LA COTIi DES ESCLAVES
Le samedi est consacré à Change et chômé par ses disciples, qui passent cette journée à boire, manger et danser. Dans leurs repas sacrés, ils affeclionnent surtout le mouton et le hola ' mâle. Us immolent à leur oricha assez fréquemment des poules auxquelles ils arrachent la tète et dont ils se plaisent à répandre le sang sur l'idole et tout autour par terre.
Les onichangos sont cruels et redoutés.
If a. — Ifa est l'oricha des sorts et de la divination. Ses prêtres sont des devins : on les appelle hahhalawo, pères du secret, du mystère [awo).
Ifa est né, comme Change, dans la ville d'Ifè. Il a reçu le surnom de Banga ou fétiche des amandes de palme, parce (|ue les bahbalawos se servent ordinairement dans leurs pratiques de divination de seize amandes de palme qu'ils jettent à terre. Us augurent par la position dans laquelle tombent ces amandes.
La fécondation est l'attribut spécial d'Ifa. Aussi lui fait-on des offrandes aA'ant de se marier, afin de se le rendre favorable ; il préside aux enfantements, et les femmes lui demandent le privilège de la maternité. N'avoir pas d'enfants, est réputé une honte : nous le voyons par le nom même qu'on donne aux femmes qui n'en ont point; on les appelle agan, de gati, être méprisable.
Le lundi, consacré à Ifa, est nommé ojo-au-o, jour du secret. Que d'ignominies couvrent ces mystères ! Les grands qui honorent Ifa chôment le lundi. Ce jour-là. ils ne parlent à personne avant d'avoir rendu leurs devoirs à l'oricha et de l'avoir invoqué. Us lui immolent de préférence des chèvres, des poules, des pigeons...
Après la triade sacrée, viennent au premier rang Eleghara, Egoungoun, Oro, Chacpana, Ogoun, Danghè, etc.
Eleghara est l'esprit du mal, le Béelphégor des Moabites,
' Espèce de noix qui a un goiH très-âpre. On distingue le kola màie et femelle.
le Priape des Latins, Deus turpiiudinis, comme dit Origène.
La statue qui le représente n'a rien que de grotesque : c'est un amas de terre pétrie et grossièrement façonnée, représentant plus ou moins la tète et le buste d'un homme. Deux gros cauris font l'office des yeux; deux rangées de dents de chien ou de petits coquillages forment les mâchoires ; des plumes sont plantées au menton en guise de barbe.
La statue que j'ai dépeinte est achevée dans son genre ; le plus souvent, on ne songe guère à la barbe, aux yeux, aux mâchoires ; ce qu'on n'oublie jamais, ce qui est essentiel au personnage, c'est un bâton semblable à celui dont l'ancien Liber se servît pour ses infâmes manœuvres.
C'est ainsi que les noirs représentent Yesprit immonde. Ils n'hésitent pas à lui donner les insignes de la plus dégoûtante impudicité. Du reste, ne lui donnent-ils pas le nom d'cchou, qui veut dire excrément, ordure?
En vérité, on a raison d'immoler à cet oricha des boucs et des cochons, et de lui pendre au cou des chiens morts; ces victimes sont dignes d'un tel oricha.
La vue de l'idole dit assez ce (jue doit être son culte. Il n'est pas facile de savoir à quels excès on se laisse emporter en secret dans les mystères d'Elegbara. Les noirs, peu suspects de délicatesse et de reténue ; les noirs eux-mêmes hésitent à avouer ce qui se passe dans ces mystères. J'ai questionné plusieurs fois, et toujours je me suis heurté aux mêmes réticences : « Elegbara est très-mauvais, me répondait-on ; il fait du mal beaucoup, beaucoup de choses mauvaises, de choses que l'on ne peut dire. »
Quand les noirs n'osaient en dire davantage, je croyais convenable de ne pas hasarder d'autres questions; je gémissais sur les désordres que l'on tenait sous le voile. Comment aurais-je osé insister?
