La Côte d'Ivoire
Après avoir doublé le Cap des Palmes, qui termine l'Afrique au sud-ouest, le paquebot français entre presque aussitôt dans le golfe de Guinée et longe dès lors une côte basse, régulière, ne présentant qu'un premier plan : plage de sable et rideau de verdure sombre. La barre tonne et déferle, faisant une mouvante bordure d'écume blanche tout le long du littoral. La lorgnette révèle de temps en temps quelque village noir aux huttes rondes ou quelque modeste factorerie.
Il en est ainsi pendant de longues heures, jusqu'à ce qu'enfin la verdure devenant de plus en plus rare, la côte plus basse et le sable plus envahisseur, on arrive vers la frontière orientale de la Côte d'Ivoire, à Grand- Bassam et Assinie, où flotte notre pavillon.
Notre colonie s'étend ainsi sur une longueur de plus de 500 kilomètres, depuis l'embouchure du Cavally, à quelques milles du cap des Palmes, jusqu'à l'extrémité de la lagune où se jette la rivière Tanoë. Elle est enserrée à l'ouest par le territoire de la République de Libéria, à l'est par les possessions anglaises de VAchanti.
Cette côte de Guinée, qui nous semble si étrangère, nous fûmes pourtant, là encore, les premiers à l'occuper. Ce-
pendant, celte occupation n'eut pas lieu, à vrai dire, à la Côte d'Ivoire proprement dite. Il est une grande partie de ce littoral, en effet, qui resta jusqu'à nos jours absolument inoccupée et presque sans contact avec les blancs.
En sorte que pour faire l'historique de la Côte d'Ivoire, il faut commencer auparavant celui des pays qui l'avoisinent (Côte des Graines et Côte d'Or).
Les premiers Européens à la Côte de Guinée. Les Dieppois.
Il paraît avéré aujourd'hui que les Français furent bien les premiers à apparaître dans ces régions. Jusqu'au xvn® siècle pourtant, les Portugais étaient seuls à revendiquer cet honneur. La France avait oublié ses anciennes possessions. Il fallut l'ouvrage de Villaut de Bellefond pour les lui rappeler.
Le livre, dédié à Colbert (1666), est intitulé : Remarques sur les côtes d'Afrique, et notamment sur la Côte d'Or, pour justifier que les Français y ont été longtemps auparavant que les autres nations.
Il est assez documenté, et l'auteur, qui avait voyagé en Guinée, s'est fait un devoir-de consulter à ce sujet les vieux chroniqueurs dieppois des xiv^ et xv« siècles (Croisé, Asseline, Guibert, etc.).
« La gloire, dit de Bellefond, est due aux Français, et surtout aux Dieppois, qui y ont navigué plus de soixante ans avant que les Portugais en eussent eu la connaissance. »
Etablissements à la Côte des Graines.
En 13o4, dit-il plus loin, ils s'arrêtèrent (les Dieppois) à l'embouchure d'une petite rivière, près de Rio-Sextos, où est un village qu'ils nommèrent le Petit-Dieppe (1), à cause
(1) Aujourd'hui Bassa, dans le Libéria.
de la ressemblance du havre et du village situé entre deux coteaux.
Là, ils achevèrent de prendre leur charge de morphil (ivoire) et de ce poivre appelé malaguette, et l'année suivante (1365), à la fm de mai, furent de retour à Dieppe, ayant fait des profits qui ne se peuvent exprimer, n'ayant mis que six mois pour accomplir leur voyage.
Les chroniqueurs cités plus haut parlent néanmoins d'un voyage antérieur, accompli en 1339 par trois navires dieppois qui rentrèrent chargés d'or, d'épices et d'ivoire, mais à la suite duquel il n'avait pas été fondé de comptoirs.
En septembre suivant (1365), les marchands de Rouen s'associent à ceux de Dieppe et équipent quatre vaisseaux. Deux de ces vaisseaux s'arrêtèrent au Grand-Sestre (aujourd'hui dans le Libéria) et se chargèrent de poivre.
