TOTAL
Totaux
La comparaison des deux tableaux précédents peut faire apprécier les proportions de la mortalité.
En octobre 1874, je fus appelé pour donner des soins à un grand d'Agoué : ce qui me fournit l'occasion d'assister à son trépas. Le malade, fort avancé en âge, était aux prises avec la mort. Il était soutenu entre les jambes d'un homme, tandis qu'un autre, accroupi devant lui, se fatiguait à lui insuffler certaines poudres dans les yeux et dans les narines ; puis il lui crachait sur le visage; puis, appUquant les mains sous les aisselles du patient et pressant fortement de haut en bas, il faisait subir à la poitrine un massage bien rude pour la circonstance. Ce n'est pas le cas de dire que, si cela ne fait pas de bien au moribond, cela ne lui fit pas de mal : je crois que toutes ces passes l'aidèrent à expirer '.
Aussitôt que le malade eut rendu le dernier soupir, les femmes éclatèrent en sanglots, poussant des cris et des gémissements prolongés et bruyants. Elles luttaient à qui
' Les musulmans, dans ces contrées, ont un moyen plus expéditif d'abréger l'agonie des leurs : ils leur plantent le couteau dans la gorge, ■car un croyant ne doit pas paraître devant Mahomet dans les transes de l'agonie.
pousserait les clameurs les plus perçantes. A coup sûr, le tapage dominait sur la tlouleur.
Les funérailles se célèbrent très-solennellement, mais l'élément vraiment religieux y occupe une petite place.
D'abord, on achète le passage pour l'autre vie. Les Athéniens et les Romains mettaient une pièce de monnaie dans la bouche de leurs morts : c'était le denier de Charon, le prix payé au nocher des enfers pour le passage des âmes. Les noirs ne disent pas que les âmes de leurs morts doivent passer les fleuves des Enfers : le Styx, le Cocyte, l'Achéron ou le Phlégéton, mais ils ne manquent pas d'acheter le passage. Ils immolent une poule qu'ils appellent la poule ouvrant LA VOIE, adiè-iranna [adic, poule, — ira, achetant, — onna, le passage, le chemin). Cette poule immolée rend ïoricha favorable, et sert de sauf-conduit au défunt qui entre dans l'autre monde.
A défaut de douleur réelle, l'usage veut qu'on affiche les dehors dune véritable désolation. On crie, on hurle des lamentations. Les femmes surtout sont obligées de se lamenter avec éclat : elles ont le rôle principal dans le deuil; c'est pourquoi on les appelle les pleureuses ' [étèkoun, les maîtresses des larmes, du deuil).
La démonstration bruyante des pleurs funèbres est faite soit par les parents du défunt, soit par les amis, soit par des pleureuses mercenaires. Écoutons leurs complaintes : « Ma mère est morte, mon père est mort : qui prendra soin de moi? » s'écrie une des pleureuses.
Une autre module langoureusement ce chant funéraire : « Jamais plus je ne pourrai le voir! C'en est fait! je ne le verrai plus!... Déjà, hélas! je ne le vois plus!
« Je vais à la fontaine, et je laisse la foule s'écouler; j'attends jusqu'à la nuit : je suis seule, hélas!
' Quand une mère donne le jour à une fille, on dit : « Elle a enfanté une pleureuse, o bi élèkoun. » Pour un garçon, on dit : a Elle a ettfanlé un cullivaleur, o bi iwallè. »
« Je vais au marché, et je laisse la foule s'écouler ; j'attends jusqu'à la nuit : je suis seule, hélas !
« Je vais sur le chemin; la foule lentement s'écoule, la nuit vient, et toujours je suis seule, hélas ! »
Par (les lamentations de ce genre, les pleureuses provoquent les condoléances. Cependant, de toutes parts, on vient à la maison mortuaire, où les parents fournissent à manger et à boire à tous ceux qui se présentent : le tafia est versé à profusion; on chante, on danse, on fait retentir l'air de fusillades multipliées.
Le cadavre est étendu sur une natte placée au milieu de la maison, tandis que ces préliminaires s'accomplissent. « Si quelqu'un meurt loin de chez lui, dit un proverbe, une partie de ses restes vient à la maison » ; c'est-à-dire qu'on y porte, pour célébrer les funérailles, une partie du cadavre : ongles, doigts, cheveux, etc.