Les noirs reconnaissent à Satan le pouvoir des possessions; car ils l'appellent ordinairement Elegbara, c'est-à-dire celui qui s'empare de nous. Non-seulement ils reconnaissent la
possibilité de la possession, mais ils l'admettent comme pratique religieuse; ils évoquent l'esprit du mal. se livrent, s'abandonnent à lui, lui demandent de prendre possession d'eux. Très-fréquemment, dans leurs mystères, le prêtre s'agite, s'anime, entre dans une exaltation extrême, avec mille grimaces et mille contorsions, avec des cris aigus et des gémissements bestiaux.
Tout à coup une sorte de férocité brille dans ses regards : « l'oricha est en lui, il le possède, il le maîtrise, ill'agite. » Ce que le féticheur fait alors est mis sur le compte de l'oricha : c'est l'oricha qui parle, c'est l'oricha qui agit en lui. Dans ces circonstances, si tout n'est pas saint, tout du moins est légitimé. Il est aisé de comprendre que les noirs même répugnent à dévoiler ce qui se passe dans ces mystères d'iniquité.
On lira certainement avec intérêt des détails très-piquants que M. J. E. Bouche publia dans le Contemporain (novembre 1874, page 868). Le récit est caractéristique et complet.
Egoungoun et Oro sont deux orichas que j'appellerais volontiers d'utilité publique. Ces policiers ne manquent pas d'autorité; surtout, la superstition leur donne un grand prestige. L'attouchement d'Egoungoun, un simple contact communique un germe de mort prochaine : malheur à celui que touche Egoungoun! Une. des plus formidables imprécations est : — Egoungoun tcha o! Qu'Egoungoun te hache!
Voyez-vous ces gens masqués, dont le corps disparaît sous les riches étoffes qui leur recouvrent la tête et retombent jusqu'à terre, déguisant même les pieds? Ils parlent peu et en contrefaisant leur voix. C'est Egoungoun, ce sont, dit-on, les âmes des morts. A les voir folâtrer, gambader, faire des sauts périlleux, on se croit en présence de bateleurs qui amusent le public. Des chutes un peu lourdes, accueillies par l'hilarité des spectateurs, montrent parfois que, sous le masque, il y a autre chose qu'un esprit. On ne sait se rassurer à l'approche de l'Egoungoun redouté; ces âmes des morts inspirent la fraveur. et l'on s'écarte et l'on s'enfuit devant
elles. Cependant on sait que ce ne sont pas des revenants : « point de végétation au firmament, dit un adage, et point de mort qui vienne au bord du chemin voir ce qui s'y passe. »
Egoungoun diffère de nos revenants, en ce qu'il n'a pas besoin que les ombres de la nuit favorisent ses apparitions de leur mystère. Terrible de jour aussi bien que de nuit, il se montre en plein soleil dans les rues et sur les places publiques; et toujours il sème l'effroi, et toujours on appréhende ses atteintes.
A Agoué, j'ai vu les Egoungouns se livrer à des manifestations qui rappellent une cérémonie des funérailles chez les Romains. A Rome, pendant que les pollincteurs embaumaient le cadavre, ils appelaient plusieurs fois le défunt. On donnait à cet appel, auquel la superstition n'était pas sans doute étrangère, on lui donnait le nom de conclamation.
A Agoué, la scène a lieu seulement quelques jours après les funérailles, et la conclamation a lieu publiquement et avec solennité. Les Egoungouns sortent de nuit et se rendent à la plage. Le peuple accourt en foule sur leurs pas, tandis que par leurs allures et leurs gestes ils captent l'attention générale. Ils se mettent à pousser des cris perçants, en contrefaisant leur voix : ils appellent le mort. On le devine aisément, malgré cette espèce de conclamation ou d'évocation, comme on voudra l'appeler, le mort ne se presse pas de répondre. Cependant la multitude superstitieuse attend en suspens, et les cris continuent mêlés de chants et de discours propres à aiguillonner la curiosité.