(( La douceur du lieu et de ses habitants firent qu'ils appelèrent cet endroit Paris. »
Ces possessions, y compris celle d'Ajacouty, au sud de Bassa, sont enclavées maintenant dans le territoire de la République de Libéria (Côte des Graines). Mais elles ont été échangées, comme nous le verrons bientôt, contre toute la partie ouest de la Côte d'Ivoire, et c'est ainsi qu'elles rentrent dans l'histoire de notre nouvelle colonie.
Le dernier des vaisseaux dont parle V. de Rellefond continua sa route, « passa la Côte des Dents (Côte d'Ivoire) et poussa jusqu'à celle de l'Or, d'où il en rapporta quelque peu, mais quantité d'ivoire. »
Il est bon de remarquer que l'auteur ajoute : « Ces peuples ne leur avaient pas fait si grand accueil, surtout ceux de la Côte des Dents qui sont très méchants, )) Cela est une première raison, en effet, pour expliquer l'isolement dans lequel ce dernier pays resta jusqu'à nos jours.
« Les marchands se bornèrent au Petit-Dieppe et au Grand-Sestre ou Paris, où ils continuèrent d'y envoyer les années suivantes, et y établirent même une colonie. »
Cependant, la nouvelle des profits réalisés par les Dieppois ne tarda pas à être connue des Portugais, qui étaient bien, à cette époque, les vrais « routiers des mers ». Ceuxci apprirent alors le chemin de la Côte de la Malaguette, comme on désignait alors la Côte des Graines.
Dès lors, les bénéfices furent moindres. Les marchands rouennais s'unirent aux Dieppois pour équiper trois navires et pousser jusqu'à cette Côte de l'Or où, quelques années auparavant, on n'avait fait qu'une courte apparition.
L'expédition de 1381.
Fondation d'établissements à la Côte d*Or.
C'est ainsi qu'en l'an 1381 la Vierge, l'Espérance et le Saint-Nicolas partirent de Dieppe (( le 28 septembre, parce qu'ils avaient déjà remarqué que les pluies qui tombent sur ces costes aux mois de juin, juillet, août, étaient très dangereuses ».
La Vierge s'arrêta la première et fit une ample provision d'or, (( si bien qu'ils nommèrent cet endroit la Mine ».
Le Saint-Nicolas traita plus loin, à Cap-Corse; enfin VEspérance atteignit Accara.
Ces trois points font aujourd'hui partie de la Côte d'Or anglaise ; mais, dans les noms défigurés (Elminafiape-Coast, Akkra), on retrouve encore les premières désignations de nos marins dieppois.
Les établissements furent florissants pendant de longues années, surtout celui de la Mine, mais les guerres qui désolèrent notre pays au commencement du xv® siècle en arrêtèrent le développement. Le commerce languissait et les marchands dieppois et rouennais purent à peine équiper deux vaisseaux tous les deux ans pour ces lointains parages.
Bientôt même, toutes relations cessèrent. Lorsque, enfin, la grande crise que traversa notre pays à cette époque
commença à s'apaiser, sous le règne de Henri III, les marchands se souvinrent des côtes de Guinée. Mais il n'était plus temps. Pendant que les Anglais envahissaient la France, les Portugais s'étaient emparés de nos colonies de Guinée. Ils nous reçurent de belle façon.
Perte de nos établissements. Les Portugais.
Nos établissements les plus importants furent brûlés par eux et ils coulèrent bon nombre de nos vaisseaux, excitant d'ailleurs, mais en vain, les indigènes contre nous. Une dernière tentative, faite en 1591, pour reprendre nos possessions, échoua de la môme manière. Dès lors ce pays fut complètement abandonné par nous.
Sans doute, plus tard, les navires de la Compagnie des Indes occidentales, de Golbert, visitèrent la Guinée, mais ce fut sans y créer d'établissement durable. Cependant, au commencement du xviii® siècle, un comptoir français se fonda en un nouveau point, à Assinie, et des relations s'établirent alors avec des chefs de la Côte d'Ivoire proprement dite. Des voiliers français y firent la traite, mais il est bien vrai que le monopole de ce commerce appartint aux Portugais de la Côte d'Or.
Les Hollandais à la Côte d'Or.
