‹ La côte des Esclaves et le DahomeyChapitre 16 sur 65 · IIG LA COTE DES ESCLAVES · texte numérisé non relu

IIG LA COTE DES ESCLAVES

« Et Chango s'arme de pierres ardentes, et il les lance contre ses ennemis au moinent des orages, et l'on voit, au milieu des nuages sombres, leurs traînées lumineuses qu'on nomme des éclairs. »

Chango aimait avec passion la guerre, où il eut des succès éclatants : la chasse, où il était toujours heureux, et le pillage, (jui fut son plus doux passe-temps.

Ses disciples sont dignes de lui, au moins en ce qui regarde le pillage. La besace rentre dans le costume religieux. A ce signe caractéristique, on reconnaît l'admiration qu'ils portent aux appétits insatiables de leur oricha de prédilection.

Au ciel, Chango possède uti immense royaume; il a une grande quantité de chevaux; il habite un {Valais splendide, etc., etc.

Les onichangos imilent-ils leur oricha dont ils se montrent si enthousiastes? On est, sans doute, curieux de le savoir. On suppose bien qu'ils n'ont pas pour lui un amour purement platonique ; s'ils s'appliquent à incubjuer la terreur au peuple, ils doivent avoir leur motif; le motif religieux est-il le seul ?

La foudre est tombée sur une maison! Chango a lancé une de ses pierres embrasées : n'est-il pas naturel que ses disciples se mettent religieusement à la recherche de la pierre sainte ? — Les voilà qui se précipitent. La pierre! où est la pierre? La trouvent-ils ? ne la trouvent-ils pas ? Du moins ils ont trouvé l'occasion d'imiter leur oricha : et ils pillent et dévalisent la maison foudroyée.

Le maître de la maison n'a rien à dire, rien à faire : Chango l'a frappé, Chango peut-il avoir tort? On le voit : les attentions du terrible oricha sont fort déplaisantes : deux et trois fois déplaisantes. Outre que la foudre a ses fureurs, il faut subir encore celles des onichangos. Ce n'est pas tout : voici venir l'amende, les confiscations, la prison peut-être, peut-être pis. Pourquoi a-t-on eu sa maison foudroyée? Au

Dahomey, après des accidents de ce genre, on a vu maître, femmes, enfants, esclaves, biens, tout confisqué et livré au roi ou aux onichangos.

Il s^en faut que les blancs soient à l'abri des noires exactions, après que Chango les a visités. Le noir se montre alors d'une rapacité au-dessus de sa rapacité ordinaire, et ce n'est pas peu dire.

La mission catholique eut à ses débuts la persécution de Chango. La foudre étant tombée sur l'habitation des missionnaires, commit d'autant plus de dégâts que les noirs, même les serviteurs de la maison, n'osaient, dès l'abord, s'opposer aux ravages du feu : — Chango l'avait allumé : pourraient-ils l'éteindre ? leur était-il permis d'y toucher?

Quand on se fut rendu maître des llammes, on vit venir les hauts dignitaires du pays. Au nom de l'oricha et au nom du roi, en vertu des coutumes du pays, les chefs condamnèrent les missionnaires à payer une forte amende. « S'ils nous avaient demandé un cadeau pour le roi, dit M. Laffite '. l'un des témoins et victimes, nous aurions cédé à leurs prétentions, afin de ne pas rompre avec le gouvernement dahoméen; mais ils demandaient une offrande pour les fétiches, notre conscience nous faisait un devoir de refuser éneryiquement ^.

« Devant notre refus formai, l'ambassade se retira mécontente, proférant mille menaces. Son échec ne l'empêcha pas de revenir vers dix heures pour tenter une seconde épreuve, qui ne lui réussit pas mieux que la première.

« A midi, le domestique du Yévogan vint dire à M. Borghéro ' que son maître désirait le voir. Quoiqu'il soupçonnât un piège, M. Borghéro n'hésita pas à se rendre à la case du gouverneur. A son arrivée, on le somma d'accepter les pro-

' V. Dahomey, p. 219.

2 11 y en a qui ne comprennent pas ces délicatesses de conscience, On a taxé la conduite des missionnaires d'intolérance et de ridicule entêtement. C'est faire bon marché de sa foi et de sa conscience.

