CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Le mouvement colonisateur européen.
Dans un discours au Parlement, l'an passé, un homme d'Etat expérimenté constatait justement qu'une force pour ainsi dire indépendante de leur volonté semblait pousser, à notre époque, les peuples de la vieille Europe à émigrer vers les terres lointaines et à s'implanter dans des pays jusqu'alors inconnus.
Chaque nation, petite ou grande, parfois même au détriment de ses intérêts directs, parait obéir en cela à une loi fatale qui l'entraîne à prendre sa part de nouveaux territoires dans toutes les régions du globe. Tour à tour l'Angleterre, la France, ritalie,l'Allemagne, la Belgique même, vont se disputer la possession des pays d'Afrique.
Telles les migrations des races d'autrefois qui semblent avoir obéi aussi à une secrète impulsion.
Il est certain toutefois que de tels mouvements, indéniables, ont une cause profonde, une cause sociale sans doute, qu'il ne nous appartient pas de rechercher.
On peut être ou non colonisateur, douter des avantages que procurera à la métropole toute tentative de cette nature, être même l'adversaire acharné de l'expansion coloniale; mais on ne peut nier la nécessité qui s'impose dès lors à la France de suivre le même mouvement.
C'est maintenant une question de vilalité pour une nation.
Non, certes, les récompenses obtenues, les avantages
recueillis dans ses diverses œuvres colonisatrices à travers les siècles n'ont pas été pour notre pays proportionnés aux efïorts, aux sacrifices qui lui furent imposés !
Ne parlons pas de l'Inde, du Canada, et de tant d'autres colonies acquises au prix de luttes glorieuses mais perdues par notre faute.
Mais que de pays étrangers où le sang français, versé en abondance, n'a pas même servi (comme celui du champ de bataille de Waterloo, où les moissons dorées poussent, de nos jours encore, drues et vivaces) à fertiliser un sol ingrat.
De sorte que devant nos efïorts infructueux ou devant l'invasion des Anglais, qui savent s'emparer de nos possessions coloniales après que les Français, venus les premiers, ont préparé le terrain, un esprit chagrin pourrait dire que, pour la France, u coloniser » c'est u travailler pour le roi de Prusse... ou plutôt pour la reine d'Angleterre ».
Les Anglais en Afrique. •
Il est de fait que nos voisins les Anglais savent bien mieux que nous tirer parti de toutes les ressources du pays conquis, en drainer les produits, trafiquer, commercer pour leur plus grand profit. Il n'est pour eux aucun scrupule lorsqu'il s'agit de leurs intérêts pécuniaires.
Stanley et bon nombre d'autres explorateurs anglais du continent noir ont laissé derrière eux une trouée sanglante. Dans leurs expéditions en Afrique, nos voisins se sont montrés plutôt cruels, en particulier dans les deux guerres de l'Achanti. C'est qu'il s'agissait de s'assurer complètement une contrée où l'or abonde.
Naguère encore les Anglais ne nous ont pas caché leur élonnement de voir qu'après la prise de Tananarive, les vainqueurs, loin de mettre la ville à feu et à sang, se montraient au contraire d'une aménité extrême.
Il y aurait mille exemples à citer de ce qu'a provoqué ce « sens pratique des affaires » dont sont fiers les Anglais.
L'Inde, entre autres, peuplée autrefois de races riches et prospères, n'est plus habitée aujourd'hui que par une population affamée, pressurée d'impôts par le gouvernement britannique.
Voilà la caractéristique de la colonisation anglaise.
Caractère de la colonisation française en Afrique.
Il semble, au contraire, qu'en colonisant, la France n'obéisse d'abord qu'à des sentiments généreux. Quel explorateur français, au lieu de semer la terreur, ne s'est appliqué à se concilier les peuples, à les gagner par des idées de justice?
Mais la France ne fait qu'obéir en cela aux idées qui l'ont toujours guidée. Après s'être fait l'arbitre des nobles causes en Europe, en Amérique même (émancipation des peuples, secours aux opprimés), elle continue aujourd'hui son rôle en Afrique en cherchant à y faire pénétrer le bienêtre de la civilisation, l'instruction, à guérir des plaies comme celles de l'esclavage.
C'est ainsi, par exemple, que nos forces militaires ont été employées en partie dans ce but contre Samory.
Ce serait une grave erreur de croire que de tels procédés ne portent pas leurs fruits.
L'attachement parfois et la sympathie des indigènes pour le nom français, au détriment de tout autre, ne sont pas un vain mot. « Français », partout, c'est synonyme de générosité et non pas d'égoïsme.
A la Côte d'Ivoire, il en est ainsi comme ailleurs.
On peut avouer que notre colonie nouvelle est tout au moins aussi anglaise que française, si elle ne l'est même pas davantage.
Plus nombreux y sont les commerçants britanniques;
bien plus nombreux aussi sonl les indigènes qui n'ont eu de relations qu'avec les Anglais et qui baragouinent la langue de Shakspeare.
Cependant il convient d'ajouter que la nation des commerçants britanniques y est appréciée à sa juste valeur et que nos qualités nationales ont su être reconnues. Sur ce point, comme sur tant d'autres, les indigènes sont véritablement d'un rare bon sens.