Lorsque le Portugal eut, à son tour, à défendre ses propres libertés, sous le règne de Philippe II, vers la fin du xvi^ siècle, ce furent les Hollandais qui s'emparèrent des établissements de la Côte d'Or. Ils la conservèrent jusqu'à nos jours, augmentant même leurs domaines de quelques établissements brandebourgeois.
La Côte d'Or anglaise.
Vers le milieu de ce siècle, la Côte d'Or n'était plus occupée que par les Danois et les Hollandais. Depuis quelque temps, les Anglais convoitaient ces points. Il leur fut assez facile de les obtenir ; ils achetèrent aux Danois leurs établissements ; avec les Hollandais , ils firent un échange contre leurs droits sur l'île de Sumatra.
Les Portugais, et notamment Santarem, ont souvent revendiqué, d'une manière véhémente, l'honneur d'avoir créé les établissements de la Côte d'Or. La réfutatiofi serait à peine nécessaire, car les témoignages d'écrivains hollandais impartiaux sont là en notre faveur (notamment Samuel Brown et Dapper : Description des côtes de Guinée, Amsterdam, 1686), qui parle d'une pierre trouvée au milieu des ruines de l'église française de la Mine, sur laquelle étaient sculptées des armoiries françaises, avec la date de l'an 1300.
Mais il est bon de montrer que ce n'est pas seulement sous Louis XV que la France abandonna les lointains pays qu'elle avait été la première à coloniser.
En somme, l'histoire de la Côte d'Or est assez intimement liée à celle de notre nouvelle colonie; d'ailleurs, existait-il, à proprement parler, des frontières entre les deux pays ? En d869, une convention franco-hollandaise semblait bien avoir été faite, d'après laquelle la limite des deux territoires se trouvait au village d'Affbrénou sur la côte. Mais, dès l'occupation anglaise, nous eûmes à lutter contre ce qui est la (( bonne foi britannique ».
C'est qu'alors l'affaire semblait être de plus d'importance. De nouveaux établissements français venaient de surgir entre les deux anciens comptoirs de la Côte des Graines et de la Côte d'Or.
Formation de la Côte d'Ivoire.
La Côte d'Ivoire proprement dite semble avoir été, presque jusqu'à nos jours, en dehors de tout mouvement commercial, du moins avec les Français, si l'on en excepte le territoire d'Assinie. Seuls quelques trafiquants anglais occupaient, depuis près de deux siècles, quelques points entre le Cavaly et Grand -Bassam, à Grand-Lahou, par exemple.
Création de postes fortifiés. Traités divers.
En 1838, à la suite d'un voyage d'exploration effectué par la Malouine, le lieutenant de vaisseau Bouët proposait la construction de postes fortifiés à la Côte d'Ivoire destinés (( non plus, comme ceux que la France y avait possédés jadis, à servir d'entrepôts à la traite des noirs, mais au contraire à devenir des centres et des points d'appui pour le commerce licite qui tendait à se substituer à ce trafic criminel (1) ».
Une nouvelle possession française fut même acquise par Bouët, à la suite de traités passés avec les frères Blackwell à Garroway, sur la Côte des Graines, de moyenâgeuse mémoire. Ce traité fut ratifié en 1842; à la même époque, nous achetions, dans cette même région, les territoires de Grand-Bassa et des Boutou,
Fort Jomville. — Bientôt, le poste qui devait prendre le nom de Fort Joinville était créé, à l'embouchure du Comoè\ lors d'une expédition commandée par le lieutenant de vaisseau de Kerhallet.
Les comptoirs de commerce. — A la suite du protectorat établi par Bouët-Villaumez, gouverneur du Sénégal, sur
(1) Frcy, La Côte occidentale d'Afrique.
de nombreux points [Assinie, Grand-Bassam, Lahou, Fresco, etc.), une maison de commerce de Marseille (Régis aîné) venait s'établir à Grand-Bassam et dans les environs. D'autres commerçants (Monk, Swanzy, Verdier) entrèrent aussi en relations avec la côte.
