CHAPITRE XVI
VOYAGE LE LONG DE LA COTE : LAGOS, PORTO-NOVO, WrDAII, AGOUÉ.
L'Européen arrivant à la cote des Esclaves par les bateaux à vapeur anglais débarque à Lagos. Cette ville se trouve par 1" G' de longitude est, 6" 28' de latitude nord et sur une île située au milieu de la lagune, un peu au-dessus de l'embouchure de l'Ogoun.
Les navires qui ne calent pas trop d'eau peuvent entrer en rivière, décharger et charger les marchandises à quai. L'Ogoun est une voie ouverte jusque dans l'intérieur, au delà d'Abé-okouta, centre du commerce de la côte avec l'intérieur. Par les lagunes, on va jusqu'au Bénin, à l'est; jusqu'au Dahomey, à l'ouest. Cette position fait de Lagos le point le plus important de ces parages. Les Anglais l'ont très-bien compris en venant s'y établir.
L'île de Lagos (en langue du pays, Aouni) mesure environ trois milles (4,817 mètres) de l'est à l'ouest, et un mille (1,609 mètres) du nord au sud. Le terrain en est marécageux, même dans la partie habitée par les noirs; les quartiers où les blancs se sont fixés ont été assainis.
Lagos fut cédé aux Anglais par un traité en date du 6 août 1861. Voici l'histoire de cette cession : Olouwolé, roi de Lagos, étant mort, frappé par la foudre dans son palais, Kosioko s'empara du pouvoir. C'était en 1815, trois
ans après l'apparition des missionnaires anglicans à Badafjry. En 18S1, TAiigleterre proposa à Kosioko un traité pour la cessation de la traite des nègres. Kosioko refusa, ne voulant pas se priver des revenus considérables de ce trafic. Alors, les Anglais jugèrent inutile de traiter avec lui ; ils trouvèrent qu'il avait usurpé la couronne ; qu'il n'était qu'un intrus sans aucun droit : qu'Akitoyi était le seul roi légitime. Ils s'étaient assurés du bon vouloir d'Akitoyi à leur égard, et le poussèrent à demander la protection de l'Angleterre. Le i^O décembre 18.^31, Akitoyi vint à bord d'un navire de guerre anglais réclamer le trône. Kosioko restant sourd à ses prétentions, on fit entrer en rivière quelques bateaux à vapeur et des chaloupes, et l'on s'empara de la ville (26 et "il décembre). Kosioko vaincu obtint du roi de Jébou l'autorisation de se fixer à Epé. De là, il exerça, durant onze années un pouvoir souverain et indépendant sur la partie orientale de son ancien royaume, oii se trouvent Palma et Léké, sur le bord de la mer.
Le 1" janvier 185:2 , Akitoyi fut établi roi de Lagos. Dès ce moment , le consul anglais eut une influence prépondérante. Le navire de guerre qui stationnait dans les eaux de Lagos, tout en protégeant contre les attaques de Kosioko le roi Akitoyi, empêchait celui-ci d'agir en maître avec les étrangers , en attendant (jne ces étrangers trouvassent l'occasion de se déclarer maîtres. Qui cherche trouve : les Anglais trouvèrent. Akitoyi, fatigué par les attaques incessantes de Kosioko, découragé par la guerre civile qui éclata, le 7 août 1853 , entre lui et ses chefs , à l'instigation de son ennemi; Akitoyi mourut subitement, le 21 du même mois, empoisonne, dit-on. Son fils, Docimo, fut placé sur le trône par le consul anglais. Mais ce même consul ne tarda pas à se plaindre de la faiblesse du roi : « La traite des nègres continuait en secret, la propriété n'avait pas de protection effective, on ne réussissait pas à obtenir le payement des dettes..., etc. » Les consuls Campbell (1853), Brand (1859),
Foote (1860), ne cessaient de faire parvenir des doléances au gouvernement de la Reine; ils insistaient probablement dans le sens d'une occupation , puisque lord John Russell écrit au consul Foote, en 1801 : « Ne commettons pas envers Docimo l'injustice de changer le protectorat en une occupation ouverte. » On resta dans la voie des traités. Celui qui intervint, le 6 août 18(31, entre Docimo et les Anglais, est signé par Docimo et ses chefs, d'une part: par Xorman B. Bedingfield, commandant du Promcthée , et par Mac Coskey, agent consulaire, de l'autre. Il est rédigé en trois articles. Le premier cède et transfère « à la reine de la Grande-Bretagne, à ses héritiers et successeurs, à tout jamais, le port et l'île de Lagos, avec tous les droits, revenus et territoires en dépendant «. L'article second « laisse à Docimo le titre de roi, et autorise ce prince à régler les différends survenus entre les naturels de Lagos, eux y consentant, et demeurant libres de faire appel aux lois britanniques ». Le troisième article promet, en compensation, à Docimo, une pension dont le chiiTre sera fixé ultérieurement. Il le fut par un article additionnel du 1" juillet 186:2. On y promettait à Docimo, toute sa vie durant, une pension de douze cents sacs de cauris.
