‹ La Corse et la Sardigne [electronic resource]Chapitre 84 sur 102 · SASSARI. — JARDIN PUBLIC · texte numérisé non relu

SASSARI. — JARDIN PUBLIC

300 kilomètres plus au midi, mais mon jardin est protégé par des montagnes, se dirigeant est et ouest, contre les vents du Nord en hiver, tandis que Sassari est exposé à ces mêmes vents Dans ce jardin, on me montra avec orgueil deux pauvres palmiers, bien nus, bien misérables, avec quelques feuilles terminales. Evidemment ils luttaient pour vivre. D'un autre côté, les aloès et les yucca, ainsi que les opuntia ou figues de Barbarie, en haie, étaient superbes, ce qui indique une grande chaleur d'été.

Je dois ajouter que dans les environs de SaSsari, il y a des vallées bien abritées, bien protégées contre les vents, oii l'on trouve toute la végétation du Midi, de vieux oliviers séculaires et des orangers qui mûrissent leurs fruits. Pourtant les habitants de Sassari n'ont pas l'air de se fier à leurs propres vergers quant à ce fruit, car les oranges que je vis exposées en vente dans la ville venaient toutes, me dit-on, des vergers de Milis près d'Oristano, dont nous parlerons plus tard.

La ville elle-même est assez bien bâtie et propre, et les rues plus spacieuses que dans la plupart des petites villes de l'Italie. Au rez-de-chaussée des plus belles maisons je trouvai dans les coins, des réservoirs pour les immondices, architecturalement construits, qui parlent d'une civilisation passée. Il faut espérer que quelques années feront disparaître ces traces d'ignorance hygiénique, de barbarisme antique.

Mon hôte me conduisit à l'Opéra, un assez joli petit théâtre. On donna un opéra de Rossini d'une

manière vraiment très-satisfaisante. La prima donna était une Anglaise qui chantait depuis deux années en Sardaigne. Elle avait une voix sympathique et juste, elle était jolie et excitait l'enthousiasme. L'auditoire était tout à fait bien, et de très-bonne tenue. N'eût-ce été la physionomie méridionale de ceux qui occupaient les loges et les stalles, on aurait pu se croire dans un petit théâtre de bonne compagnie à Paris.

Le 22 avril, je fis une excursion à Osilio, une petite ville à 16 kilomètres de Sassari, à 400 mètres audessus de la mer. Le temps était superbe, le ciel pur, le soleil radieux, l'air frais. En sortant de la ville on trouve d'assez beaux oliviers occupant le sol calcaire sur lequel elle est située. C'est sur les terrains calcaires surtout que l'on trouve l'olivier, qui disparaît sur les terrains granitiques et basaltiques. Avec les oliviers, il y avait des pêchers et des amandiers en feuilles, avec le- fruit déjà grand, et de dix jours en avance sur ceux de la Toscane que je venais de quitter. Les fèves mûrissaient, les poiriers étaient en fleur, le blé avait plusieurs centimètres, les coquelicots, l'ail, le taraxacum ou pissenlit, les euphorbes, le lin, la buglosse, le pellitoire, les soucis, le géranium sauvage, le mouron, le plantain, l'oxalis, la moutarde, les mauves, le lierre, le chrysanthème des moissons, la mûre sauvage, le grand chardon bigarré du Midi, émaillaient la terre. Comme couleur locale aussi on voyait çà et là des haies épaisses, de deux mètres de haut, formées d'opuntia.

Après quelques kilomètres de parcours nous sor-

OSILIO. — VÉGÉTATION. 18'

lîmes de la région calcaire pour entrer dans la région volcanique ou basai tique sur le bord de laquelle Osilio est située. Peu à peu les lierres, les oliviers et les arbres à fruits disparurent pour faire place au pinus pinea, au pin maritime, à l'asphodèle, à la férule, aux fougères (pteris aquilina). En même temps apparurent des chênes sans feuilles et des ormes avec des feuilles commençantes ; les avoines cultivées étaient en fleur. En somme, sans protection contre le Nord, exposée par conséquent à des vents froids, la végétation superficielle me parut à peu près dix jours en avance sur celle de Spezzia, sans doute par suite de la plus grande puissance du soleil, dans un pays à deux degrés plus au midi.

Chaque année, dans mes voyages du printemps, dans la Méditerranée, je remarque le même fait, quelle que soit la région que j'étudie. La végétation herbacée ou superficielle estbeaucoup plus avancée que celle des arbres, c'est-à-dire que celle des terrains plus profonds dans lesquels pénètrent les racines des grands arbres. Ainsi, les plantes herbacées, les fleurs exposées au soleil sont, le plus souvent , six semaines ou même deux mois en avance sur le nord de la France et de l'Angleterre ; tandis que les arbres n'ont guère que trois semaines d'avance, et cela même sur les rives méridio- • nales de la Méditerranée. Ainsi, lors de ce même voyage, après avoir parcouru la Sardaigne, je passai à Tunis, et là, le 8 mai, à dix kilomètres de la mer, à côté du palais d'été duBey « leBardo » je trouvai un grand verger de noyers bien portants sans une seule feuille !

L'explication de ce retard se trouve sans doute dans le fait, que dans les pays dans lesquels la puissance solaire est plus grande que dans le Nord, au printemps, la surface de la terre se trouve tellement échauffée par ses rayons qu'une végétation rapide et hâtive a lieu; tandis que plus profondément, où sont les racines des arbres, il faut plus de temps pour que la chaleur solaire puisse faire sentir son influence. Il faut faire aussi la part de la nature des arbres et des plantes en général, qui ont une ten« dance à se développer et à fleurir à une époque donnée, même en dehors des conditions atmosphériques. Je citerai à l'appui les plantes de l'hémisphère austral qui fleurissent chez nous l'hiver, comme d'habitude,, si nous les pro tégeons contre le froid.

OsiUo est une petite ville de trois mille âmes, qui par sa position élevée est à l'abri de l'insalubrité estivale des plaines, et peut être habitée toute l'année. Elle existe depuis les temps antiques et a dû être un lieu d'asile autrefois, étant facile à défendre. On y voit encore les ruines d'un château fort. Les rues sont assez spacieuses et propres, bordées par des maisons presque toutes à un étage, avec une large porte d'entrée, qui le plus souvent sert de fenêtre à la chambre principale. Beaucoup d'enfants frais et roses jouaient dans les rues, et aux portes de la plupart des maisons étaient assises des femmes bien faites et bien portantes, filant la laine de leurs troupeaux, tandis que d'autres la tissaient sur des métiers antiques, dans l'intérieur. Je visitai avec beaucoup d'intérêt plusieurs de ces maisons occu-

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