Postes de Dabou et Grand-Bassam. — L'année suivante {1843) les postes de Dabou et de Grand-Bassam, dont la garde fut confiée à un lieutenant de vaisseau, s'élevèrent à leur tour, à la suite de traités passés par l'amiral Fleuriot de Langle. En particulier, le traité de 1843, avec Amatifou, chef du pays d'Assinie, plaçait toute la région sous le protectorat français ; en revanche, nous payions au roi indigène une coutume annuelle de 3.000 francs.
Premières interventions contre les Jack-Jack.
Les turbulentes populations des Jack-Jack, au nord de Grand-Bassam, et celles de VAkapless ne devaient pas tarder à forcer notre intervention. La première fois, ce fut en
Les capitaines de vaisseau Bouët-Villaumez et Baudin effectuèrent un débarquement (250 hommes) destiné à réprimer les violences des indigènes, qui ne se faisaient aucun scrupule de piller les nouvelles factoreries. Il y eut un véritable combat dans lequel 42 officiers et marins furent tués ou blessés. L'engagement, à l'entrée de la forêt tropicale, sur les bords de la lagune, fut assez sérieux et assez original pour inspirer l'imagination d'Horace Vernet dans une de ses toiles.
En 1853, l'amiral Baudin opéra à nouveau contre les Ebriès et leur infligea un second échec; on fortifiait en même temps le poste de Dabou.
Cependant les indigènes ne furent pas assez réduits pour empêcher le départ de la maison de commerce Régis qui, en 1858, partit pour échapper aux exactions des Jack-Jack.
Elle avait en outre un autre grief : une demande tendant à l'établissement des droits de douane sur les marchandises reçues directement par ces indigènes, qui voulaient trafiquer sans intermédiaire, n'avait pas eu de résultat.
Pertes et acquisitions nouvelles.
D'ailleurs, les territoires achetés jadis aux chefs des villages de Grand-Bassa et des Boutou avaient été rétrocédés à la République du Libéria.
Quant à nos droits sur Ajacouty, nous ne semblions pas vouloir en profiter. Lorsque, en 1832, on eut l'intention de reprendre ce point, il nous fallut faire un nouveau traité.
On voit donc quels étaient les points occupés par la France dans ces parages, lorsque, le 4 février 1868, elle acquit encore sur la Côte d'Ivoire tout le pays dit de Krou, les territoires de Berebi Fresco et San Pedro.
Abandon momentané de nos établissements en 1870-1871.
Survint la guerre de 1870-71. On retira alors les troupes des postes de la Côte d'Ivoire. Si l'on en croit certains ouvrages (et entre autres Rambaud : La France coloniale) on semblait attendre un prétexte à l'évacuation, depuis quelques années déjà : « Grand-Bassam eut alors une réputation déplorable. Tout projet de développer la colonie fut systématiquement repoussé. Les troupes, au milieu de ces populations paisibles, se livrèrent à la débauche et la mortalité fut énorme. »
Il n'était peut-être pas nécessaire d'invoquer de telles raisons pour expliquer la mortalité de soldats français (300 hommes environ) condamnés à vivre pendant de longs mois, de longues années môme, au bord d'une lagune empestée.
Quoi qu'il en soit, il faut bien avouer que, devant les mal-
heurs de la mère patrie, on abandonnait avec un parfait désintéressement nos établissements de la Côte d'Ivoire.
Plusieurs voix, entre autres celle de l'amiral Fleuriot de Langle, s'élevèrent cependant pour regretter l'évacuation de ce pays fertile et plein de promesses, de sorte que l'oubli ne se fit pas complètement et, après la guerre fatale, la colonie fut visitée deux fois l'an par le contre-amiral commandant la division de l'Atlantique Sud, dans son voyage du Sénégal au Gabon.
Néanmoins, cette concession faite aux convenances n'aurait sans doute pas été suffisante pour préserver nos droits des agissements des Anglais, si l'un de nos commerçants, qui était en même temps un représentant du gouvernement français, ne s'était trouvé là-bas constamment pour tenir nos voisins en échec.
M. Verdier (de La Rochelle), nommé résident et gardien de notre pavillon dans ces parages, eut à lutter désormais contre les Anglais.