Le lendemain ou le surlendemain du décès a lieu la sépulture. Le défunt, enveloppé d'une natte et couvert de son plus bel acho, est descendu dans une fosse, creusée dans la chambre même où il a expiré. On lui donne des étoffes, des cauris, des poules, du tafia, que l'on ensevelit avec lui, car il vivra dans l'autre monde, et il ne faut pas qu'il y apparaisse tout à fait dépourvu.
Quelquefois, avant l'ensevelissement, le cadavre est porté triomphalement dans les rues, au son de la musique. Je me souviens d'avoir vu plusieurs fois de semblables exhibitions. Un jour, entre autres, j'entendis chanter des éloges de ce genre : « Il fut un grand homme, un habile personnage : il a su faire des dettes et mourir sans les payer!... »
Les fêtes des funérailles, car les funérailles sont des fêtes; les fêtes des funérailles durent des jours ou des semaines, suivant la richesse des parents. On les renouvelle à l'anniversaire.
Les funérailles royales se distinguent des autres par les horreurs de sacrifices humains. Femmes et esclaves sont
immolés en grand nombre sur la tombe du roi défunt.
« Voici une autre coutume d'une peuplade voisine, dit M. Beaugendre.
« Quand un homme est mort, tous les amis se réunissent pour éloigner la tristesse de la famille. On tue quantité de poules et de chevreaux, on boit et l'on danse trois jours durant. On fait un trou à l'endroit où le défunt avait l'habitude de dormir, et l'on y dépose le cadavre. Pendant neuf jours, les femmes et les enfants gardent le réduit et couchent sur la fosse. Le neuvième jour, on verse de l'eau sur cette fosse et l'on y danse. La famille va alors visiter tous les amis qui ont apporté tafia et provisions.
" Trois mois après, les amis sont invités de nouA'eau à se réunir dans la case où est enseveli le mort. Là, dans l'obscurité, les féticheurs déterrent le cadavre et en détachent la tête, qu'ils déposent sur des étoffes précieuses. lis égorgent ensuite des victimes (poules, chevreaux et porcs), et le sang et le tafia coulent sur ce crâne hideux. Pendant trois jours on danse, on chante et l'on verse à profusion le tafia. Le quatrième jour, on enterre de nouveau le crâne, et le mort est satisfait. »
Les pleureuses ne se lavent pas et ne lavent point leurs habits tant que dure le temps des pleurs. Aussi les appeliet-on non lavées.
Circonstance à noter : on brûle les habits du défunt, on détruit ce qui servit à son usage, et l'on n'habite plus la chambre où il est mort et où il a été enseveli. Souvent même on enlève la toiture, et la case est abandonnée. D'autres fois, on se contente de renouveler la toiture.
On n'a point l'habitude d'élever des mausolées sur la fosse : on se contente de planter une tige en fer de forme particulière, afin de marquer la place où se trouve le crâne. La tète est la partie du corps à qui s'adressent plus spécialement les honneurs funèbres.
Dans la chambre sépulcrale, on place des écuelles desti-
nées à reccA^oir les aliments et les offrandes que l'on apportera au mort et à son fétiche.
Tous ces honneurs et d'autres encore rendent les funérailles précieuses. En être privé est une honte, souvent un châtiment. On les refuse aux criminels et aux débiteurs insolvables ; on dédaigne de les accorder aux esclaves et aux étrangers.
Voici une légende fabuleuse racontée à ce propos. Vadjawo, animal assez semblable à la chauve-souris et tenant le milieu entre les oiseaux et les quadrupèdes, est le héros de cette légende. L'adjawo rendit le dernier soupir, et l'on appela les oiseaux pour faire les funérailles, parce qu'on les supposait parents du défunt. Les oiseaux s'en défendirent, disant : « Voyez! nous avons tous des plumes, tandis que Vadjawo n'en a pas. Il n'est point des nôtres. »
Appelés à leur tour, les rats refusèrent pareillement de se reconnaître parents de Yadjauo : « Tous dans leur famille ont une queue, disent-ils, mais Yadjawo n'en a pas. »
Celui-ci, faute de parents, resta sans sépulture.