Les Anglais étant maîtres de Lagos, Kosioko put rentrer dans cette ville. Le 7 février 1863, il y signa une déclaration par laquelle il s'interdit d'élever aucune prétention ultérieure sur Palma et Léké, qui passèrent ainsi à la colonie anglaise. Kosioko ne manquait pas de fierté; il me disait, en parlant de Docimo : « Je n'ai jamais vendu mon pays, moi! » Il se plaignait de ne pas recevoir régulièrement la pension que les Anglais lui avaient promise : il subissait le joug des oppresseurs, mais il ne voulait pas se dire Anglais. Il se montra très-sympathique à la mission catholique, qu'il appelait la mission française, et nous confia plusieurs de ses enfants.
Le traité conclu avec les chefs de Badagry, le 7 juillet 1863,
donna à la colonie les limites qu'elle avait lors de mon départ d'Afrique (1875). Par ce traité, les chefs de Badagry, agissant en leur nom et au nom de leurs subordonnés, cèdent « en toute propriété et souveraineté » à S. M. la reine de Grande-Bretagne la ville de Badagry, ses dépendances et revenus. Ils agissent de la sorte , aux termes du traité, « afin de garantir la paix et la tranquillité aux personnes bien disposées résidant à Badagry, pour assurer une plus grande sécurité à leurs personnes et à leurs biens, et pour enlever tout prétexte aux prétentions du roi de Porto-Novo ou de tout autre qui croirait avoir droit de régner dans le district de Badagnj ». Naturellement on promit une pension à ces chefs complaisants qui renonçaient à leurs droits et aux droits présumés d'autrui.
Après ce traité, la colonie de Lagos s'étendit de la rivière Ochoun, à l'est, à celle de l'Ocpara, à l'ouest, le long de la côte. Bornée d'une manière certaine par l'Océan au sud, elle n'admet guère de bornes bien fixées du côté du nord et de l'est. Le gouvernement de la colonie cherche toujours à s'étendre de ce côté; surtout, il voudrait mettre la main sur Porto-Novo. La possession de cette ville lui assurerait tout le commerce dans ces régions.
Le territoire de la colonie, défendu par la lagune à l'est et au nord-est, reste découvert sur les autres points, où il n'a d'autre protection que l'amitié promise par Ado, Okiadan et Pocra. Lagos est administré par un lieutenant-gouverneur, dépendant du gouverneur de la côte d'Or. A mon départ, le capitaine Lees, véritable gentleman, remplissait les fonctions de lieutenant-gouverneur.
Un capitaine anglais a le commandement des troupes, recrutées parmi les Haoussas. La police a un chef particulier. Le serA'ice de la santé est sous la direction d'un chirurgien colo- 7/m/.L hôpital colonial et celui desvarioleux sont bien tenus.
Nous avons déjà parlé des écoles et des temples qui se trouvent à Lagos.
Le commerce est considérable dans cette ville; presque tous les produits des pays Egbas et du Jébou y viennent aboutir. Il y a des factoreries anglaises , françaises et allemandes, et plusieurs traitants brésiliens, portugais et indigènes ou sierra-léonais.
Si l'on va se promener sur la lagune, on rencontre partout des barques de pêcheurs; des dragueurs qui cherchent les huîtres, au risque de se faire manger par le» requins.
C'est à la partie occidentale de l'île d'Aouni que se trouve bâtie la ville de Lagos (Eko). Les quartiers nègres, marécageux , sales et malsains , s'enfoncent dans la lagune vers le nord. Au sud et au vent de la ville nègre , sous la brise de mer, le quartier européen étale ses habitations plus élégantes et ses quais.
Avant de quitter Lagos, demandons à la statistique coloniale (1874) le chilire de la population. Elle suppose que nous connaissons la division administrative de la colonie en quatre districts : 1" Lagos et ses environs; 2» district septentrional ; 3" district oriental formé de Palma et -Léké ; 4» district occidental. La population y est répartie comme suit :
Lagos et environs. ...... 36,005 habitants.
District nord . 12,401 —
District oriental 4,014 —
District occidental 7.801 —
Total 60,221 habitants,
parmi lesquels on compte 7,785 agriculteurs, 80 industriels •et 4.521 commerçants.
Et maintenant, la pirogue est équipée; partons. Les canotiers sont à leurs places , deux à l'avant, deux à l'arrière ; ils saisissent les pagaies et poussent l'embarcation au large. Saluons encore une fois la ville, qui, avec son petit air européen, nous rappelle la terre det Blancs, comme on dit ici.