Ceux-ci cherchèrent d'abord à empiéter sur notre territoire, dans une première question de délimitation des frontières de la côte, établies pourtant d'une façon assez précise par la convention franco-hollandaise de 1869. La guerre qu'ils allaient entreprendre contre leurs nouveaux sujets, les Achantis, devait être aussi un prétexte à de nombreuses embûches.
Agissements des Anglais. La guerre de l'Achanti (1873).
Les indigènes de la Côte d'Or n'avaient pas vu sans mécontentement, à la suite de la cession faite par les Hollandais, une nouvelle nation prendre possession de leur pays.
Beaucoup d'entre eux (par exemple quelques ApoUoniens) vinrent se réfugier sur notre territoire pour échapper aux Anglais. Cela devait être un prétexte pour nos
voisins, qui prétendirent annexer le pays où s'étaient arrêtés les Apolloniens.
La guerre de l'Achanti (1873), dirigée par lord Wolseley, fut très meurtrière des deux parts. La capitale Coumassie fut incendiée. En outre, les Anglais ne perdaient pas par ailleurs le sentiment de leurs intérêts.
Blocus de nos établissements d'Assinie par les Anglais. — Dès le commencement de la guerre, le blocus d'Assinie avait été déclaré, sous prétexte que les commerçants français fournissaient des armes et des munitions aux « ennemis d'une nation amie ». Outre que leurs nationaux mêmes ne se faisaient pas faute, à quelques milles plus loin, vers l'Ouest, d'effectuer librement ce genre de commerce (1), il convient de remarquer que l'Angleterre agit en cette circonstance comme si le territoire d'Assinie était le sien.
Cependant notre énergique résident leur disputa alors le terrain pied à pied.
Offres d'échange de la Côte d'Ivoire. — Lorsque la guerre fut terminée et quand le blocus inique fut levé, les Anglais songèrent à employer un autre moyen pour entrer en possession de notre petite colonie. Peut-être, pensèrent-ils, qu'en échangeant leurs territoires de la Gambie, ils obtiendraient satisfaction. Des propositions furent faites dans ce sens au gouvernement français.
Au dernier moment, les Anglais réclamèrent en outre la cession des droits sur le Dahomey.
Heureusement élevèrent-ils cette nouvelle prétention, car, désormais, on répondit aux propositions d'échanges par plusieurs refus (1881 et années suivantes).
(1) De nos jours encore, et en particulier lors de la colonne Monteil à la Côte d'Ivoire, les trafiquants anglais établis dans notre colonie ont constamment vendu des armes et des munitions aux indigènes insurgés.
Commission de délimitation anglo -française (1883).
En 1883, une commission anglo-française composée de quatre membres se réunit à l'effet de convenir d'une délimitation de territoires.
Des frontières bien établies s'imposaient, en effet, après les agissements des Anglais dans leur guerre avecl'Achanti, et surtout depuis qu'ils venaient d'établir les droits de douane dans leur colonie.
Les travaux de la commission n'aboutirent pas : les commissaires anglais prétendaient en effet s'arroger le village d'Afforenou (Newtown) et une grande partie du royaume d'Amatifou , toujours sous prétexte que des Apolloniens sujets anglais s'étaient réfugiés dans ce royaume.
Ils émirent, entre autres, des prétentions sur le village de Nougoua qui, pourtant, avait toujours été dans les dépendances d'Amatifou, notre allié.
Les Anglais voulaient encore annexer le pays deBrissam^ au nord du royaume d'Amatifou, Or, ces contrées étaient à peine connues et, en tout cas, n'avaient été visitées que par des commerçants français.
Le débat avait de l'importance et M. Brétignière, docteur en droit, l'un des commissaires, ne voulut livrer à aucun prix la route commerciale du Tanoë.
Progrès vers l'ouest. — Plus loin, vers l'ouest, cependant, des traités étaient passés avec les chefs indigènes, notamment à Lahou (1884). Sans doute, nos possessions s'étendaient, du moins sur le papier, jusqu'à Fresco, mais il était nécessaire qu'elles se fassent, comme celles de la côte ouest du reste, moins contestables, qu'elles s'affirment de plus en plus devant les voisins plutôt désagréables qu'étaient les Anglais.