De là ce dicton méprisant qui a cours chez les Nagos : « Il n'est ni rat ni oiseau : c'est un adjawo. »
Les enfants morts avant l'âge de dix ou douze ans, c'està-dire avant d'avoir pu se rendre utiles, sont censés s'être laissé séduire par quelque mauvais génie : on les appelle ahikou (mort dès la naissance, mort-né). Les abikou ne sont pas ensevelis avec solennité ; on les porte hors de la maison, hors de la ville même, car ils n'ont pas assez A^écu pour acquérir, par leurs services, droit de cité. On les enfouit à la campagne, ou bien, tout simplement, on les jette au miheu des broussailles. La mère seule ne sera pas indifférente à leur sort, et elle viendra porter des offrandes, afin que les mauvais génies ne maltraitent pas trop son enfant dans l'autre monde.
Dès qu'une mère voit la maladie amaigrir le corps chétif de son jeune nourrisson, aux soucis naturels de l'affection
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maternelle se joignent les préoccupations superstitieuses, et elle craint de n'avoir donné le jour qu'à un abikou, et elle charge les pieds et les mains de son enfant de bracelets de fer sonores et de petites clochettes, afin d'eflrayer et de mettre en fuite les esprits malfaisants qui l'empêchent de profiter des soins qui lui sont prodigués.
Pas plus que les ahihou, les esclaves n'ont droit de cité : on se contente aussi de les enfouir. Les musulmans traînent leurs esclaves païens hors de la ville et les jettent dans la lagune, ou les abandonnent dans les champs sans aucune cérémonie : ils se débarrassent purement et simplement de leur cadavre. La plupart dés esclaves qui tombent en leur pouvoir se convertissent en apparence à l'islamisme, ne serait-ce que pour éviter cette infortune.
Deux négriers de Wydah avaient un cimetière pour leurs esclaves à quelques pas de la mission catliolique, moins par convenance que par nécessité. Les cadavres y étaient à peine couverts de terre, en sorte que les chacals et les loups les déterraient sans difficulté. C'était un charnier hideux à voir, et non un cimetière.
Non moins hideux est le spectacle offert aux regards dans les lieux oii l'on expose les restes des suppUciés. On n'y voit que des têtes fixées sur des pieux, des cadavres pendus aux branches d'arbres, des cadavres gisant sur le sol, des os à demi rongés. Çà et là des vautours et des corbeaux se disputent des lambeaux de chair.
Sont encore privées de sépulture les personnes frappées de la foudre. Victimes de la fureur de Chango ', elles méritent l'exécration des hommes; elles sont indignes des hoimeurs funèbres. Les parents pourraient, il est vrai, acheter la permission de les ensevelir, car avec de l'argent on obtient môme la faveur des dieux irrités ; mais les prêtres sont généralement trop exigeants et les parents trop égoïstes.
' Chango, oricha de la foudre.
Ceux-ci gardent leur argent, et les féticheurs exaltent la puissance de l'oricha.
Les Égyptiens qui mouraient endettés ne recevaient la sépulture que lorsque leurs parents ou amis avaient satisfait aux créanciers. Nous retrouvons cet usage chez les Minas de la côte des Esclaves. Quand les parents ne s'exécutent pas, le corps du défunt, placé sur un échafaud, au bord des chemins, reste exposé à la vue et au mépris des passants.
Au Dahomey, les suicidés, comme les criminels, sont voués à l'exécration publique : on leur coupe la tète et on l'envoie au roi, à Abomey, aux frais des parents ou du maître. « Voici, dit M. Courdioux, une légende que j'ai recueillie de la bouche d'un de nos catéchumènes, et qui montre l'aversion générale qu'ont les nègres pour ce genre de mort.
« Un homme, étant tombé dans l'indigence, n'eut bientôt plus rien à manger. Il fit réflexion que sa vie était détestable. Il prit une corde, monta sur un arbre et se mit en mesure d'attacher sa corde à une branche pour se la passer au cou.
« Soudain, jetant un regard au-dessous de lui, il aperçoit un lépreux qui prenait un bain à quelques pas de l;i. Il lui crie de s'en aller au plus vite. Le lépreux, ayant achevé de se laver, prit son pagne et s'enfuit en disant : « — Je vais chez moi jouir de la vie. »
« Celui qui était sur l'arbre, étonné de ces paroles, s'écria : « — Comment! De quelle vie va donc jouir ce malheureux, « qui n'a ni mains, ni pieds, et dont les chairs ont été dévo- « rées par la lèpre? Moi, j'ai de bonnes mains, de bons « pieds, et je vais me pendre! Ce misérable lépreux, qui « est rebuté de tout le monde, qui manque de tout, trouve « encore du charme à vivre, et moi qui suis infiniment « moins à plaindre, je me détruirais! Oh ! non. Je laisse là ma « corde, et je vais chez moi pour jouir encore de la vie. »
Un mot du deuil.
