DE SASSARI A ORISTANO
vait à Oristano le lendemain à2 P M, après vingt heures de marche. Je l'adoptai à mon grand regret, car le coupé de la diligence était petit, mal rembourré, et le voyage fut très -fatigant. J'aurais mieux aimé prendre une voiture, et m'arrêter à mi-chemin pour la nuit, à un grand village appelé Macomer; mais il y avait la question des brigands à considérer.
Mes amis à Sassari me dirent que la route était tout à fait sûre, qu'il n'y avait nul danger pour les voyageurs, mais j'appris que la diligence était accompagnée par deux gendarmes à cheval, et il me sembla plus prudent de me confier à leur aimable surveillance et protection. Cette prépaution avait été prise, me dit-on, parce que quelques mois auparavant la diligence avait été arrêtée par des brigands, et débarrassée d'une assez forte somme d'or qu'elle transportait à Oristano, au su de ces messieurs. Du reste on me raconta que si jamais dans mon voyage en Sardaigne j'étais arrêté par des brigands, ce qui était très-peu probable, je n'aurais qu'à leur donner ce que j'avais sur moi, qu'ils seraient très-gentils et me laisseraient partir trèspoliment; ce qui était du reste très-encourageant.
La nuit était très-belle, une vraie nuit d'été du Nord, quoique nous ne fussions que vers la fm d'avril. En quittant Sassari nous commençâmes bientôt à monter, et passant à travers un pays accidenté, montagneux, nous arrivâmes à des plaines schistiques, qui occupent le centre de cette partie de l'île, d'abord le « Campod'Ozieri ensuite «l'Altipiano délia Campeda » ou haute plaine de Gampeda.
LA SÂRDAIGNE.
La lune, qui avait illuminé la mer lors de notre voyage ,en venant de la terre ferme, était encore presque dans son plein, et jetait des flots de lumière, douce et argentée, sur les collines et les montagnes, laissant les vallées dans une demi-obscurité. Le pays que nous traversions semblait presque inculte; on ne voyait de traces de culture que dans le voisinage de deux ou trois villages, dans le genre d'Osilio, mais beaucoup plus petits, que nous traversions, et où nous changions de chevaux.
Vue sous la transparente clarté de la belle lune du Midi, la nature s'otTrait sous un aspect sauvage mais enchanteur. Pas de grandes montagnes mais des collines, des crêtes schistiques, de petits ravins, des vallées, des plaines pierreuses se succédant dans une pénombre plus ou moins prononcée. Sur la cime de ces crêtes, sur les hauteurs, la lumière que donnait la lune, se promenant à travers un ciel presque sans nuages, était assez forte pour que l'on pût distinguer les arbres et même les arbustes les uns des autres. Derrière nous dans la plaine, devant nous dans les ravins obscurs, à vingt mètres de distance, trottaient les deux gendarmes, qui nous escortaient et qui nous protégeaient. Leur présence n'était pas sans un certain charme, donnant l'idée d'un danger caché, mystérieux, et nous reportant aux siècles passés, quand même chez nous les voitures publiques voyageaient souvent avec une pareille escorte. Les histoires de voleurs de grand chemin, si chères à la jeunesse, revenaient involontairement à l'esprit, et nous nous surprenions à chercher des yeux aux coius de la route, dans les