Derrière ce taillis se lève un revenant. « C'est lui! le voilà! le défunt qui revient! » On se précipite pour le voir, mais les Egoungouns courent sur les curieux trop empressés et se délivrent de leurs importunités. Le nouveau venu se joint à ses camarades, et tous rentrent à la maison mortuaire, où la scène se termine comme toutes les fêtes chez les noirs : par des libations, des chants et des danses, avec accompagnement indispensable du tam-tam étourdissant. Du reste,
ces honneurs sont réservés à ceux dont la famille les peut payer.
Egoungoun exerce la police dans le cercle de la vie privée. Oro est le grand policier de la société. Quand la justice a exigé la mort d'un coupable, on dit qu'»/ a été livré à Oro. C'est pourquoi l'on a peur de lui. Si les chefs veulent délibérer en secret, Oro parcourt les rues, et chacun se renferme dans l'intérieur de sa maison. L'indiscrétion alors pourrait être mortelle.
Une languette de bois, attachée à l'extrémité d'un cordon et agitée avec force en tournoyant, produit un bruit sourd et prolongé : c'est Oro, le terrible Oro, qui glace les cœurs d'épouvante.
Chacpana, oricha de la petite vérole, n'est pas des moins redoutés. Ses prêtres imposent parfois leurs volontés à la foule pusillanime. Boukou , son compagnon , étoulTe les malades atteints de petite vérole.
Danhé est le serpent fétiche de Wydah et des Popos.
Je nommerai seulement Igbedgi et Edoun, Dada, patron des nouveau-nés ; Odoua, la nature ; Oricha-ko, patron des champs ; 0\jé, l'harmattan ou vent du désert, géant qui liabite une caverne entre Igboho et llorin; un autre oricha que les Nagos nomment Chougoudou, et les Déjéjis Adjiralazin, qui donnent des révélations sur les événements lointains. M. Courdioux parle de ce dernier dans une note que les Missions catholiques reproduisent avec un dessin dans le numéro du 10 décembre 187o.
Je dois une mention spéciale à Ogoun, patron des forgerons et des chasseurs. Cet Ogoun est peut-être le frère de Change.
Le mardi est Ojo-Ogoun, le jour d'Ogoun, jour chômé par ses adeptes et consacré à l'honorer. Ce jour-là, les forgerons abandonnent l'enclume et le marteau; les chasseurs n'entreprennent pas de chasse, quoiqu'ils puissent continuer une chasse déjà commencée.
LA COTE DES ESr.J.AVKS. 125
On offre à Ogoun des chiens, des poules, des noix de kola, (lu maïs grillé arrosé d'huile de palme, des ighins, espèces d'hélices terrestres dont le pays abonde. On lui immole même des victimes humaines. On coupe la tête à la victime, et on la pend à un arbre, tandis que les entrailles sont étalées devant l'oricha. Les féticheurs mangent le cœur de la victime.
Il ne faut pas confondre les orichas avec les ondes (en mina èka). Les ondes ne sont pas des puissances; ce sont simplement des objets superstitieux auxquels on attribue une vertu quelconque : celle d'écarter les maléfices, de guérir, de détourner un malheur, etc. Onde traduit exactement notre mot français ligature du latin ligatura, formé de ligare, lier, enchaîner, suspendre les opérations, modifier les états du corps ou de l'a me).
La matière et la forme de ces amulettes varient beaucoup. On y fait rentrer principalement des plumes de perroquet, des poils de certains singes, des griffes ou des dents d'animaux, de petits bâtons, des cordes, des cauris, des pailles et mille autres saletés.
On porte l'ondé sur soi, attaché autour de la tète, au cou, au poignet, au bras, à la jambe, noué aux cheveux... ou bien on le dépose en un coin avec tout un cérémonial de momeries.