Difficultés avec les Anglais, avec les indigènes.
En 1886, notre fidèle allié, celui qui avait vu la création de la colonie et nos luttes, Amatifou, roi de Krinjabo, mourut. Il eut pour successeur Akassimadou. Naturellement, les Anglais s'empressèrent d'intriguer auprès de ce nouveau chef et firent tant et si bien qu'ils réussirent à nous fermer la route de Krinjabo à Coumassie. Dès lors, les caravanes allèrent s'approvisionner à la Côte d'Or anglaise.
D'ailleurs, nous eûmes encore à sévir l'année suivante contre les populations des Ebriès. Un vaisseau français, le Goéland, dut entrer en lagune pour aller châtier les rebelles.
Pendant ce temps, notre résident signalait au gouvernement français l'acharnement que les Anglais mettaient à nous arracher les pays situés au nord de la lagune d'Assinie.
Akassimadou était impuissant, bien qu'animé des meilleures intentions envers la France.
Nouveaux traités; progrès dans Pintérieur,
La Côte d'Ivoire dépendait à cette époque du Sénégal. Le gouvernement s'émut et c'est alors que M. Trcich- Laplène, résident par délégation à Assinie, partit en mission pour contre-balancer, auprès des chefs du Bondoukou, l'influence anglaise.
L'expédition réussit pleinement et de nombreux territoires dans le Béltié, V Indénié et le Bondoukou furent placés sous notre protectorat d'une manière incontestable.
Treich-Laplène repartait bientôt pour aller à la rencontre du capitaine Binger. Ils se rejoignirent à Kong où un traité fut passé avec le roi de ce Days. Au retour, ils firent
Côte d'Ivoire. 2
accepter de même des traités par les chefs du Djimini et de VAnno.
Le voyage mémorable de Binger, tout en servant à consolider et à créer l'influence française dans ces régions, attira en France l'attention publique sur notre colonie jusqu'alors méconnue et qui, désormais, allait prendre un grand essor.
Conventions provisoires franco-anglaises.
Il importait plus que jamais de résoudre la question de délimitation de frontières avec la Côte d'Or anglaise, toujours en suspens. Un compromis provisoire entre le résident anglais à Axim et Treich-Laplène avait été signé en 1888, convenant de la neutralité de certains territoires qui occasionnaient le différend.
Commission franco-anglaise de 1889. — L'année suivante (1889), une commission franco-anglaise, réunie à Paris, délimitait la frontière depuis la côte jusqu'au village de Nougoua, à quelques milles au nord, sur le Tanoë. La frontière part à 1,000 mètres de Newtown (Afforénou), suit les lagunes Tendo et Agby et le Tanoë (rive droite) jusqu'à Nougoua. (( A partir de Nougoua, le tracé de la frontière sera établi en tenant compte des traités respectifs conclus par les deux gouvernements avec les indigènes. » Le tracé devait ainsi se prolonger jusqu'au 9® degré latitude nord.
En 1889, Treich-Laplène succédait à M. Verdier comme résident; malheureusement, il n'eut pas à remplir longtemps ses fonctions, car la mort le surprit bientôt, après une campagne qu'il eut à mener contre les Jack-Jack toujours aussi turbulents.
Etablissement des droits de douane (1890). — L'année 1890 vit l'établissement des droits de douane à la Côte d'Ivoire, et, en 1891, une commission mixte franco-anglaise était
désignée pour reprendre l'éternelle question de délimitation, cette fois au nord de Nougoua (protocole du 26 juin 4891).
Commission mixte franco-anglaise (1891). — La commission allait opérer sur place, contrairement à celle de 1889. Il était entendu, cependant, que la convention de Paris restait en vigueur : il s'agissait de continuer les travaux arrêtés à Nougoua.
La commission comprenait :
M. BiNGER, commissaire; Le docteur Grozat ;
Le lieutenant Braulot, de l'infanterie de marine ; M. Marcel Monnier, et les officiers de l'armée anglaise Lang etDEBosREooN (1).