La colonie de la Côte d'Ivoire mérite tout Tintérôt de la métropole.
La France doit donc continuer encore là-bas son rôle généreux de médiatrice et de libératrice. Loin d'abandonner les territoires gagnés, qu'elle cherche au contraire à étendre son influence en Afrique, puisque son rayonnement est un bienfait.
Puis, trop de sang français déjà a été versé sur ce sol de la Côte d'Ivoire pour qu'il nous soit possible de nous en désintéresser maintenant. Les indigènes de ce pays ont le culte de la terre où dorment leurs ancêtres : que ce même pays, où sont morts tant de nos compatriotes, soit pour nous aussi un lambeau de la patrie !
Enfin, il est des arguments irréfutables qui militent en faveur de la colonisation à la Côte d'Ivoire : extrême fertilité du sol, abondance des ressources, en un mot, la richesse même du pays.
Un jour viendra sûrement où la rigueur du climat ne sera plus un obstacle à la culture, soit que le défrichement des forêts ait assaini la région, soit qu'une race particulière de colons s'y soit acclimatée. De ce moment datera pour la Côte d'Ivoire l'ère de la grande prospérité.
Position avantageuse de la colonie de la Côte d'Ivoire.
Il convient en effet de remarquer la position avantageuse qu'occupe cette colonie sur le littoral africain occidental et par rapport au continent lui-même.
N'oublions pas que dans le sud de l'Afrique, des Etats sont en train de se former, des villes populeuses se fondent à l'heure actuelle, pour ainsi dire presque spontanément, en des points où naguère encore s'étendait la plaine déserte.
La route commerciale maritime de l'Afrique occidentale devient par suite de plus en plus fréquentée.
La Côte d'Ivoire forme en ce cas pour la France une escale à souhait.
Progrès à accomplir à la Côte d*Ivoire.
Quels buts doivent être poursuivis à l'heure actuelle dans notre nouvelle colonie?
D'abord, l'établissement de voies de pénétration nombreuses et faciles vers l'intérieur.
On ne saura jamais les assurer trop nombreuses.
(( La pénétration, dit M. Binger, aura forcément pour effet:
» Jo De restreindre les guerres et d'arrêter le dépeuplement économique;
» 2o De nous créer des relations économiques avec les indigènes;
)) 30 D'introduire notre civilisation ;
» 40 D'éteindre progressivement l'esclavage. »
A ce point de vue, la liaison de la région du Cavally avec nos possessions du Soudan s'impose dès lors, de môme que la construction de voies ferrées, h l'exemple des Anglais dans la colonie voisine, et l'établissement d'un wharf facilitant l'accès de la côte môme.
— oeil serait nécessaire aussi de fixer, autrement que sur le papier, notre frontière occidentale qui longe les possessions libériennes et celles de la colonie de Sierra-Leone. Ainsi, ce serait faire œuvre triplement utile que de reconnaître ces régions, mais le principal avantage serait de pouvoir combattre l'influence anglaise.
Les Anglais nos ennemis.
Les Anglais sont certes nos plus grands adversaires làbas. L'importance de ces régions qui, chez nous, passe souvent inaperçue, ne leur a pas échappé. Ils le montrent dans l'acharnement qu'ils mettent à s'établir au nord de la Côte-d'Or et à empiéter sur nos possessions.
Le gouverneur anglais de Lagos disait naguère à M. Verdier, notre résident à Grand-Bassam : « Je retourne en Angleterre pour faire disparaître votre pavillon d'Assinie. En ce point, que nous avons eu la sottise de ne pas prendre avant vous, vous nous gênez. Nous tenons en effet par Assinie et Bassam toute la côte occidentale d'Afrique, de Sierra-Leone au Niger. Peu à peu notre expansion coloniale pourra se faire sur le nord, le Dahomey devant être riche un jour et la République de Libéria ne nous gênant guère, et nous n'aurons plus à nous préoccuper de votre influence dans l'Afrique occidentale. »
Il n'en sera pas. ainsi, heureusement, parce que nous avons su nous défendre jusqu'à présent; mais il est bien vrai qu'il est nécessaire de veiller constamment sur nos voisins britanniques.
Quant aux indigènes, il est à présumer que jamais aucune expédition sérieuse, comme celle du Dahomey, ne sera nécessaire contre eux. Le pays est trop divisé.
De sorte que la Côte d'Ivoire peut (en attendant d'avoir des débouchés assurés dans l'hinterland, vers le Soudan)
acquérir néanmoins une prospérité assez grande dans Tunique exploitation des régions méridionales.
La guerre à la Côte d*I voire.
C'est un pays, du reste, où il est très difficile de porter la guerre.
Une expédition militaire y nécessiterait en tout cas à l'heure actuelle :
1° Une longue préparation (comportant elle-même au besoin une exploration préalable du pays), le choix de porteurs, dans une région où les autres moyens de transport n'existent pas ;
2o Des troupes, composées uniquement de tirailleurs noirs (sénégalais ou haoussas). Ces troupes (sauf la considération de la puissance des forces ennemies) devraient être aussi réduites que possible pour s'assurer la mobilité ;
30 Enfin, le'^ravitaillement assuré, impliquant des bases d'opérations bien établies, bien approvisionnées, échelonnées vers l'intérieur.