Beaucoup d'objets placés dans les champs, pour éloigner les voleurs et protéger les récoltes contre les intempéries de l'air ou l'incursion des oiseaux, sont moins des orichas que des ondes. On n'adresse pas de prières, on ne fait pas d'offrandes à ïondé; c'est un instrument, et non un pouvoir actif; c'est un signe qui agit ex opcre operato. L'oricha, qui n'est autre que Satan, comme nous l'avons vu, a voulu avoir ses sacrements : ce sont les ondes.
Il y a des ondes pour tous les besoins et pour tous les goûts : une certaine poudre jetée sur les traces d'un ennemi le rend fou; une autre le guérit Le damèkè des Minas sou-
lage les maux de tète ; le bracelet que les Nagos appellent auo-rè donne la vertu de pacifier les personnes divisées. Les voleurs et les incendiaires ont des amulettes qui, comme le tiboulè mina, endorment le maître qu'ils dévalisent ou les rendent eux-mêmes invisibles, quand ils commettent leur crime.
Je ne finirais pas, si j'entreprenais de donner une énumération approximative des ondes.
Un soldat faisant ses préparatifs de campagne s'occupe plus de se charger d'ondes que de s'assurer l'approvisionnement. Je dis : se charger... le mot n'est pas trop fort, car il en est littéralement couvert. Une de ces amulettes mérite un regard de préférence : c'est une queue de cheval, de vache ou de cabri que le guerrier tient à la main et agite (levant lui pour chasser les balles, comme on agite un éventail pour chasser des volatiles importuns.
On ne saurait croire quelle aveugle confiance le noir a dans ses ondes. Tel est son superstitieux attachement à son amulette qu'il la suppose même à l'abri des atteintes du feu.
Oloricha, maître de l'oricha, est le prêtre des idoles. En mina, on l'appelle damvé.
< Au Dahomey notamment, dit M. Borghéro. les sectes du fétichisme sont organisées d'une manière compacte. Les femmes y prennent part au moins autant que les hommes '. »
Ailleurs, le même missionnaire parle de laipuissante hiérarchie des féticheurs, ces véritables ministres de celui qui fut « homicide dès le commencement », et lui attribue une influence capitale dans la politique du roi. Il nous montre Gliézo empoisonné pour s'être montré trop peu sanguinaire au gré des féticheurs, et il ajoute : «. Le prince Badou, fils de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec lui les anciennes lois reprirent toute la vigueur sanguinaire que les féticheurs
' Annales de la propagation de la foi.
demandaient. » Ainsi, ce que les féticheurs demandent, le roi même est obligé de le subir tôt ou tard. Cela dit assez le rôle important des olorichas dans la société.
Qu'est-ce qui donne à l'oloricha le prestige et l'autorité dont il jouit ? Tout concourt à faire de lui un être à part, distinct de la foule, supérieur aux autres.
Dans le secret de l'initiation, il a appris une langue inintelligible pour le vulgaire, langue sacrée qu'il est obligée de parler ; il a été formé à des manières habiles qui en imposent aux gens grossiers qui l'entourent; il a étudié les recettes de remèdes, poisons et contre-poisons que chaque caste conserve cachées et dont la connaissance donne une certaine supériorité sur le vulgaire ignorant; il a appris l'art des évocations, des sortilèges, de toutes les opérations magiques. Ajoutez à cela qu'une longue habitude du vice et de la cruauté le rendent excessivement redoutable, d'autant plus redoutable, qu'il a le droit de tout oser, lorsque le fétiche est en lui.
Ce n'est pas tout : la personne des olorichas est sacrée, et l'on doit avec eux user d'une grande circonspection. Ce n'est pas assez de ne les pas frapper, de ne pas les insulter ; il faut être attentif à ne pas les heurter ou simplement les toucher. On n'admet pas qu'on puisse agir par mégarde dans ces cas; ou plutôt, agir par mégarde est déjà une impiété digne de châtiment, et de quel châtiment!