Bientôt toute illusion va devenir impossible. Adieu vapeurs et paquebots! adieu navires! nous nous enfonçons dans la terre des Noirs; nous voilà déjà réduits à une simple pirogue pour un long voyage. Une pirogue, c'est tout juste l'indispensable : un tronc d'arbre creusé , au fond duquel on demeure couché ou accroupi durant les longues heures que l'on passe à bord. Une tente en feuillages est installée sur le milieu : et cette tente, abri nécessaire contre le soleil, la rosée et la pluie . force le voyageur à rester dans une posture des plus gênantes.
Le vent étant favorable, les canotiers organisent une espèce de voile avec leurs achos ou pagnes; ils l'attachent au haut d'une longue perche servant de mât. et l'esquif est abandonné au gré du vent. Bientôt nous entrons dans le bras de la lagune qui s'étend vers Porto-Novo. En entrant, nous saluons à droite un poste de douaniers, oii les canots allant à Lagos sont obligés de subir une visite. Ceux qui arrivent de nuit attendent là jusqu'au matin, à moins qu'ils ne portent quelque blanc, et encore! A certains endroits, la lagune, bordée d'arbres au verdoyant feuillage, s'étend comme un lac au milieu des forêts ; la végétation luxuriante qui l'encadre donne au paysage un aspect charmant. Je ne m'étonne pas que les naturels, qui donnent à la lagune le nom d'Ossa, disent « le charmant Ossa ».
De tous les villages devant lesquels on passe nous signalerons seulement Ajido, important par ses marchés, et Erapo, où un temple consacré à Eddoun attire les païens du voisinage.
Nous voici devant Badagrv. A ce point, l'Ossa a plus de 500 mètres de largeur et s'étend au loin, des deux côtés, dans le lit oii il court.
Jadis, Badagry constituait un petit État sur lequel Kosioko, roi de Lagos, le souverain de Porto-Novo et même le Dahomey ont eu des prétentions. C'était, aussi bien que Lagos, un des foyers les plus actifs de la traite. Aujourd'hui,
c'est le chef-lieu du district occidental de la colonie anglaise.
Badagry est célèbre dans l'histoire de la géographie comme ayant été le point de départ de plusieurs explorations. Clapperton partit de cette ville, en décembre 182o, avec le capitaine Pearce et le docteur Morrisson, qui moururent tous deux peu de temps après avoir quitté la côte. Clapperton alla fort loin dans l'intérieur. Il mourut de la dyssenterie à Choungary, le 13 avril 1827. Son domestique Richard Lander rentra en Europe. Le 25 mars 1830, il était de nouveau à Badagry, prêt à se remettre en route vers le Niger, dont il voulait, comme son maître, reconnaître le cours. Dans cette expéditioi), il réalisa son projet et put, après bien des incidents contraires, arriver à l'embouchure du grand fleuve de Soudan.
Si vous quittez la pirogue, il faut vous mettre sur le dos ou dans les bras des canotiers. Ils vous porteront à terre ; car la pirogue s'échoue à une certaine distance de la rive. Droit en face du lieu de débarquement se dressait jadis une case en bambous et à un premier étage, oîi je reçus plusieurs fois le plus gracieux accueil et l'hospitalité la plus cordiale. Elle a probablement disparu par l'action destructive du temps et des coupins. Les Anglais ont, dans la ville, quelques maisons de commerce; les traitants indigènes y sont nombreux..
Les missionnaires anghcans y possèdent une chapelle et une école. Les missionnaires catholiques ont leur établissement agricole de Saint-Josepii à Tocpo, à quatre kilomètres environ de Badagry.
Il y a à Badagry un gouverneur de district, un sous-collecteur de douanes et une petite garnison,
La ville est située sur la rive septentrionale de l'Ossa. Sur la plage, à 1,500 mètres environ, au sud, se trouvent les entrepôts et une factorerie anglaise. Ce que les marins appellent mont Badagry n'est autre chose (ju'un bouquet
d'arbres de forme conique. Il est un peu à l'est de ces établissements.
Pour avoir une idée des horreurs qui souillaient Badagry, il a quelques années seulement, lisons les lignes suivantes du journal de Lander : « Les Portugais ne possédaient pas à cette époque (celle de son voyage) moins de cinq factoreries à Badagry, contenant plus de mille esclaves des deux sexes, enchaînés par le cou, et attendant les navires qui devaient les emporter au delà des mers.