Les travaux allaient-ils aboutir cette fois? Alors qu'ils devaient commencer à partir de Nougoua (la frontière sud étant délimitée) et porter uniquement sur les frontières de Vlndénié et du Sanwi, les commissaires anglais nous contestèrent tout d'abord la possession même du village de Nougoua. Dans ces conditions, on ne pouvait évidemment pas tomber d'accord.
En attendant, le détachement de Sénégalais prenait garnison à Nougoua elles Anglais déclaraient vouloir en référer à Sa Majesté britannique. Cependant, les commissaires français continuèrent leur route vers le nord et cette mission fut prétexte, comme nous le verrons plus loin, à de belles explorations. MM. les Anglais suivirent pendant quelque temps (à quel titre désormais?). Un beau jour, on ne les vit plus ; ils s'étaient résignés enfin à filer... « à l'anglaise », comme dit M. Marcel Monnier, un des membres de l'expédition.
(1) Un détachement de tirailleurs sénégalais (lieutenant Gay) suivait la commission.
Convention du 12 juillet 1893.
Ce ne fut qu'en 1893, le 12 juillet, que la question fut reprise d'une façon à peu près définitive entre MM. Phipps et Crowes, ambassadeurs d'Angleterre et, d'autre part :
MM. G. Hanot aux/ directeur des consulats au ministère des affaires étrangères ;
Haussmann, chef de division à l'administration des colonies.
La convention nous donnait enfin pleine satisfaction.
Le village de Nougoua nous était laissé. La frontière suit le Tanoë sur une longueur d'environ cinq milles, gagne la rivière Boy qui forme limite jusqu'au village d'Edoubi^ prend une direction nord-nord-est laissant le Bondoukou et la ville du même nom à la France ; elle atteint ensuite la Volta vers 8° 5' latitude nord et suit dès lors cette rivière.
En somme, nous avons 200 kilomètres de frontières précises et tout l'Indénié reste à la France.
Extension de la colonie après le voyage de Binger et des explorateurs.
Des explorations multiples consolidaient à cette époque notre prise de possession des nouveaux territoires. Une colonne, composée de tirailleurs sénégalais et destinée à venger l'assassinat de deux explorateurs et à inspirer aux indigènes un respect salutaire du pavillon français, opérait même en 1890 dans la région de Tiessalé.
Autonomie de la Côte d'Ivoire. M. Binger nommé gouverneur.
La colonie prenait une extension considérable et rapide. Successivement, un décret du 17 décembre 1891, modifiant celui du 1er août 1889, avait constitué un gouvernement de la
Guinée française et dépendances (parmi lesquelles la Côte d'Ivoire) dont le chef était à Konakry.
Bientôt, la Côte d'Ivoire devait avoir, elle aussi, son autonomie pleine et entière. Un gouvernement spécial étant institué en 1893, M. Binger était tout désigné pour ce poste ; il en prit possession le 20 mars.
La Côte d'Ivoire, qui successivement avait été rattachée âu Gabon, puis au Sénégal, puis à la Guinée française, était dès lors définitivement constituée. Elle formait un tout homogène.
Enfin un décret inséré à VOfficiel (27 septembre 1896) a détaché la colonie de la Côte d'Ivoire du gouvernement général de l'Afrique occidentale. On en reviendrait ainsi, néanmoins, au décret du 16 juin 1895 qui avait créé la même organisation. L'exposé des motifs dit : a L'expérience a démontré qu'il est possible de placer le gouverneur de la Côte d'Ivoire dans la même situation que son collègue du Dahomey. Le gouverneur de la Côte d'Ivoire devra seulement envoyer au gouverneur général (aujourd'hui M. Chaudié) un duplicata de tous ses rapports politiques et militaires.
Cette politique d'autonomie continue à être suivie. Après avoir obtenu d'élire deux délégués au conseil des colonies, la Côte d'Ivoire voit encore son rôle devenir plus indépendant au sujet de la justice. Par une mesure récente (20 décembre 1896) cette colonie connaîtra des jugements à Grand- Bassam qui, d'abord, étaient dans les attributions de la cour d'appel à Konakry.
