‹ La corvée des HamelChapitre 2 sur 7 · LA · texte numérisé non relu

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Le silence tomba entre les deux hommes.

Charles étaij dads la quarantaine, grand, un peu, voèté, gris aux tempes. Il fumait, debout, les mains passées sous les bretelles de cuir.

—Siméon, dit enfin Charles, j'ai à te parler. Tu sais que ton orme est vieux et pourri. La dernière tempête a encore jeté une grosse branche sur ma remise !

—Tu veux m'en faire coûter ? dit Siméon en secouant sur son pied la cendre de sa pipe.

— Non, Siméon, c’est pas pour l’argent, mais la branche a failli tuer un de mes petits gars. Quelque beau jour cet arbre-là nous tombera sur la tête !

—1l est encore solide ! Il est vieux, quoi !

Un arbre ça perd des branches comme nous autres nous perdons des cheveux. On ne meurt pas de ça ! Nous serons tous les deux dans la terre avant lui !

Charles hocha la tête.

—Écoute, Siméon, on en parlait sur le perr( de l’église dimanche, et dans le rang de la Pet. Rivière, tout le monde pense comme moi : tu devrais le couper avant qu’il ari.ve un malheur.

—Le couper !

En disant ces mots le vieillard avait retiré sa pipe et restait là, en arrêt, les yeux agrandis devant cette conj: ture à laquelle il n'avait jamais songé.

—Oui, continua Charles, faudra que tu te décides. J'ai vu un avocat, on peut t’obliger. Mais nous sommes de bons voisins, n'est-ce pas ? Et alors...

Effrayé d’en avoir tant dit, Charles Paradis tourna sur ses talons et rentra chez lui à grands pas, tandis que Siméon, attcrré, les pieds dans l'herbe, regardait son arbre dont la cime bruissante s’enténébrait peu à peu.

Cette nuit-là, il ne dormit pas. Marie, comme bien l’on pense, avait tout entendu, et le lendemain, ce fut dans la vieille demeure sans enfant comme une menace de mort planant sur un fils unique. L’homme s’endimancha, attela le blond sur la belle voiture, et descendit au petit trot vers Québec. Quand il revint vers derx heures de relevée, Marie put lire sur la figure de Siméon la sentence du vieil arbre. Elle sortit de la commode ce qu’il faut pour écrire, remua la bouteille d’encre

. et sa veille main tremblante, en quelques lignes laborieuses, apprit aux Hamel—aux vieux—la triste nouvelle...

Antoine jaunie par le temps, et sa vieille main tremblante, en quelques lignes laborieuses, apprit aux Hamel — aux vieux — la triste nouvelle et les invita pour une corvée après les semences.

Ce matin-là, le soleil se leva insolemment radieux. La pluie de la veille avait lavé le ciel et donné une voix claire à toutes les rigoles dégorgeant dans le fossé. La rosée brillait sur les pétales rouges des pivoines et une odeur capiteuse venant des haies d’aubépine flottait dans l’air rajeuni.

Dès sep. ‘eures, on vi’ arriver à pied, sa hache sur le dos et suivi de son chien, Jean Hamel, de l’Ormière. Puis une petite charrette à deux roues fit sonner le pontage : c'était Louis Hamel, des Grands-Déserts, avec sa vieille. Camme on s’y attendait, Julie, la veuve, arriva de Québec par l’omnibus. Vers neuf heures, Charles Hamel, depuis trente ans bedeau aux Ecureuils, descendit de la voiture de son curé. Et successivement tous les autres Hamel, hommes et femmes, tous gens

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d'âge et en cheveux blancs, parurent à la barrière du chemin. On savait qu’il viendrait, et pourtant une émotion saisit tous les anciens, quand Joscn, l'aîné de la famille — âgé de quatre-vingt-dix-sept ans, et à demi paralysé — entra duns la vieille maison, tenu sous les bras par deux de ses arrièrepetits-fils.

A ce moment, l’Angelus s'épandit sur la campagne, passa par-dessus les sapins du petit bois et atteignit la demeure des Han.el. Par ce midi lumineux de printemps, le voix joyeuse des cloches chrétiennes s’en allait à travers champs, bénissant la semence dans la terre, le fruit nouveau sur la branche. Elle pénétrait dans les fermes par les pories et les fenêtres ouvertes et bénissait les familles en prière autour de la :oupe fumante. Pour tous les vieux Hamel, hélas ! elle ne sonnait qu’un glas ! Ils songeaient au vieil arbre qui avait entendu le premier Angelus tinter là-haut pour jes pauvres Hurons fugitifs ct qui allait à son tour se coucher dans la mort.

Le diner fut simple et triste. La conversation de toutes ces vieilles gens était dans le passé, et le passé est peuplé de fantômes évanouis, de bonheurs brisés et de cercueils.

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Vers deux heures, les hommes s’étant consultés du regard, ôtèrent leurs gilets et allèrent à la meule aiguiser les haches. Sur la route, les voisins et les gens du village causaient par petits groupes : les enfants, pieds nus, passaient et repassaient en courant, un brin de mil à la bouche, faisant siffler dans l’air des harts de cornouiller.

Enfin, Siméon Hamel, tenant sa hache près du fer, sortit de la remise et s’engagea dans la descente. Ses frères, quelques-uns munis de haches aussi, le suivaient. Parmi les vieilles silencieuses, Joson

resta dans la porte, écroulé dans un petit fauteuil, pleurant dans sa barbe blanche qui tremblait. Il y avait quelque chose d’inouï dans ce défilé de vieux terriens aux visages travaillés par la vie, et tous du même sang, s’en allant frapper l'arbre qui avait vu naître et mourir tous les Hamel, tous leurs ancêtres, même ceux dont on ne parle plus mais dont on lit les noms en première page au registre de l’Ancienne-Lorette. En cette minute, ils songeaient tous aux bers sur lesquels l’orme avait veillé dans les grandes chaleurs, aux joyeuses voiturées qu’il avait vues sortir au grand trot les matins des noces et aux nombreux cercueils qui

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avaient une dernière fois, et lentement, passé dans son ombre avant de descendre à la terre.

On avait décidé de faire tomber le géant sur le chemin parce qu’il penchait un peu de ce côté et que, au-delà, il n’y avait point de construction. Siméon fit un grand signe de croix que tous les assistants répétèrent et donna le premier Coup dans l'écorce. Sans tarder, la hache de Jean s’éleva, tournoya, retomba à angle et fit voler dans l’air un gros copeau noir. Les coups répétés se répercutèrent sur la vieille maison, et il sembla aux Hamel qu’elle aussi souffrait dans son âme, qu’elle gémissait, et que tout à l’heure, quand l'arbre tomberait, elle s’effondrerait toute ! La sueur coulait sur les fronts ridés des deux hommes et l’aubel était à peine entamé. Deux autres Hamel vinrent les relayer et le lamentable travail

‘reprit avec une nouvelle vigueur. Les copeaux

blonds, dégouttant la sève, étaient maintenant semés partout, sur la route, sur l’herbe, sur les pivoines du pauvre jardin. L'arbre saignait du pied, mais le cœur tenait bon, et la tête, se jouant dans la brise fraîche, chantait toujours la chanson millénaire qui berce dans les nids le peuple des

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oiseaux. Ils voletaient encore, les oiseaux, insoucieux de la mort qui planait toute proche, sur les petits œufs couleur de ciel !

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