« Dans ces contrées, le meurtre dun esclave n'est pas même considéré comme un délit. Badagry est le plus grand marché d'esclaves de toute la côte de Guinée, et il n'est pas rare qu'il y ait encombrement de marchandise humaine et disette d'acheteurs. En pareil cas, l'entretien des malheureux esclaves incombe aux autorités locales. Alors le roi fait enchaîner séparément les vieillards et ceux qui sont infirmes ou maUngres. On les entasse, pieds et poings liés, dans des embarcations: on leur attache une pierre au cou: on pousse au large et on les précipite dans les flots où ils deviennent la proie des requins. Objets de rebut aussi les esclaves que les marchands refusent, pour une raison ou pour une autre. Le même sort les attend, à moins qu'ils ne soient réservés, avec les criminels et les prisonniers de guerre, a être immolés dans les sacrifices qui dévorent chaque année des milliers de victimes humaines, sur cette cote fatale.
« Rien de plus monstrueux que ces rites atroces. Chaque condamné est conduit près d'un arbre fétiche, et là on lui met entre les mains une bouteille de rhum: pendant qu'il la porte à ses lèvres, le sacrificateur, armé d'une pesante massue, se glisse inaperçu derrière lui, et lui assène sur l'occiput un coup si terrible que, le plus souvent, il en fait jaillir la cervelle. On porte alors à la hutte du fétiche la victime humaine; d'un coup de hache on sépare la tète du tronc, et le sang bouillant est reçu dans une calebasse préparée à cet effet. En même temps d'autres misérables, le
couteau à la main, ouvrent, déchirent, fouillent le cadavre, pour en arracher le cœur, qui, tout sanglant et fumant, et palpitant encore d'un reste de vie, est présenté au roi d'abord, puis à ses femmes et à ses capitaines; et quand tous ces personnages ont pris part à la cérémonie sacrée, chacun, selon son rang, en donnant à ce cœur un coup de dent, en trempant ses lèvres dans le sang écumeux de la calebasse, on montre le tout à la multitude. La calebasse pleine de sang, le cœur fiché au bout d'une pique et le cadavre sans tète, sont promenés dans la ville, accompagnés de soldats armés et suivis d'une foule innombrable. Si quelqu'un témoigne le désir de mordre aussi ce cœur et de boire de ce sang, on les lui présente sur-le-champ, au miheu des danses et des chants de la multitude. Ce qui reste de l'un et de l'autre est finalement jeté aux chiens, et le cadavre mis en lambeaux est attaché à l'arbre fétiche pour y devenir la pâture des oiseaux de proie. »
Assez, sinon trop de ces cruels détails qui effrayent notre délicatesse, mais qui enflamment le zèle des missionnaires et des véritables amis de l'humanité et de la civilisation. . Le jour va tomber ; partons.
Nous avons à peine le temps de voir l'embouchure de l'Ocpara, limite naturelle de la colonie à notre droite, et, du côté de la plage, le territoire d'Appa; puis, la nuit nous couvre de ses ombres. Cinq cents mètres en deçà d'Appa, à l'ouest de cette ville, la plage n'appartient plus à Lagos. J'ai vu à Lagos l'ancien roi d'Appa. Il me racontait que la peur des Anglais et des chefs de Badagrylui avait fait abandonner ses États; il désirait y revenir, mais il n'osait, à moins que la France ne lui accordât sa protection.
Le temps est bien long dans une pirogue, surtout après une longue journée de chaleur étouffante passée déjà à naviguer. Le caquetage des oiseaux sur la rive, les gambades et les grimaces des singes, au haut des arbres qui bordent la lagune; la vue des sites variés que nous contem-
plions, nous ont agréablement distraits, durant le jour. Mais maintenant, les secondes sont des minutes, les minutes sont des heures; les ténèbres nous enveloppent; une ennuyeuse monotonie plane sur notre âme; le clapotis qui se produit sur le sillage de la pirogue nous plonge dans une rêverie mélancolique. Que faire? « Que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe ? » dit le bon La Fontaine. Que faire au fond d'une pirogue, à moins que l'on ne dorme? dirai-je à mon tour. Au risque d'étouffer, je m'enveloppe dans ma couverture, et je me couche pour dormir. Les moustiques, les affreux moustiques se rient de mes précautions; ils me livrent de si terribles assauts que le sommeil me fuit, jusqu'au moment où je n'en puis plus de lassitude. Deux heures durant, je reste atTaissé, plutôt qu'endormi. Ce calme restaure un peu mes forces. Je me réveille, je me redresse, et j'aperçois d'innombrables lucioles voltigeant dans les bois et projetant, à travers le feuillage des arbres, leurs clartés phosphorescentes. Je suivais du regard la course vagabonde des mouches lumineuses, lorsque des cris perçants arrivèrent jusqu'à nous. C'était comme des cris de revenants. Nos piroguiers, contrefaisant leurs voix, répondirent sur le même ton. Et la conversation se prolongeait ainsi, au milieu du silence d'une nuit calme. Des colloques de ce genre se reproduisirent souvent : chaque fois presque qu'on rencontrait une autre pirogue. Ces scènes ont quelque chose de saisissant, et l'on oublie difficilement l'impression qu'elles ont faite. A la fin, les canotiers se reconnaissent et s'épuisent en salutations, oîi le djedji et le nago se croisent et se confondent : 0 kou!... o hou déou!... o kou allé ol... o kou déou hada !... o kou kaka !... o kou ! o kou ! o kou !