Tout en poursuivant la conquête de son indépendance politique, la nouvelle colonie ne négligeait pas de grandir et de prendre de l'extension en de nouveaux territoires.
L'annexion de la côte ouest assura bientôt ce qu'on pourrait appeler « l'homogénéité territoriale )).
En elïet, un arrangement conclu le 6 décembre 1892 entre la France et la République de Libéria avait réglé
définitivement notre frontière ouest. Par un échange de nos anciennes possessions de la Côte des Graines, fondées jadis par les marins dieppois, nous obtenions, d'une manière définitive cette fois, toute la côte ouest.
Formation définitive de la colonie. Arrangement franco-libérien.
Les territoires des établissements primitifs (Côte d'Or et Côte des Graines) venaient de se rejoindre. De cette jonction naissait une nouvelle et belle colonie.
L'arrangement avec le Libéria donne, en outre, le tracé de la frontière dans l'intérieur :
Article premier.
Sur la Côte d'Ivoire, et dans l'intérieur, la ligne frontière entre les possessions françaises et la Républicjue de Libéria sera constituée comme suit :
1" Par le thalweg de la rivière Cavally jusqu'à un point situé à environ vingt milles au sud du confluent de la rivière Fodédougou-Ba à l'intersection du 6° 30' latitude nord et du 9" 12' longitude ouest ;
2" Par le parallèle passant par ledit point d'intersection jusqu'à la rencontre du 10" longitude ouest de Paris, étant entendu, en tous cas, que le bassin du Grand Seisters appartient au Libéria et que le' bassin du Fodédougou-Ba appartient à la France ;
3° Par le méridien 10° jusqu'à sa rencontre avec le 7" latitude nord. A partir de ce point la frontière se dirigera en ligne droite vers le point d'intersection du degré 11 avec le parallèle qui passe par Tembi- Counda, étant entendu que la ville de Barmaquilla et la ville de Mahomadoii appartiendront à la République de Libéria, les points deNahala et de Mousardou restant par contre à la France;
4° La frontière se dirigera ensuite vers l'ouest, en suivant ce même parallèle jusqu'à sa rencontre au 13» longitude ouest de Paris avec la frontière anglaise de Sierra-Leone. Ce tracé devra, en tous cas, assurer à la France le bassin entier du Niger et de ses affluents.
Art. 2.
La navigation sur la rivière Cavally, jusqu'au confluent du Fodédougou-Ba-, sera libre et ouverte au trafic et aux habitants des deux pays.
La France aura le droit de faire, à ses frais, dans le cours ou sur l'une ou l'autre rive du Cavally, les travaux qui pourraient être néces*
saires pour le rendre navigable, restant toutefois entendu que, de ce fait, aucune atteinte ne sera portée aux droits de souveraineté qui, sur la rive droite, appartiennent à la République de Libéria. Dans le cas où les travaux exécutés donneraient lieu à l'établissement de taxes, celles-ci seraient déterminées par une nouvelle entente entre les deux gouvernements.
Art. 3.
La France renonce aux droits résultant pour elle des anciens traités conclus sur différents points de la Côte des Graines et reconnaît la souveraineté de la République de Libéria sur le territoire à l'ouest de la rivière Cavally.
La République de Libéria abandonne, de son côté, toutes les prétentions qu'elle pourrait faire valoir sur les territoires de la Côte d'Ivoire situés à l'est de la rivière Cavally.
Art. 4.
La République de Libéria facilitera, comme par le passé, dans la mesure de ses moyens, le libre engagement des travailleurs sur la Côte de Libéria par le gouvernement français ou par ses ressortissants.
Les mêmes facilités seront accordées réciproquement à la République de Libéria et à ses ressortissants sur la partie française de la Côte d'Ivoire.
Art. o.
En reconnaissant à la République de Libéria les limites qui viennent d'être déterminées, le Gouvernement de la République française déclare qu'il n'entend s'engager que vis-à-vis de la République libérienne libre et indépendante et fait toutes ses réserves, soit pour le cas où cette indépendance se trouverait atteinte, soit dans le cas où la République de Libéria ferait abandon d'une partie quelconque des territoires qui lui sont reconnus par la présente convention.