‹ La côte des Esclaves et le DahomeyChapitre 37 sur 65 · PRUDENCE · texte numérisé non relu

PRUDENCE

Celui-là est prudent qui sait ce qu'il faut faire en toute rencontre, ou qui prend les moyens de le savoir.

La prudence exige que l'on ne compte pas sur le hasard, et que l'on réfléchisse avant d'agir; qu'on ne se fie pas à l'apparence; qu'on s'entoure de conseils..., etc., etc. Làdessus écoutons les Nagos.

« On ne doit pas assimiler un cas fortuit à un événement que l'on a prévu. »

H y a d'heureux hasards ; ainsi, « les cris stridents du coq au milieu de la nuit peuvent terminer un difl'érend » — par la surprise qu'ils causent. Toutefois, a c'est bien présumer du hasard que de compter sur les bienfaits du temps.

« L'attention empêche l'homme de se tromper.

« Donnez votre attention à ce que vous faites. — Plus une affaire est obscure, plus il y faut réfléchir.

« Une aiguifle tombe-t-elle des mains d'un lépreux, on ne la ramasse qu'avec précaution ; une affaire se présente-t-elle, on ne la traitera qu'après y avoir réfléchi.

« On ne laisse pas brûler ce qu'on garde avec soin.

« C'est le chien agile et dont le flair est sûr qui force le lièvre. »

Datis un cas embarrassant , imitez « celui qui s'est planté une épine au pied : il s'en va, clopin-clopant, trouver celui qui peut la lui arracher. — Si l'on vous donne un conseil, profitez-en. — N'entreprenez pas ce qne vous ne pouvez mener à bonne fin. — Si vous ne pouvez dès l'abord bâtir une maison, logez- vous dans une hutte. »

Fuyez le danger : « Le piège inspire des appréhensions aux plus forts. — A la vue de l'épervier, on n'expose pas ses poules sur un rocher. — Si une tique se prend au museau du renard, ne demandez pas à la poule de la gober. — Le

chien ne au pas aboyer dans l'antre de l'once. — Celui qui fuit le danger ne se donne pas le temps d'arracher l'épine qui le blesse, ou de choisir les mets qui lui plaisent.

« Faites en secret ce que vous voulez qu'on ignore. — La rivière n'est jamais pleine au point de soustraire les poissons aux regards. »

Nous pourrions multiplier nos citations; mais nous sommes obligés d'abréger pour dire un mot de chaque vertu. Ceux qui désirent de plus longs développements pourront consulter les Noirs peints par eux-mêmes.

La justice rend à chacun ce qui lui est dû : à Dieu, ce qui est à Dieu; à l'homme, ce qui est à l'homme.

Par une inconséquence ordinaire aux païens, le nègre connaît Dieu et ne lui adresse pas son culte; le culte, il le rend à l'idole , à Voricha. Nous avons parlé de Dieu et de l'oricha; il nous reste à parler de l'homme.

«Nous devons aux supérieurs le respect, dit saintBonaventure; aux égaux, la concorde; aux inférieurs, la disciphne. »

Et les Nagos : « Honorez les anciens : ce sont nos pères. — Que l'enfant ne s'arroge pas le droit de parler à la place des anciens. — Imitez votre père ; ce qu'il ne se permet pas, évitez-le. »

« Le roi ne se coilïe pas d'un vulgaire bonnet, il a sa couronne ; — les impôts lui reviennent de droit ; — les rebelles ont tout à craindre de lui. »

Les Nagos sentent vivement combien l'homme est sociable. « Tous les hommes sont proches, disent-ils. — Un fou d'Jka et un idiot d'Ibouka ne peuvent se rencontrer sans sympathiser. — L'enfant ne se perd pas comme les bêtes. — On ne vit pas sous le même toit sans se parler. — Quiconque méprise autrui se méprise lui-même. »

Dans la société, les uns travaillent pour les autres. « Celui qui fabrique des serpes les fait pour autrui. — Le boucher tue la bête, les débitants la mettent en pièces. — Le se! gemme est un produit haoussa; le tabac en rôle vient du pays des Blancs; le gombo, d'Iré. »

S'il parle des mauvaises compagnies, le Nago dit : « La plante des pieds se salit à l'ordure du chemin. — On ne s'en va pas en pagne blanc au milieu de l'huile de palme. — Après s'être vautré dans le bourbier, le cochon va se frotter à ceux qui sont propres. — Si les maisons ne se touchent pas, comment le feu se communiquerait-il de l'une à l'autre? »

Aux INFÉRIEURS i.fl DISCIPLINE, dit saiut Bonaventure, déterminant une des pratiques essentielles de la justice. Aux inférieurs la discipline, c'est-à-dire l'instruction et l'éducation morale. Le docteur catholique parle en théologien; il expose la doctrine du Maître par excellence , doctrine de dévouement et de sacrifice, doctrine incomprise par le païen égoïste pour qui la richesse et le pouvoir sont des instruments de domination, au lieu d'être des moyens de bienfaisance. Le nègre païen ne comprend pas cette maxime du Maître : « Que celui qui est le plus grand soit comme le moindre, et celui qui a la préséance comme celui qui sert. » Toutefois, la raison et la conscience lui suggèrent des principes dignes d'être notés.