' Supérieur de la Mission {Note de l'auteur.)

positions que nous avions rejetées le matin ; sur son refus d'y accéder, il fut mis en prison.

« Les nègres avaient compté que la vue du taudis sale et malpropre dans lequel ils avaient renfermé le supérieur de la Mission abattrait bien vite sa constance, et le Yévogan attendait de minute en minute le bon eflet de ses rigueurs; mais voyant que M. Borghéro demeurait toujours aussi ferme, il désespéra de le réduire, et, pour ne pas tout perdre, il prit le parti le plus sage, celui des concessions.

« Les fétiches furent sacrifiés, la cupidité du roi satisfaite en partie, et notre supérieur sortit sain et sauf des mains de son terrible geôlier. »

Pendant l'orage, les onichangos parcourent les rues en criant, comme des loups affamés qui hurlent en cherchant leur proie. C'est que la foudre peut leur procurer quelque bonne aubaine : ils auront garde de ne pas négliger l'occasion de piller et de faire valoir leur oricha.

Lorsque la foudre tue quelqu'un au dehors, à quoi bon chercher la pierre embrasée ? De savoir si Ghango en a lancé une, on n'en a cure : il n'y a que l'espoir d'une amende. On s'empare du cadavre, et il sera privé de sépulture, à moins toutefois que les parents ou amis n'oHient une forte rançon. Les exigences des onichangos sont telles, en pareille occurrence, qu'on songe rarement à racheter le cadavre.

C'était... qu'on ne m'accuse pas de poétiser la scène, car je resterai certainement au-dessous de la réalité; — c''était pendant l'horreur d'une profonde nuit. Les ténèbres étaient épaisses, et l'éclair les déchirait de ses lueurs sinistres ; le grondement du tonnerre éclatait par moments en coups secs et retentissants, puis se prolongeait sourd et menaçant ; la terreur était dans l'air. Soudain un cri s'est fait entendre dans la rue, et ce cri mille fois répété a retenti aux quatre coins de la Aille : « Une personne a été foudroyée !... )) Un silence de mort succède bientôt à ce cri, et rien ne répond plus à l'anxiété des habitants, rien que les coups de foudre.

Deux, trois, quatre heures se passent, longues, anxieuses, et l'âme encore se débat dans les terreurs du mystère. Enfin, le bruit confus des voix perce à travers les éclats du tonnerre ; bientôt on entend les cris sauvages des féticheurs assez distinctement pour comprendre : « Un homme est tombé foudroyé sur le chemin de Petit-Popo. Ce misérable! cet infâme! Ghango l'a tué. 0 Ghango, terribles sont tes coups! Le voilà mort, celui que tu as frappé, ce misérable! cet infâme! »

On avait enveloppé le cadavre dans une natte en feuilles de palmier, et on le traîna par les pieds jusqu^à la grande place d'Agoué. (G'està Agoué que ceci se passait, dans les premiers mois de 1875.) Tout à côté, on dressa un échafaud sur lequel on exposa la victime de la foudre à découvert. Pendant une dizaine de jours, un milher de féticheurs se livrèrent, dans la ville et aux environs, à des démonstrations bruyantes où le grotesque n'était surpassé que par la sauvagerie. C'étaient de véritables scènes de cannibalisme.

Un jour, je passais sur la place au moment où une vio- Isnte agitation animait la foule. Un groupe de féticheurs, abrité sous un appentis, s'abandonnait à une agitation extrême. Je demandai ce qu'ils faisaient là, et l'on me répondit (lu'ils délibéraient. Or, voici de quoi il s'agissait : il était question de manger le cadavre. Je ne saurais dire si l'on discutait sérieusement, ou bien si l'on voulait influencer les parents de la victime et les décider à faire des sacrifices, plutôt que de laisser les féticheurs commettre de tels excès sur une personne qui leur était chère. Une chose certaine, c'est qu'on avait pris toutes les précautions afin d'empêcher les onichangos d'exécuter les projets qu'ils manifestaient.

Au milieu des ténèbres , la foudre semble plus terrible, les éclairs plus brillants. C'est pour cela, sans doute, que les Nagos donnent à Ghango, pour esclave, Biri, les ténèbres. c- .

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