Me trouvant en visite chez le souverain d'Agoué, je vis entrer une femme accompagnée de quatre ou cinq féticheuses qui la menaient comme une criminelle. La pauvre femme avait le visage ensanglanté ; les écorchures qui paraissaient sur son corps annonçaient qu'elle venait d'être rudement fouettée. C'était une des femmes du souverain que je visitais ; elle avait commis une irrévérence envers une danwé, et les danwés l'en avaient punie. Le monarque leur donna, comme amende, une bouteille de tafia, et, dans l'amertume de ses sentiments, il laissa tomber ces simples
paroles : « Je ne saurais tolérer chose semblable que de l'oricha. »
Sait-on quel fut le crime de la coupable ? une politesse sacrilège : elle avait eu le tort d'adresser à une dan\sé une de ces excuses que l'on se doit entre profanes. La femme du monarque, pressée par la foule à la foire, posa le pied sur le pied d'une dainvé. Elle se releva à l'instant, disant : « Oh! pardon ! » Ce fut tout son crime. Son titre de femme du roi ne la garantit point de la fureur sacrée de la foule des féticheuses.
Puisque je parle des féticheuses d'Agoué. qu'on me permette de reproduire quelques notes qui les feront cennaître. J'ai déjà dit qu'on les désigne sous le nom de danwés.
Presque toutes les femmes sont obligées de subir trois ans dinitiation, dans des espèces de couvents où elles sont toujours en grand nombre. Tout le temps qu'elles sont dans le fétiche, il leur est défendu d'entrer, la fille chez ses parents, la femme chez son mari ; tout le temps aussi, leur personne est inviolable. Cette inviolabilité sert parfois à l'opprimé pour se mettre à l'abri de la persécution. Une esclave, une femme veut-elle fuir les tracasseries de son maître ou du mari, elle entre dans le fétiche, c'est-à-dire elle cherche asile au couvent des danwés. Il lui est toujours facile de s'y réfugier : elle n'a qu'à pousser le cri de convention qui annonce que le fétiche cs-t entré en clic, et la voilà dans le fétiche.
On reconnaît les danwés à ce qu'elles ont la poitrine ointe d'huile de palme ; mais on ne les rencontre pas toujours ainsi. Un signe distinctif qu'elles portent habituellement sur elles, c'est Yadounka, collier de cordes très-fines faites avec des filaments de feuilles d'un certain palmier.
Leur costume est trop simple pour être convenable : un petit acho ou pagne tombant de la ceinture jusqu'au-dessus du genou. A l'époque où elles subissent les épreuves, celles qui ont eu des succès ajoutent quelques ornements qui ne les habillent pas davantage. Ce sont des cordons de cauris
passés en sautoir sur la poitrine, des bracelets de cauris et autres ornements semblables attachés aux mollets et à la cheville. Elles portent aussi alors, en guise de couronne, un réseau en forme de ruban, tissu de filaments de palmier, comme ladounka.
Si léger que soit leur acho, il gène encore leur immodestie. Quand on les rencontre seules dans la rue, il n'est pas rare de les voir tenir leur pagne en arrière et se montrer à découvert sans la moindre pudeur. Lorsqu'il pleut, elles mettent leur costume sous l'aisselle, afin qu'il ne se mouille pas.
Les danv.és passent dans les rues tantôt seules et tantôt en bande, tantôt silencieuses et calmes, et d'autres fois en courant ou criant à tue-tète. On les rencontre à l'angle d'une rue ou à l'entrée des maisons, debout ou à genoux, attendant qu'on leur donne quelque chose. Elles ne reçoivent rien dans l'intérieur, d'ordinaire, et se tiennent sur la voie publique pour quêter.
Leurs principales occupations sont de porter de l'eau chez les particuliers et de fabriquer des nattes avec des joncs. A la nouvelle lune, elles parcourent les rues de la ville en criant : on dit qu'elles cherchent la lune, c'est-à-dire qu'elles en annoncent le retour.
