HABITANTS. — ÉTAT SOCIAL
pées par des parents ou des dépendants de mon » hôte, lui-môme natif d'Osilio. Dans la chambre principale, celle d'entrée, on voyait le foyer do-, mestique, et un petit nombre d'ustensiles culinaires, tandis que dans les angles il y avait, le plus souvent, un grand tas de blé retenu par des claies hautes de deux ou trois mètres.
Cet aperçu de l'économie domestique des maisons d'Osilio pouvait donner une idée, me dit mon ami, de la vie intérieure des Sardes dans toute l'île. Ils avaient des brebis dont ils buvaient le lait et mangeaient la chair, et avec la laine desquelles ils se tissaient un drap un peu grossier mais chaud, presque toujours teint en noir. Ils cultivaient du blé et l'emmagasinaient dans leurs demeures en automne, le réduisant en farine entre deux pierres, à la manière antique, au fur et à mesure qu'ils en avaient besoin. Leurs vignes leur donnaient un vin . fort et généreux^ leurs oliviers de l'huile, leurs figuiers des figues. De la sorte ils se suffisaient à eux-mêmes, et comme tous sont plus bu moins propriétaires, il n'y a guère que les infirmes et les fainéants qui sont dans le besoin. C'est la vie primitive qui se continue encore ainsi dans les coins reculés , dans les pays montagneux de l'Europe méridionale, ainsi que dans les îles de la Méditerranée.
La Sardaigne, comme la Corse, a été exposée de tout temps à l'invasion des peuples qui ont ravagé et occupé, l'un après l'autre, les rives et les îles du bassin méditerranéen, et cela depuis le temps des Grecs, des ' Carthaginois et des Romains. Mais les
m SAHDAIGNE.
montagnes étant moins inaccessibles, et peut-être la population moins guerrière que celle de la Corse, la Sardaigne a ét^ souvent subjuguée en totalité. Les hautes montagnes, toutefois, ont toujours offert un refuge aux patriotes les plus indomptés, auxquels s'adjoignaient naturellement, les esprits inquiets des villes, et les gens hors la loi par suite delà «vendetta» ; car la vendetta existe comme en Corse, mais à un moindre degré.
Dans ces montagnes, il y a toujours eu, ainsi, des corps francs, dont les membres quoique décorés du nom de brigands sont bien loin d'avoir été ou d'être des scélérats de bas étage, du vrai gibier de potence, comme en Italie et comme en Sicile. Ces brigands, plus ou moins politiques et généreux, tendent toutefois à disparaître, et le petit nombre qui existe encore, n'ayant aucune raison politique d'être, se rapproche de plus en plus, de leurs confrères de la terre ferme. Ils n'ont pas appris, cependant, à faire des prisonniers, et à demander des rançons, comme le font encore les voleurs de grands chemins de la France et de l'Angleterre.
Du point le plus élevé d'Osilio, la vue est charmante, s'étendant sur une partie de la plage nçrdouest delà Sardaigne et sur le détroit de Bonifacio, avec les montagnes de la Corse sur l'extrême horizon au nord-est. Dans toute cette partie de la Sardaigne, la province de Gallura, il y a des paysages enchanteurs, de belles vallées, des collines et des montagnes boisées, de charmantes petites rivières. Telles sont la vallée de la Liscia au nord-est, et les collines et les forêts du Tempio, au centre de la
VALLÉE DE LA LISCIA. — LE TEMPIO. d91
province. L'embouchure de la Liscia est presque visà-vis de Bonifacio et le détroit n'y a que quinze kilomètres de large,
' Un voyageur, bon cavalier, qui ne craindrait pas de rester deux ou trois jours en selle, et se trouverait disposé à accepter pour la nuit le logis qu'il trouve, pourrait passer le détroit en barque, venant delà Corse, et puis traverser tout ce beau pays à cheval avec un guide. Dans ce cas, il faudrait prendre des provisions avec soi, et en qualité de voyageur on n'aurait rien à craindre de la part des brigands, si toutefois il s'en trouve encore.
On me montra à Osilio une modeste maison consacrée à un cerc e littéraire. Dans la salle de lecture,il y avait des journaux et des cartes géographiques sur le mur. C'est un pas vers la civilisation moderne.
Cette excursion dans une bourgade sarde me sembla soulever un coin du rideau qui cache l'antiquité dans les pays du midi de l'Europe. Grâce à sa position centrale et élevée, 0.silio a dû exister depuis des milliers d'années, avec ses maisons de pierre, ses terres fertiles, son beau climat, malgré la malaria. Il y a deux ou trois mille ans, la vie matérielle devait y êti^e presque la même qu'aujourd'hui.