Pauvres. « On suppose le pauvre moins sage que le riche. — Dès qu'on est en haillons , on paraît ne pas mériter des égards. — Si le pauvre, donnant son avis, opine qu'une poutre est assez longue, à priori on ne l'écoute pas; à la fin, on est forcé d'avouer qu'il disait vrai. — Pour tant que le riche se livre aux transports de la volupté, le pauvre est toujours à la peine : pour lui, pas de fête!

« Soyez généreux, on court à vous; cessez vos largesses, on se retire. — On n'est plus admiré quand on est dans l'indigence. — Les nuages voilent le firmament; un temps nua-

geux ne laisse pas arriverjusqu'à nous les rayons du soleil. »

Les ESCLAVES, chez les païens de race blanche, étaient regardés comme des êtres de nature inférieure. Cette fausse supposition est repoussée par les nègres : « La naissance ne diffère pas de la naissance : comme est né l'esclave, ainsi naît l'homme libre. — L'esclave était libre dans la maison de son père. — L'esclave n'est pas un morceau de bois ; quand il meurt, sa mère n'e.st pas avertie, tandis qu'on éclate en sanglots, à la mort de l'homme libre. Or, dans la maison de sa mère, l'esclave n'était-il pas libre?

« L'esclave ne travaille pour lui qu'après avoir consacré la journée au service de son maître. — Tout le dérangement est pour le couvercle (image de l'esclave) ; et pourtant, le couvercle n'a que la vapeur, tandis que le pot (le maître) a ce qui est bien. — Le serpe (entendez : l'esclave]^ la serpe coupe la forêt, et n'en retire aucun profit; elle élague la haie qui borde le chemin, et n'en retire aucun profit non plus; elle s'use à force de sesrvir, elle sera bientôt hors d'usage ; cinq cauris suffisent à la faire entourer d'un anneau, et elle clôt encore la ferme du riche. La serpe a un anneau au cou (autour du manche), elle est fortement armée pour de nouveaux travaux. »

Juges. « Les présents aveuglent les juges et les empêchent d'être justes. »

TÉMOINS. « Le témoin éclaire la justice; un témoin n'est pas un partisan.

« Le coupable est inquiet. — Celui qui voudrait se cacher des autres croit toujours qu'on s'entretient de lui; il s'inquiète, comme s'il était coupable. — Le méchant ne laisse pas traiter les siens comme lui traite les autres. — L'épervier s'enfuit dès qu'il a pris une poule : il a conscience de son méfait,

« On ne met aux fers que les coupables. » Ce proverbe dit bien ce que l'on doit faire. On est loin, hélas ! d'agir aussi justement.

La bienfaisance est en honneur chez les Nagos. « Celui qui ne compatit pas au malheur de son semblable, le tue dans son cœur, dit-il. — Si vous n'avez pas de cauds, pour soulager votre ami, visitez-le ; si vous ne pouvez lui donner la satisfaction de l'aller voir, aidez-le de quelque bonne parole. — Un jour de pluie répare le mal de la sécheresse. — Les riches gagnent à répandre des libéralités, tandis qu'ils perdent à se montrer trop ménagers. »

Plusieurs proverbes flétrissent l'ingratitude : « Celui qui ne remercie pas d'un bienfait reçu n'aura pas à se plaindre du mal qu'on lui fera. — On perd son temps à répandre ses bienfaits sur des ingrats. — (Il est aussi déraisonnable de) ne pas reconnaître un bienfait que de lancer sur les rochers le cheval que l'on vient d'acheter. — L'épée n'épargne pas la tête de celui qui l'a forgée » : image de l'ingrat qui n'a pas d'égard pour son bienfaiteur.

D'autres proverbes réclament la loyauté et la franchise : « Vendez l'or à celui qui en connaît la valeur. — Au jeu l'on ne reprend pas un coup manqué. — Les gens à'Ifè parlent sans détours; la flèche va droit au but. — L'homme de mauvaise foi est dégoûtant dans ses procédés. — Tôt ou tard le mensonge finit par se découvrir. — Le menteur a beau se cacher, il ne saurait rester dans l'ombre. »

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