Voici des danwés armées de nerfs de bœuf. Ordinairement elles soî'.t très pacifiques; mais malheur à celui qui provoque leur colère, par ses paroles ou par sesactes ! L'avezvous blessée en quelque chose, elle pousse un cri. En un clin dœil, ce cri répété par ses compagnes les a toutes réunies. Les voilà, semblables à des furies, sélançant vers votre maison, se jetant à terre, se roulant, se relevant, poussant des hurlements et des cris sinistres, l'œil hagard, les traits bouleversés. Tous les noirs de la maison s'enfuient et se cachent de peur de tomber sous les coups des danwés. Cependant, celles-ci grimpent sur les murs, arrachent la paille qui les couvre et celle de la toiture... Si vous ne les
arrêtez au plus tôt ; si vous n'entrez en composition avec elles; si vous ne subissez leurs exigences, bientôt votre maison sera découverte, et puis, qui sait le reste?
Il semble impossible d'arrêter ces énergumènes, de se mettre à l'abri de leurs assauts destructeurs. Cela pourtant est bien aisé : il n'y a qu'à leur viettre la paille. Mettre la paille, dans ce cas, c'est tendre des feuilles de palmier en travers du chemin et des rues qui aboutissent à la maison que l'on veut garantir. Les danwés respectent cette faible barrière : loin de passer outre, elles rétrogradent en toute hâte. Leur course furibonde s'arrête quand on leur a donné satisfaction seulement.
D'autres motifs qu'une insulte peuvent provoquer ces frénétiques excès. Les usages du pays interdisent aux Minas de manger d'une qualité de poisson. Or un étranger, habitant de Porto-Novo, offrit de ce poisson en vente sur le marché mina '. Il n'en fallut pas davantage pour que ce pauvre homme, qui ignorait peut-être les coutumes locales, se vît poursuivi par la bande des danwés. Où les emporte leur fureur, la foule l'ignore; et chacun cherche à éviter de •tomber sous leurs coups ; et chacun de crier : « Ago! ago! Éloignez-vous! loignez-vous ! »
Grâce à la diversion opérée, grâce au retard qu'entraîna cette intervention des passants, le marchand de poisson eut le temps de se réfugier dans une maison, où il resta caché jusqu'à ce qu'il eût payé l'amende voulue. Sans cela, on l'aurait bel et bien roué de coups.
Ce dernier fait montre que les danwés, en beaucoup de «as, sont de vrais agents de poHce et peuvent facilement •devenir de terribles instruments de vengeance.
Pour en finir avec les féticheurs, quelque nom qu'on leur donne, qu'on les appelle olorichas ou danwés, voyons ce qui
' A Agoué, il y a une place pour le marché des Minas, et une .lutre pour celui des Nagos.
se passe à Agoué iorsqu'on en frappe un à la tète. Frapper un féticheur à la tète est partout une énormité, un sacrilège; c'est ce qu'on appelle perdre le fétiche. La danwé qui a perdu le fétiche disparaît pendant une quarantaine de jours, et l'on appelle le fétiche. Les tam-tams résonnent, les chanteurs débitent leurs hymnes... aux frais, bien entendu, de celui qui avait porté sur la danwé une main sacrilège.
Quand l'oricha fugitif juge à propos de revenir, la danwé d'oîi il avait délogé apparaît dans les rues, dans un accoutrement et avec une physionomie tels qu'on est porté à croire que le démon est de moitié dans ce qui se passe alors. Sa figure hâve, son regard égaré, sa démarche incertaine, son morne silence, son humeur morose, tout son extérieur enfin est d'une possédée. Un costume en feuilles de palmier la couvre des pieds à la tête ; elle porte au côté un sac en bandouhère. et dans ce sac six ou huit bâtons en bois très-dur et longs de cinquante à soixante centimètres. Elle tient un des bâtons à la main, en menace les passants qu'elle fixe d'un œil hagard; et, défait, elle le lance contre ceux qui se rient d'elle. Ce bâton, on le lui rapporte, et elle en menace encore la foule, et elle le jette avec vigueur, au risque de fendre la tête à celui qu'elle vise, ce qui ne lui donnera pas la plus légère émotion.