Le deuil est obligatoire pour les femmes. Une veuve reste enfermée dans l'intérieur de la maison pendant quarante jours, ne se rasant pas les cheveux et ne lavant pas ses habits. Que si les affaires l'appellent au dehors, elle ne sort qu'à la tombée du jour et se donne un maintien de circonstance : tenant les yeux et la tête baissés, les bras croisés sur la poitrine et la main droite appuyée sur l'épaule gauche. Les habits de deuil sont de couleur noire ou bleu foncé. Il est de mise que les femmes se voilent la tète avec un acho de cette couleur.
Après les quarante jours du grand deuil, la parenté vient consoler la veuve ; on lui rase la tête, et elle prend des vêtements propres.
Les danses et les libations recommencent. Et comme tout cela deviendrait ruineux, chacun porte son présent, afin de contribuer aux grandes dépenses que nécessitent les circonstances. Pour faire honneur au défunt et à sa famille, les amis riches envoient leurs esclaves, avec des fusils et de la poudre, à leurs frais; et les fêtes se prolongent ainsi davantage.
« Les familles du Dahomey ont un grand respect pour les mânes de leurs ancêtres. Après plusieurs années de sépulture, les crânes des défunts sont retirés de la fosse, et on les conserve religieusement dans des vases de terre. Ces vases sont placés dans un coin de l'habitation et servent ainsi de fondement et de consécration au culte à rendre à tous les fétiches ou dieux domestiques. » (Colk- Dioux).
Ce que raconte M. Féris ne regarde, sans doute, que les !\Unas d'Agoué. Encore, je n'oserai pas affirmer que le deuil, tel qu'il se pratique ordinairement, exige toutes ces particularités. « Lorsque les femmes perdent leur mari, dit-il, elles doivent rester six mois dans la chambre même où il a été enseveli. Pendant ce temps, elles se tiennent dans l'inac-
tion complète, laissant pousser leurs cheveux et leurs ongles, et ne changeant jamais de vêtements. Leur famille apporte leur nourriture, à laquelle il est prescrit de mêler du charbon en poudre; on dirait que les noirs ont pressenti la propriété absorbante du charbon pour les émanations putrides.
« Ces six mois écoulés, les veuves s'agenouillent sur des débris d'amandes de palme et des écailles d'huîtres ; et là, les parents du défunt leur donnent la chicote (fouet portugais) pendant plusieurs heures, en leur demandant les qualités que leur mari avait pour elles.
« Le jour même, ou quelques jours après, a lieu l'horrible supplice de la fumigation. On leur lie les mains, et on les renferme dans la chambre du défunt, dans laquelle est allumé un fourneau sur lequel brûlent des piments secs. La fumée acre qui s'en exhale provoque une toux suffocante et des douleurs atroces dans la poitrine. Souvent, après une demiheure ou une heure de ces terribles épreuves, les femmes s'affaissent, épuisées. Heureusement, cette coutume tend à disparaître.
t Quelques jours après ces cérémonies, elles vont, au lever du soleil, se laver à la plage, se rasent les cheveux, coupent leurs ongles et les jettent au feu; elles se dépouillent de leurs vieux pagnes et en prennent de neufs d'une couleur bleu foncé, qui est la couleur de deuil.
« On dessine ensuite trois raies, en rouge sombre, avec trois points blancs sur le front, les tempes, les bras, les reins, les jambes et les pieds. Elles prennent part à un copieux repas, après lequel elles sont libres.
« Elles portent pendant deux ou trois mois encore leurs signes de deuil, c'est-à-dire le pagne, le tatouage, et cinq ou six grelots suspendus devant la ceinture.
« Les hommes qui ont perdu leur première femme se retirent huit jours dans une chambre, où ils restent couchés sur une misérable natte, puis se rendent sur la plage, brù-
lent leurs cheveux, leurs ongles et leurs vieux habits, et se font tatouer comme les veuves.
« Les hommes et les femmes en deuil pour la perte de leur conjoints portent, outre le pagne, une ficelle bleue fixée autour du bras gauche; le pommeau du bâton est aussi orné, quelquefois, d'un lien de ce genre. »