Cependant, nous avançons toujours. Enfin!... nous sommes dans les eaux de Porto-Novo. A gauche, dans le lointain, quelques cases de Ouéta se montrent dans les broussailles, par-dessus les herbes des marécages. La ville de Porto-Novo est en face, au nord, sur la rive que nous
côtoyons. Bientôt nous nous engageons au milieu des herbes aquatiques, dans un étroit canal, et nous allons aborder à la terre ferme, près de la maison des Sœurs.
PoRTO-Novo est la capitale du royaume de ce nom ; les indigènes donnent à cette ville le nom d'Adjachè.
Un mot sur l'origne de cet État et sur son histoire dans les temps modernes.
Le royaume de Porto-Novo se forma, au commencement du dix-septième siècle, à la même époque et dans les mêmes circonstances que le royaume de Dahomey. Le roi d'Ardres étant mort, son vaste royaume se démembra : les trois fds du roi défunt se disputèrent la couronne avec animosité. Finalement, le plu-s jeune s'établit au pouvoir, grâce à l'appui des chefs. Un de ses frères se réfijgia chez les Foins, avec ses partisans, et fonda le royaume de Dahomey. Le troisième se fixa dans la partie orientale du royaume d'Ardres et réussit à s'y maintenir, jetant ainsi les bases d'un nouvel État, qui existe encore sous le nom de royaume de Porto-Novo. Il est borné, à l'est, par la colonie de Lagos ; à l'ouest, par le Dahomey, dont il est indépendant; au sud, par l'Océan. Au nord, il confine au territoire d'Okiadan et aux contrées ravagées par le Dahomey.
Signalons les points importants du royaume, en dehors de la capitale : entre la lagune et l'Océan, Aboupa, Gérébé et Appi; dans la partie orientale, Pocra, Édoupéta, Diofi et Mounfo ; vers le nord, Aggéra ; dans la partie occidentale, Ouémé, chef-lieu d'une province puissante, qui a soutenu des guerres contre le roi.
D'après Norris, la ville de Porto-Novo s'appelait Assem, aux premiers temps oii elle fut connue. Il la signale comme une ville trcs-commerçante. Depuis lors, elle n'a rien perdu de son importance commerciale. Elle est la rivale de Lagos, et se dispute avec elle le monopole du commerce, dans la partie la plus riche de la côte des Esclaves. De Porto-Xovo au Yolta, les tribus riveraines ont peu de relations avec
l'intérieur. Porto-Novo et Lagos, au contraire, ont des rapports suivis avec les peuples du Yorouba, et, par leur intermédiaire, avec les tribus des bords du Niger. Sans doute, Lagos a sur Porto-Novo l'avantage d'être sur l'Ogoun; mais la colonie anglaise, avec ses droits de douane et son attitude menaçante, effraye les indigènes. Et les produits cherchent un débouché du côté de Porto-Novo, qui les expédie par Kotonou. En sorte qu'une grande partie du commerce se fait sans profit pour les Anglais, les Français tenant le haut du pavé à Porto-Novo.
Le gouvernement de Lagos voulut acheter Soudji, roi de Porto-Novo, comme il avait acheté Docimo. Soudji, au lieu de céder aux propositions qui lui furent faites, éleva des prétentions sur Badagry, qui n'avait pas été vendue encore aux Anglais. Ceux-ci, pêcheurs en eau trouble, prirent fait et cause pour Badagry, et allèrent bombarder Porto- Novo. Le bombardement eut lieu le 23 avril 1861. Pour se prémunir contre les Anglais, Soudji mit son royaume sous le protectorat de la France (février 1863). Le 7 mai 1864, le Dialmath, petit navire de guerre français, entra en lagune et alla mouiller en face du terrain concédé par le roi pour l'installation du protectorat. Après bien des ennuis et bien des tracasseries, le 23 décembre 1864, les Français abandonnèrent Porto-Novo, par ordre de l'amiral Laffont de Ladébat.
Soudji était mort le 3 février précédent, et avait été remplacé par Mecpon, élu par les chefs contrairement au désir des Français. Ceux-ci proposaient Dassy, prince intelligent, fils de Soudji. Les chefs, en refusant d'élire le fils du roi défunt, se montraient fidèles à l'usage traditionnel du pays, d'après lequel les enfants d'un roi ne succèdent pas à leur père : sage précaution, bien propre à prévenir la division du pays entre les divers enfants du souverain.
