MAXIMES DE SAGESSE
Outre les alos. les peuples qui nous occupent ont des proverbes. Les proverbes, aussi bien que les alos, sont des monuments de littérature; ils se distinguent par la brièveté et l'élégance, par une tournure souvent très-poétique. La finesse d'esprit et la rectitude du jugement s'y montrent partout.
Les littérateurs pourront étudier à leur point de vue ceux que nous allons rapporter ; nous les considérerons uniquement comme maximes de sagesse. A ce dernier point de vue, ils ortrent un intérêt particulier à l'historien et au philosophe ; car ils mettent en évidence le caractère du peuple qui les possède et le degré de civilisation auquel il se trouve.
Je prends le proverbe dans son sens le plus large, comprenant sous cette dénomination les maximes et les sentences, et toute phrase exprimée en peu de mots et ayant cours dans le peuple. Les proverl)es ont été appelés la sagesse des peuples : le mot est exact , car dans les proverbes nous trouvons formulées les prescriptions de la loi naturelle, de cette loi que saint Paul déclare être écrite dans le cœur des gentils eux - mêmes. Voici comment s'exprime l'Apôtre (Rom., n, ii, lo) : « Lorsque les gentils qui n'ont pas la loi font naturellement les choses que la loi commande,
n'ayant pas de loi, ils se tiennent à eux-mêmes lieu de loi. Et ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leur cœur. »
Ce qui est écrit dans leur cœur, ils le disent dans leurs proverbes; nous allons l'y rechercher '. pour ce qui regarde les païens de la côte des Esclaves.
1. Dieu. Les proverbes nagos contiennent des pensées remarquables sur Dieu. Il est appelé le Maître par excellence, le Maître de la bonne terre, le Maître du ciel, le Roi de gloire, le Créateur.
La vraie notion de la création n'est -elle pas finement exprimée dans les adages suivants ?
« Le monde a commencé au moment où le maître du monde y entra.
« Dieu a créé les choses telles qu'elles sont.
« Le papillon , par sa beauté et par ses mouvements . chante la gloire de Dieu; à sa mort, il tombe en poussière. »
Si les choses n'ont commencé à exister que lorsque Dieu s'est occupé d'elles ; si elles ont reçu de lui leurs propriétés essentielles; si une si belle œuvre fait honneur à celui qui l'a faite, on ne peut supposer que Dieu abandonne ses créatures. Il veille sur elles et les destine au bonheur.
« Laissons à Dieu le soin de la bataille , et reposons-nous en lui.
« Dieu aide celui qui travaille.
« Que Dieu vous accorde heureuse fin ! »
Le proverbe suivant suppose en Dieu la miséricorde :
« Si Dieu fait attention à nos fautes, c'en est fait de nous. »
ii. Le Démon. Le nègre connaît le Démon aussi bien qu'il connaît Dieu : c'est l'esprit de ténèbres, celui qui s'empare des corps. — « Le Démon n'a pas en lui de bonté; aussi son
' Sous ce tilre : les Noirs peints par eux-mêmes, nous avons publié Je recueil des proverbes nagos, texte nago, avec traduction en regard.
temple est dans la rue. » On appelle le Démon le personnage au bâton noueux, parce qu'on le suppose toujours armé pour mal faire.
3. L'oricha. On n'est pas sans se douter de l'inanité du fétiche ou oricha; et, quoiqu'on lui rende le culte, on lui lance, à l'occasion, les traits d'une sanglante ironie.
« Le ventre est le premier des orichas.
« Quel bien l'oricha a-t-il fait au bossu, pour (jue celui-ci appelle son enfant L'oricha me comble de biens?
« En vain demande-t-on à la buse ou à ïakala (vautour) de prendre part au sacrifice; ils refusent. Le pigeon, lui, se laisse faire. « — (A^ B. La buse et Yakala, animaux impurs, ne sont jamais offerts en sacrifice , tandis que le pigeon est une victime pure et agréable.)
4. Les idées et pratiques superstitieuses se font jour dans les proverbes.
« Si Yoghoya (animal gros comme un chat) frappe de sa queue le sol d'une ville, cette ville sera détruite.
« Vachorin n'a pas son pareil parmi les arbres. » — (A'. B. Celui qui ose en approcher, sa hache est repoussée par les esprits , dit-on.)
« Le feu respecte Vaîouki (plante mince et pleine de piquants).
« Malheur à celui qui tuera un ajako (espèce de chacal).
« Viwée (petite grenouille) se dégagera certainement des étreintes de celui qui l'a saisie. (Dicton de bon augure.)
« La hache coupe l'arbre sans appréhension ; le bûcheron (appréhendant les effets des coups qu'il porte) se couvre la tète d'étou (poudre magique).
« A la jonction de deux chemins, on offre un sacrifice sans crainte. » — On suppose qu'à cet endroit les conjurations dispersent en tous sens les mauvais génies et leurs funestes influences.
« Pour fatigué qu'il soit, le porc-épic ne laisse pas d'agiter sa queue. » — Dans ce mouvement de la queue ,
dit-on, il trouve la prescience de ce qui lui doit arriver.
o. Dans les proverbes, on peut étudier les us et coutumes du pays.
« L'iranna est l'avant-coureur de la mort. » — Nous avons signalé l'usage de tuer une poule, en guise de passe-port d'outre-tombe et de viatique. C'est \iranna qui paye le passage.
« Quelqu'un meurt-il loin de chez lui, on porte dans sa maison une part de ses restes mortels. » — C'est sur ces restes que l'on accomplit les cérémonies usuelles des funérailles, ainsi que nous l'avons déjà dit au chapitre des funérailles.
Les Nagos rendent un culte à l'orteil. D'après \ usage,
« Un oiseau aquatique n'est pas une victime digne de l'orteil.
« A Ogoun (dieu de la guerre et de la chasse), on immole un gros chien. *
Toutefois , nécessité n'ayant pas de loi : « Si l'on n'a pas d'adan (grosse chauve-souris) , on sacrifie une odé (chauvesouris plus petite). »
La tradition est la règle du culte et des usages. On repousse toute innovation par des dictons comme ceux-ci :
« Jamais, à aucune époque, nos pères n'ont honoré oricha de cette espèce.
« Que le prodige se montre à Igbésé (ville frontière du Yorouba), mais qu'il n'arrive pas à Idjanna. »
6. Les proverbes dénotent particulièrement la connaissance des vertus morales et des détails pratiques de ces vertus , vertus naturelles qui sont à la portée de tous les hommes, même des païens.
Ces vertus se rattachent aux quatre suivantes : la prudence, la justice, la force, la tempérance.