‹ La Corse et son avenirChapitre 35 sur 256 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

» affaires, ils volent au secours de ceux qui combati> tent. A défaut d’autres traits, ils se servent de pierres. » Les femmes accourent aussi ; elles secourent leurs ■» époux, leurs frères, leurs parents, leur apportent » des armes, leur fournissent des traits pendant le v combat. On en voit même souvent, ainsi que des » prêtres , prendre part à l’action. »

Toutes les villes principales que nous allons décrire dans ce chapitre ont subi une heureuse transformation, grâce à la population ilottante de continentaux distingués qui ont transporté tous les raffinements d’une civilisation avancée au milieu des plus âpres habitudes et des plus anciennes coutumes.

Mais tandis que les villes du littoral se rapprochent de plus en plus du continent par les manières, par les allures , par les idées, par les tendances, par l’instruction et le costume, beaucoup de pays de l’intérieur, relégués au milieu de l’aspérité des montagnes, vivent encore dans l’isolement le plus complet, et professent toujours avec respect un culte particulier pour les antiques mœurs et les vieilles croyances.

L’homme de la ville s’est dépouillé peu à peu, et comme par enchantement , au souffle de la civilisation, de tous les vieux préjugés les plus enracinés et les plus • funestes à son avenir, à sa grandeur ; mais l’homme des montagnes, fidèle aux principes qui lui sont transmis, éloigné de tout contact avec les gens civilisés, vivant dans une profonde solitude, a suivi d’un œil indifférent toutes les révolutions morales de l’esprit humain, trouvant le bonheur et la félicité là où les autres ne voient qu’un état de choses déplorable sous plusieurs points de vue.

Cependant, quoique certaines habitudes de cette partie de la population de l’île soient regrettables et malheureuses dans leurs conséquences , elles offrent un spectacle fort intéressant pour le penseur qui les observe, pour l’artiste qui les contemple, et pour l’amateur blasé qu’elles distraient un instant de la monotonie que la civilisation a répandue sur les mœurs sociales.

« Le paysan corse, dit Robiquet, n’est point un » homme grossier; scs loisirs, dont nous avons vu les » inconvénients, lui permettent de donner beaucoup » de temps à la réflexion et à la conversation , et comme » il a une intelligence vive, qu’il se trouve très-rappro- » ché , par sa condition , des principaux habitants de n son village, qu’il est ordinairement recherché de r> quelques-uns d’entre eux, et n’est dépendant de per- » sonne , il a beaucoup plus d’idées que nos paysans du » continent. Il énonce avec facilité et liberté , souvent « même avec une sorte d’éloquence; ce qui a fait dire » aussi, peut-être, qu’ils sont nés avocats. »

« Enfin , dit Mérimée , sa susceptibilité et sa passion » proverbiale pour la vengeance ne sont-elles pas les » conséquences de son excessive vanité, qui, même chez » les plus grands hommes, dégénère en une ostentation r> ridicule ? Qu’on se rappelle la robe de satin et la court ronne de lauriers de Napoléon. » ( Voyage en Corse, Rapport au ministre de l’intérieur.)

On a beaucoup décrié et on décrie beaucoup trop encore la passion du Corse pour la vengeance (vendetta). Certains écrivains, qui se sont plu à faire un tableau des mœurs de la Corse , ont représenté notre pays sous les images les plus fausses et les plus injustes. Bien des gens se figurent qu’en Corse on tue pour les

CHAPITRE TROISIÈME, motifs les plus futiles. C’est une erreur. L’esprit de vengeance chez nous, ils auraient dû le reconnaître, ne dérive point d’une âme féroce, avide de sang humain ; il a pris simplement sa source dans un long déni de justice qui, sous le gouvernement génois, en détournant le glaive de la loi, rendit illusoire la vindicte publique et nécessaires les vengeances privées. Si le Corse est passionné pour la vengeance, sa sensibilité pour les bienfaits ne lui a jamais fait défaut.

D’ailleurs, qu’on ne confonde point le bandit corse avec le brigand continental, car ce serait une grande injustice.

« Quant aux voleurs, dit Alexandre Dumas, on n’en » entend pas parler ; des bandits à foison, oui : mais il » ne faut pas confondre les uns avec les autres. Allez a sans crainte à Ajaccio, à Bastia, une bourse pleine d’or a suspendue à l’arçon de votre selle , et vous aurez traa versé toute l’île sans avoir couru l’ombre d’un dan- « ger; mais n’allez pas d’Accana à Levaco, si vous avez a un ennemi qui vous ait déclaré la vendetta. » ( Les Deux frères corses.)

En effet, l’un a conservé encore intacts certains sentiments d’honneur et de dignité, tandis que l’autre, descendu dans l’opprobre , salit tous les jours sa vie par des forfaits ignominieux , s’arme contre le faible pour mieux l’affaibir, contre l’innocent par instinct de perversité ou de cruauté , contre le riche par esprit de cupidité, de rapine et de vol : tel est l’assassin du continent, mais tel n’est point le bandit corse. Celui-ci, d’une nature impressionnable, d’une susceptibilité trop ardente, esclave de l’honneur, est honnête avant tout; il poursuit , avec une constance qui lient du prodige ,

LA CORSE ET SOX AVEXIR.

au péril de ses jours, ses ennemis et ceux de sa famille (et sont considérés comme tels ceux qui ont cherché à le déshonorer devant la société); mais le sentiment de la générosité ne le quitte jamais. 11 lue et il préfère la mort plutôt que de se vouer au pillage ; il a faim , et il n’arrête pas le passant, préférant tendre la main pour demander l’aumône. 11 assassine de sang-froid l’adversaire dont il médite la mort, et il est plein de douceur et de politesse envers l’étranger.

« Generalmente , dice Limperani , questa nazione ha » il cuore buono. Sono umani, amante dei forestieri, » e dcl l’ospitalita. Sono di buonissima fcde, quanto » fieri conlro i loro nemici , altreltanto sinceri amici » diloro amici. »

Enfin, jamais nos cours d'assises n’ont eu à juger des bandes de faussaires ou de spoliateurs qui, par leur personnel, leur organisation, l’étendue de leurs opérations, rappellent ces vastes associations que se plaît à créer et à faire mouvoir l’imagination des romanciers modernes. Jamais, disons-nous, le Corse n’a été voleur; mais que l’on soit bandit corse ou continental, la société frappe et a raison de frapper, car le crime , quel que soit le mobile qui guide la main homicide, n’est jamais excusable, et mérite châtiment.

Nous extrayons du compte général de l’administration de la justice criminelle en Corse, pendant l’année 1854, le passage suivant :

« Sire,

» Les départements de la Seine et de la Corse sont » encore en 1854, comme les années précédentes, en » première ligne pour le nombre proportionnel élevé

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