L'abandon du protectorat par la France fit pousser aux Anglais un soupir de soulagement. Ils ne cherchaient qu'une
occasion de s'imposer à Porto-Novo. par la peur ou par tout autre moyen. En 1865, un officier du nom de M'Hardy donna trois femmes au roi, puis alla les lui réclamer. « Ce que l'on m'adonne m'appartient, dit 3Iecpon;je ne le rends pas. — Tu les a fait immoler au fétiche «, réplique l'Anglais; Mecpon se contenta de sourire: et il fit venir les femmes. M'Hardy en ayant saisi une par le bras, Acboton, ministre du commerce, le repoussa avec yiolence, disant:' « Blanc, respecte le roi ! respecte la femme du roi ! » L'officier insulteur se dit insulté ; il partit furieux et revint à bord d'un vapeur armé, exigeant une réparation. L'affaire s'arrangea, grâce à l'intervention des missionnaires catholiques, moyennant quelquesponchons d'huile de palme, que le roi s'engagea à payer.
Les Anglais revinrent menaçants devant Porto-Novo, en octobre 1867. Ils espéraient se servir de Dassy comme ils s'étaient servis d'Akitoyi. à Lagos. Ce prince s'était plaint à Mecpon d'avoir été victime d'un vol considérable de la part d'un de ses oncles, Hirovou, frère de Soudji. Mecpon ne crut pas devoir intervenir. Dassy, irrité, se déclara disposé à se faire justice par les armes. Le roi, de son côté, protesta énergiquement contre cette prétention de guerroyer sur ses terres malgré lui, et ne se cacha pas de vouloir mettre Dassy à mort, s'il tentait de réaliser son projet. Dassy appela les Anglais, qui ne se le firent pas dire deux fois. Ils arrivèrent avec deux vapeurs, pour demander que justice fût
faite à leur ami et allié, et pour protéger les blancs l...
(c La discorde régnait dans le royaume, disaient-ils ; la guerre civile allait éclater; il n'y avait de sécurité pour personne. Ils avaient aussi à venger un de leurs nationaux insulté et dépouillé violemment d'un terrain qui lui appartenait. »
Ils comptaient sans les blancs résidant à Porto-Novo. Ceux-ci rédigèrent une protestation en règle contre l'ingérence arbitraire et injuste du gouvernement colonial ; on le rendrait responsable des préjudices causés au commerce, si
la ville était bombardée; le seul trouble qui existât était occasionné par la présence des deux vapeurs et les menaces des Anglais; de révolutioUj il n'y en avait que dans les récits fantaisistes de ceux qui renseignaient le gouverneur de Lagos ; quant au sujet britannique, qui se disait lésé dans son honneur et dans ses biens, ce ministre protestant avait le tort grave de méconnaître les lois du pays; le châtiment qu'il avait subi était un châtiment bien mérité. Tous les griefs invoqués se trouvant ainsi réduits à néant par les déclarations fermes et catégoriques des blancs, il fallut encore reculer et renoncer à l'occupation d'une ville pourtant bien convoitée.
Nous ne saurions évaluer, même d'une manière approximative, la population du royaume de Porto-Novo. On s'accorde à donner à la capitale plus de 20,000 habitants.
Qu'on ne s'étonne pas de voir la population agglomérée dans des villes de 20,000, 30,000, 100,000 habitants, et plus encore. Elle n'a pu rester éparsesur toute l'étendue du territoire, à cause des guerres incessantes qui désolèrent le pays, durant tout le temps où la traite des noirs s'est continuée, c'est-à-dire jusqu'à ces dernières années. De tribu à tribu, souvent de village à village, on avait à craindre l'attaque de voisins avides de rapine. Ceux que poussait le désir d'avoir des esclaves pour les vendre aux négriers étaient un danger continuel. Pour se garder de leurs convoitises, pour éviter la surprise et être plus forts contre l'agression, les indigènes durent se grouper et s'unir. Un grand centre ne peut guère être pris au dépourvu; il n'est pas à l'abri de l'attaque, mais la résistance y est aisée. Au premier choc, chacun est sur pied, prêt au combat.
Si cette concentration est une cause de sécurité, elle a le grave inconvénient de laisser déserts et improductifs les vastes espaces de terrain qui séparent une ville d'une autre ville. Le jour où un gouvernement fort et équitable garantira l'agriculture et le commerce contre la rapacité des chefs et
les ravages de la guerre, ce pays sera dune richesse exceptionnelle. Nous n'en voulons d'autre preuve que ce qui se passe à Porto-Novo. On n'y jouit que d'une sécurité relative; néanmoins, toute la campagne y est cultivée avec soin, et l'agriculture est déjà une source de grands revenus; tandis (]u'au Dahomey l'on demande au sol à peine le nécessaire. Ne quittons pas Porto-Novo sans visiter la ville et sans aller saluer le roi.