Ses courses de bacchante finies, elle vend les feuilles de son costume. On se les dispute et on les achète, comme on fait, en quelques contrées, des morceaux de la corde d'un pendu. La superstition y voit un précieux préservatif.
Le culte, pour les olorichas, consiste dans les divers ministères qu'ils exercent et qui les rendent encore plus redoutables.
Ce sont eux qui président aux ordalies ; eux qui font boire l'oricha ; eux qui font subir l'épreuve par l'eau ; eux qui lancent des sorts et des maléfices; eux aussi qui se livrent aux opérations de divination et de nécromancie; eux qui sont chargés des exécutions capitales, dans lesquelles
OU a à craindre tous les raffinements d'une cruauté calculée ; eux enfin qui exigent et maintiennent des coutumes atroces, comme celle des sacrifices humains où des milliers de victimes sont immolées quelquefois.
Le milieu dans lequel on voit les olorichas n'est pas plus rassurant. Dans les temples, on les aperçoit à côté des crânes humains incrustés dans les murs et dans les colonnes; dans les bois sacrés, au milieu des ossements; partout, dans le sang et le crime.
Nous parlerons ailleurs des ordafies, parce qu'elles sont un des rouages de l'organisation politique.
Pour ceux qui ne sont pas olorichas, le culte consiste en offrandes et en prières que l'on adresse aux orichas, soit dans les temples, soit dans les bois sacrés ou ailleurs. Le sanctuaire, quel qu'il soit, d'un oricha est signalé par de longues bandelettes qui pendent au haut des arbres ou à l'extrémité de grandes perches.
Voici de la farine, de l'huile répandue parterre, des œufs cassés, des cauris, des plumes , des écuelles, des vases de forme variée, des bouteilles en terre... Évidemment, nous sommes sur un terrain sacré : ces vases sont des vases sacrés ou le symbole des mysières ; ces divers objets, des offrandes ou les restes du sacrifice. Ici, la victime immolée pend à un arbre; là, elle gît sur le sol; plus loin, il ne reste que les os décharnés et livides que la dent du chacal et des loups n'a pas encore détruits.
Le culte a souvent de révoltantes horreurs. Ainsi, au Bénin, on a conservé jusqu'à présent un usage qui régnait jadis à Lagos et ailleurs : celui d'empaler une jeune fille, au commencement de la saison des pluies, afin de rendre les orichas propices aux récoltes.
On trouve aussi dans le culte des bizarreries étonnantes. Le ^0 octobre 1874, je voyais des fenêtres de la mission les grands d'Agoué se diriger vers la plage, à l'endroit où se trouve l'idole d'Avrékété. Ils mangeaient avec le fétiche. Ils
n'avaient pas terminé encore, qu'une troupe de gamins se rua sur eux et les assailtit à coups d'oranges, de citrons», etc., etc. Et roi et ministres de fuir en courant.
Singulier oricha que cet Avrékété !
« Dans l'intérieur du Yoraba, les gardes préposés aux portes des villes obligent assez fréquemment les voyageurs européens qui se présentent pendant le jour à attendrejusqu'à la nuit close, avant de leur permettre l'entrée de la cité. Telle est la superstition des habitants, qu'ils craindraient, en les laissant entrer de jour, que les démons n'en profitassent pour y pénétrer à leur suite.
« On croit que, lanuit.les démons se retirent dansl'Océan. >
(COURDIOUX.)
Notons, en terminant, qu'il est défendu chez les noirs., comme chez les anciens, de voir le fétiche.