DE SASSARI A ORISTANO
endroits obscurs, le brigand classique, à la Fra Diavolo, son fusil à la main.
J'avais mis quelque argent dans ma poche, décidé à lâchement céder, à ne pas me défendre, et à donner de bonne grâce tout ce que j'avais sur moi, en cas de mauvaise rencontre.
Il n'en fut rien toutefois, et vers quatre heures les premières lueurs du jour commencèrent â poindre au nord-est. Peu après le soleil se leva, apparaissant au faîte des montagnes éloignées, et faisant pâlir la lumière de la lune et des étoiles, qui avaient guidé notre route pendant la nuit. En peu de minutes, souriant, radieux, il quitta les montagnes et s'élança dans le ciel pour y poursuivre sa course journalière, répandant des flots de lumière sur toute la campagne, monts, vallées, plaines.
Nous étions encore dans la plaine élevée de Gampeda, à une hauteur de onze cents mètres. Cette plaine et les montagnes qui en forment la limite, du sud-ouest au nord-est, séparent les cours d'eau de l'île. Au nord les cours d'eau se dirigent vers le golfe d'Asinara, ou vers la mer Tyrrhénienne, tandis qu'au sud ils se dirigent au sud-est ou au sudouest. La végétation de cette plaine est celle des terrains sablonneux, schistiques, granitiques. Ainsi nous vîmes en profusion l'asphodèle, la férule, la pteris aquilina ou fougère commune, déjà à trente centimètres au-dessus du sol, des chônes-liége, des ilex, le lentisque, le cytise, le cyste ou rose des roches, non encore fleuri, le genêt à épines, réglantier en pleine floraison, la mûre sauvage, l'érica mediterranea, l'arbutus. Ce sont les mômes
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plantes qui composent l'admirable maquis de la Corse ; mais sur ces plaines élevées et ravagées par les vents elles ne présentaient pas la végétation florissante et gracieuse de ce pays. Quand nous arrivâmes à Macomer il faisait déjà grand jour.
Macomer est un grand village, ou une petite ville, de deux mille habitants, à l'extrémité sud-est de la grande plaine de Campeda, et ressemble en tout à Osilio. Les maisons sont en pierres rustiques et à un étage, et les rues sont assez espacées. Son élévation rend Macomer saine et habitable toute l'année. Dans le voisinage nous vîmes de la culture, des'blés, des avoines, du lin, et des arbres fruitiers : figuiers, poiriers et oliviers.
En quittant Macomer la route commence h descendre vers le Gampidano de Milis, ou plaine de Milis. Près de la route nous vîmes plusieurs a nurhags )) ou monuments sépulcraux, qui existent en si grand nombre dans la Sardaigne, et qui ont exercé l'ingénuité des savants. Ce sont de grandes constructions de pierres rudes, non travaillées, rangées horizontalement, de dimensions colossales, de formes irrégulières, ou en pyramides tronquées. Elles ont toutes une ou plusieurs chambres mterieures et une petite ouverture latérale, basse elles ont de dix à vingt mètres d'élévation sur dix ou trente de diamètre.
On croit que ces édifices sont des monuments sépulcraux construits par les Phéniciens, dont on trouve des traces multipliées dans la Sardaigne. , Ils sont encore très-nombreux dans l'île, car il y en a au moins trois mille, quoique beaucoup aient été
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détruits pour utiliser les pierres dont ils sont composés. On ne trouve des constructions semblables dans les régions méditerranéennes que dans les îles Baléares. Les antiquaires les assimilent aux vieilles tours rondes que l'on voit dans l'Irlande et dans les' îles Orkney et Shetland, au nord de l'Écosse.
Peu à peu on arrive, en suivant une direction sud-ouest, à une plaine presque au niveau de la mer, celle dans laquelle coule la rivière Tirso, la plus grande de la Sardaigne. On passe le fleuve, comme on l'appelle, qui à cette saison roule vers la mer une masse assez considérable d'eau, et on entre dans la ville d'Oristano à quelques centaines de mètres plus loin.
Le sol de cette plaine alluviale, souvent inondée l'hiver par le Tirso et ses affluents, est fertile, et une étendue assez considérable est cultivée en céréales, en fèves, en lin, ou laissée en pâturage. On me dit qu'en Sardaigne on a peu ou point l'habitude de fumer les terres, même celles qui sont labourées, mais que si on les laisse en friche une année sur trois, les bonnes terres produisent abondamment. L'habitude est de semer le blé une année, puis la seconde des fèves, des pois, du lin ou de la luzerne, et la troisième on laisse reposer. Toutefois, avec ce système, le rendement est inférieur de beaucoup à celui de nos terres du Nord bien fumées, malgré la lumière et la chaleur du soleil du Midi.
Dans toute cette plainé'' basse, les routes, les sentiers, et môme les propriétés, sont bordés de
haies épaisses d'opuntia ou figue de Barbarie. Elles donnent au pays un caractère très-oriental, tropical même, et rappellent les descriptions du Mexique. Ces haies ont de deux à trois mètres de large, et de trois à quatre de haut, et forment une barrière tout à fait impénétrable, tant pour les hommes que pour les bestiaux. Au milieu de ces haies croissent une foule de plantes sauvages, parmi lesquelles je remarquai la clématite et la mûre sauvage. Cette dernière surtout entrelaçait ses rameaux épineux dans toutes les directions, et se développait avec tant de vigueur que parfois elle semblait sur le point d'étouffer son ami méridional dans ses étreintes multipliées et vigoureuses.
L'opuntia exceptée, il n'y avait aucune trace à Oristano, ou dans son voisinage, de végétation soustropicale, et le printemps ne me sembla pas plus avancé à Oristano le 26 avril qu'à Sassari le 22. Les vents froids se précipitent évidemment du nord au sud en hiver, à travers les hautes plaines du centre, et refroidissent sa température comme ils refroidissent celle de Sassari. Ainsi la température d'hiver à Oristano, à en juger par la végétation, doit être inférieure à celle de la Rivière de Gênes, ou à celle delà côte orientale et sud de l'Espagne.
La ville d'Oristano,la plus considérable du centre de l'île, population 4,500 h., est située à un kilomètre ou deux du golfe d'Oristano, une grande baie protégée. Au nord et au sud d'Oristano se trouvent une série de grands étangs d'eau douce, très-poissonneux, et la plaine elle-même au sud est marécageuse pendant une grande partie de l'année. Aussi