Les Européens sont si peu nombreux qu'ils adoptent, en fait de géographie, le système nègre : terre des Blancs, terre des Noirs. En anthropologie, il n'y a que blancs et noirs. D'où il s'ensuit que tous les blancs sont du même pays ; ils sont compratriotes, ils sont frères. Si les intérêts les divisent, le besoin de vivre avec leurs semblables les rapproche : aussi un blanc nouveau venu visite tous les blancs de l'endroit. Ne nous affranchissons pas des règles de rétiquet(e locale, et saluons, en passant, les blancs de Porto-Novo. C'est à dessein que j'ai dit: saluons. Ce mot dit tout ce qu'il y a dans les rapports de blanc à blanc, en général : on se salue ! Du reste, le mot est consacré par l'usage.
Porto-Novo possède cinq maisons françaises, quelques commerçants portugais ou brésiliens, des traitants du pays. Les missionnaires catholiques y ont un établissement; il y a aussi des Sœurs.
Rien de curieux à visiter dans la ville, si ce n'est la ville même. Elle ne ressemble en rien |à l'idéal que nous nous faisons d'une ville. Pas de rues alignées, pas de beaux édifices, pas de places régulières, pas d'avenues, pas de boulevards, pas même... de la propreté. A certains endroits, la puanteur que répandent les ordures vous suffoque; ailleurs, les herbes au milieu desquelles vous passez vous font appréhender la rencontre de quelque serpent; ici, c'est un trou béant de huit à dix mètres de profondeur; là, un bosquet où trône un énorme bombax ; plus loin, vous êtes tellement enln!!!r de broussailles et de buissons que, si votre guide ne
VOUS disait le contraire, vous vous croiriez en rase campagne. Les rues qui existent sont étroites et tortueuses. Çà et là, dans les rues et dans les terrains vagues, on rencontre des vases, des écuelles, des bâtons fichés en terre, des tiges de fer, des statuettes grossièrement façonnées, des Elegbara : tout l'attirail, enfin, de la superstition païenne. M. Gellé, lieutenant de vaisseau, signale à notre attention un monument singulier. « Le temple de la Mort, dit-il, est l'édifice le plus curieux de la ville. Qui dira jamais le nombre des malheureux sacrifiés au génie du mal, dans cette enceinte aujourd'hui si paisible et où une herbe abondante cache aux yeux du voyageur étonné la terre si souvent rougie par le sang des victimes ? A en juger par l'état des crânes encore enchâssés dans les piliers ou cloués aux murailles, on peut supposer, par l'indifférente tranquillité avec laquelle les noirs passent devant ce lieu, que la fin des sacrifices doit remonter à bien des années. Les derniers souvenirs se reportent à plus de trente ans de nous, et encore, dans les derniers temps de cet usage barbare, ne sacrifiait-on que des malfaiteurs condamnés à mort en punition de leurs crimes. » Les observations de M. Gellé, si on les prend au pied delà lettre, tendraient à faire supposer que les sacrifices humains ont complètement cessé à Porto-Novo. Malheureusement, il n'en est pas ainsi. Sans doute le sang humain ne coule pas à flots, comme au Dahomey. L'immolation d'hommes, de femmes et d'enfants criminels, prisonniers de guerre ou autres; cette immolation n'est plus une coutume publique, mais elle est encore une coutume. A la campagne, les Ahovi ou princes des Mattes sont un objet de terreur, à cause de leurs exploits sanguinaires. iMème dans la ville, j'ai vu des cadavres décapités attachés à des piquets. Les tètes grimaçaient au haut des pieux. C'était en 1873, à côté du palais du roi, en face de la porte Fétiche. Cette porte est ornée de sculptures grossières, représentant quelques divinités locales. Je l'ai toujours vue fermée.
J'ai visité plusieurs fois le roi Mecpon dans son palais. Jamais je ne pus arriver jusqu'à Mési. son successeur, que des intrigants retenaient dans un état d'ivresse continuelle au fond du palais. Mési commença à régner le 4 juin 1872. Dassy lui succéda, sous le nom de Toffa, en février 1873.
Je laisse la plume à M. Courdioux pour raconter une visite que nous fîmes ensemble plusieurs fois. Il a donné ce récit dans les Missions catholiques.
« Deux portes principales donnent accès dans l'intérieur du palais. Une petite chaîne fétiche , placée sur le seuil de ces portes, en interdit l'entrée aux mauvais génies. Les fidèles sujets de Sa Majesté ne manquent jamais, en signe de respect, de se découvrir la tête et l'épaule gauche chaque fois qu'ils passent devant la porte principale.
