CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
Saint-Florent est le point le plus rapproché des côtes de France. Ce serait par conséquent une annexe de Toulon, et les vaisseaux rassemblés dans ces deux ports se rallieraient en peu d’heures et combineraient sans peine leurs évolutions.
S’agirait-il d’opérer un débarquement en Italie , une flotte, quittant le soir les parages de Saint-Florent, peut se trouver le lendemain , avant la pointe du jour, à Gènes, à Livourne, etc., etc.
On a pu objecter pendant longtemps l’insalubrité des environs de Saint-Florent, contre laquelle luttait avec des forces inégales une population robuste, intelligente et laborieuse. Cette objection tend chaque jour à disparaître. Déjà des travaux d’essai , qui ont été couronnés du succès le plus complet , ont soustrait une partie des habitants à l’influence délétère des miasmes qu’exhalent les marais environnants. De légers sacrifices suffiraient pour terminer les travaux commencés.
Nous insistons donc pour la création d’un port et d’un arsenal militaires à Saint-Florent. Aux considérations que nous avons développées s’en joignent deux autres non moins puissantes.
Toutes les fois qu’une guerre a éclaté, surtout avec une puissance maritime , la Corse a été l’objet de la convoitise de l’étranger, parce que, placée pour ainsi dire en vedette sur la Méditerranée, elle peut à son gré protéger ou entraver les relations commerciales. Ces relations vont être étendues par le percement de l’isthme de Suez , et le rôle de la Corse grandira par une conséquence logique.
Si elle est jamais menacée , on peut compter pour
la défendre sur le patriotisme dont ses habitants ont fourni tant de preuves ; mais ce patriotisme suffirait-il? Aucun port n’a de défense capable de résister au feu d’un vaisseau de ligne.
Certes nous sommes loin d’appeler sur notre patrie les désastres de la guerre ; mais nous nous souvenons involontairement de ce vieil axiome : Si vis pacem, para bellum.
L’abandon dans lequel on a laissé les côtes de la Corse nous afflige et nous inquiète.
Nous nous rappelons qu’en 1849 la Grande-Bretagne, qui dispose d’innombrables vaisseaux et qui compte des millions d’hommes sous sa domination , vola des sommes énormes pour fortifier son littoral, parce que, sans motifs valables, elle appréhendait une attaque de la part de la France.
La Corse, nous le disons à regret, n’est pas à l’abri d’un coup de main. 11 importe de prévenir une agression plus ou moins lointaine, de se tenir prêt à toute éventualité, et c’est pour cela que la formation d’un arsenal militaire à Saint-Florent nous semble d’une utilité générale.
La seconde considération qui nous frappe , c’est la facilité relative de la réalisation. Les autres ports , y compris Toulon, sont forcés de s’approvisionner au loin, tandis que la Corse fournirait tous les matériaux nécessaires. Elle les répartit aujourd’hui entre les différents chantiers militaires du continent, auxquels elle expédie les bois de ses forêts et le fer de ses usines. Si un port militaire s’établissait à Saint-Florent, ces produits seraient mis en œuvre sur place. On trouverait à peu de distance du rivage des bordages, des
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME, mâts pour la construction des plus beaux vaisseaux. Des richesses qui restent inexploitées seraient employées sans déplacement, sans frais de transport pour ainsi dire, et procureraient par conséquent à l’État de notables économies.
Dans une question qui se rattache si essentiellement aux intérêts généraux les plus élevés , il est à peine permis de s’occuper des intérêts secondaires de localité. Nous ferons remarquer toutefois que l’arsenal militaire proposé serait un des moyens les plus efficaces d’accroître le bien-être de la population indigène.
Telles sont les réflexions que nous avons cru devoir présenter sur l’établissement de l’arsenal militaire de Saint-Florent. Nous nous conformons aux vœux réitérés du conseil géuéral, et nous espérons qu’elles seront favorablement accueillies. Les ministres de la marine ont répondu jusqu’à ce jour que Toulon suffisait aux exigences du service. Nous avons démontré le contraire, et nous pensons qu’il ne serait pas digne de la prévoyance du gouvernement d’attendre, pour agir, de graves événements qui, malgré la paix dont nous jouissons, peuvent se produire d’un moment à l’autre.