bonifacio, et je passai la soirée, jusqu'au coucher du soleil, assis sur le pont, regardant des plages et des montagnes bien connues. C'était un beau clair de lune, et la mer frémissante, argentée par ses rayons, rappelait l'hémistiche charmant de Virgile :

« . . . . Splendet tremulo sub lumine pontus. »

La nuit fut paisible, il n'y eut ni cris ni gémissements à bord pour troubler notre sommeil ; personne ne s'avisa d'être même indisposé. Quand l'arrêt de la machine nous réveilla le lendemain, vers six heures du matin, et que nous montâmes sur le pont, nous étions amarrés vis-à-vis de la ville et de l'île de la Madalena. Cette île rocheuse forme une partie d'un archipel de petites îles qui occupe l'extrémité orientale du détroit de Bonifacio, à moitié chemin entre la Corse et la Sardaigne. Elle a un bon port, et se trouve tellement protégée par les autres îles que nous avions l'air d'être dans un lac environné de rochers et de montagnes. Cette position donne une physionomie tout à fait pittoresque à la petite ville, construite sur le versant sud d'une colline et descendant par une pente douce à la mer. Les petites maisons à tin ou deux étages, et l'humble église, groupées au bord de la mer, avec un arrière-fond de montagnes et de rochers gris,

164 LA SARDÂIGNE.

presque dénués de végétation, produisent un efl'et charmant, rehaussé, dans notre cas, par la fraîcheur de la matinée, et par l'éclat lumineux du soleil levant dans un climat méridional.

Nous débarquâmes une foule de choses dans des chaloupes qui vinrent du rivage, des Uts en fer, des parapets en fer, des meubles, de grands miroirs, des ballots de denrées coloniales, des spiritueux et beaucoup d'autres objets, prouvant que la civilisation moderne a pénétré jusque dans ce^ îles éloignées et peu connues. Du reste la petite Madalena, par suite de sa position et de son port, est une espèce de centre commercial pour ces régions, et surtout pour la partie nord-est de la Sardaigne. Caprera était à quelques kilomètres seulement de distance. On nous montra la maison de Garibaldi, très en évidence; mais cette fois-ci encore je ne pus m'arrêter malgré mon désir de lui rendre vi- site.

Après u,n arrêt d'une heure nous partîmes de nouveau. Bientôt notre bateau sortit de l'espèce de lac maritime au fond duquel se trouve la Madalena, pour entrer dans la partie la plus large du détroit, passant devant le petit rocher, surmonté d'une grande croix, sur lequel se perdit la Sémillante en 18S6 avec tout l'équipage, 2,500' hommes 1 Le capitaine du bord, un vieux marin génois, me parla longuement de ce sinistre. Il me dit que le commandant de la Sémillante était un bon officier, un marin expérimenté, mais qu'il ne connaissait pas ces parages, et que les dangers en étaient tellement nombreux qu'il y avait une imprudence extrême à

LE DÉTROIT DE BONIFACIO. — PORTO TORRES. 165 s'y aventurer avec un grand navire par un mauvais temps.

Quant à lui, ayant navigué mille fois dans le détroit par tous les temps possibles, jour et nuit, et cela pendant quarante années, il aurait pu, probablement, tirer le bâtiment d'affaire. Cependant par le temps affreux qu'il faisait cette nuit, il ne l'aurait pas essayé, mais aurait cherché un abri sur la côte; car il y a plusieurs abris de ce genre pour ceux qui connaissent bien le détroit. Cette nuit même il avait manqué perdre son navire en pleine mer entre Cagliari et Naples. Ce fut une des nuits les plus terribles qu'il eût jamais connues. — Pauvres soldats!

En nous éloignant du petit îlot, si funeste à un noble navire et à tant de vies précieuses, nous entrâmes en pleine mer, ayant la Corse au nord, la Sardaigne au sud, la mer à l'ouest et le golfe d'Asinara au sud-ouest. Nous nous dirigions vers l'extrémité sud-ouest de ce golfe et nous arrivâmes à Porto Torres à une heure.

Notre entrée dans le port fut assez longtemps barrée par un grand bâtiment français qui embarquait de petits chevaux sardes, et dont le capitaine ne sembla faire aucune attention à nous.

Il continua cette occupation intéressante comme si' nous n'eussions pas été là, et nous eûmes le plaisir de voir beaucoup de jeunes chevaux, hélés à bord, se livrant dans les airs à des mouvements frénétiques sous l'influence d'une terreur mortelle. A la fin notre capitaine, jusqu'à ce moment doux et aimable autant que possible, se courrouça pour tout de bon, et se livra à un accès d'indignation

LA SARDÂIGNE.

méridionale difficile à décrire. Ses yeux lancèrent des éclairs, ses cheveux se hérissèrent, et sa bouche se borda d'écume. En outre, il se répandit en un torrent d'invectives, d'injures, de vociférations qui furent pour nous une très-bonne leçon d'italien. A la fin il prévalut, le bâtiment français, objet de son courroux, se déplaça lentement, et cet obstacle enlevé, notre entrée se fit en triomphe.

Ainsi finit le voyage de Livourne à Porto Torres, à travers le détroit si redouté de Bonifacio, qui, grâce à ma prudence au départ, et au beau temps, fut une vraie partie de plaisir.

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