« Franchissons la porte de la maison bâtie par le roi Mecpon. Après avoir parcouru un couloir infect, nous débouchons sur une petite cour intérieure de forme carrée. Un auvent, supporté par des piUers de bois, règne tout autour; dans la partie la plus rapprochée de la cour d'audience, le sol est battu et ciré à la bouse de vache. C'est là que, couchés sur leurs pagnes, les ministres et les grands dignitaires attendent le moment de l'audience. Le roi les laisse quelquefois des journées entières sans les recevoir. Les Européens font antichambre dans le même lieu; mais ils ont soin de se faire apporter une chaise, car le roi n'a pas toujours un siège à offrir à ses visiteurs.
« Un petit temple fétiche , consacré à Priape, s'élève au milieu de la cour. C'est une hutte de paille, entourée d'une palissade en bambou. Aux quatre angles flottent, à l'extrémité de longues perches, des oripeaux d'étolTe blanche.
« Les pigeons du roi prennent leurs ébats sur a^os têtes ; vous voyez passer les poules , les canards et surtout les porcs de Sa Majesté; ceux-ci paraissent jouir d'une liberté absolue de circulation.
« Très-fréquemment cette cour est remplie de monde.
Ce sont les envoyés d'un village qui apportent au roi des présents en nature. Les uns ont un fagot de bois; les autres, quelques poules; d'autres, un sac de maïs, des ignames, des patates, plus rarement un mouton ou une chèvre.
« La cour , où se tient le roi , est spacieuse et de forme triangulaire; la moitié seulement est entourée d'une vérandah. A droite, en entrant, on passe devant trois énormes tambours qui servent dans les fêtes et dans les grandes circonstances. A quelques pas plus loin , dans un enfoncement pratiqué sous la vérandah, vous voyez un nègre étendu sur une natte , couvert d'un pagne de soie , coiffé d'un bonnet grec et fumant une longue pipe : c'est Sa Majesté le roi Toffa, souverain actuel du royaume de Porto- Novo , qui appartient à l'illustre famille régnante du Dahomey. Autour de lui, plusieurs serviteurs accroupis sont prêts à le servir au moindre signe.
« Si, comme moi, vous avez l'honneur d'être l'ami du roi, vous pouvez vous approcher de ce trône peu redoutable et offrir à Sa Majesté une poignée de main , en lui demandant des nouvelles de sa santé. A^ous vous reculez ensuite un peu, et vous vous asseyez. A la fin de l'audience, on vous présentera un verre d'eau où vous êtes libre de ne tremper que vos lèvres; puis, dans un autre verre d'une indescriptible malpropreté , on vous offrira une liqueur d'Europe. Alors seulement vous pouvez demander au roi la permission de vous retirer , en lui donnant une seconde poignée de main.
« Les Européens qui voient pour la première fois le roi de Porto-Novo, se contentent de le saluer de la main en restant découverts tout le temps qu'ils sont devant lui. »
Ne nous attardons pas trop sur un point : appelons nos canotiers et partons.
D'abord, nous avançons lentement et avec précaution, au milieu des herbes marécageuses, jusqu'à la partie navigable de la lagune.
En sortant du chenal percé du nord au midi, nous tournons vers l'ouest , laissant sur la rive opposée les cases de Ouéta , cachées à l'ombre des hauts palmiers. La lagune , large de six cents à huit cents mètres en face de la mission, s'élargit un peu plus loin, et s'étend du côté du nord, entre Wémé et Porto-Novo. Puis elle se divise en trois bras , par lesquels elle communique avec le lac de Nokhoué ou grand lac. Le bras septentrional est connu sous le nom de canal de Toc/lé : il longe la partie méridionale de Wémé. C'est sur ce canal que se trouve Togbo, lieu réservé aux épreuves par l'eau. En suivant le bras méridional, on laisse à gauche, du côté de la mer, le village de Kétonou, point assez important .pour le commerce de l'huile et des amandes de palme.
A l'époque des grandes pluies, les rivières qui coulent du nord grossissent, soulèvent les plantes qui bordent la lagune et les charrient en grande quantité. Les canaux dont nous parlons sont tellement obstrués alors, que l'on est obUgé de pousser la pirogue par-dessus les herbes. On passerait moins difficilement si l'on pouvait se mettre à l'eau; mais les caïmans font bonne garde : l'imprudent qui s'y hasarderait ne manquerait pas de devenir leur proie.
Nous voici dans le grand lac. Écoutons les chants des canotiers. A leur éternel refrain : « Oyibo, adèou,foun mi ni cachacha ica — Salut , ô blanc , donne-moi du tafia » ; à ce refrain, dont ils nous assourdissent sans cesse, succède enfin un chant plus suivi. Justement! c'est un chant au caïman. Le chœur alterne avec un soliste (le chef canotier ordinairement).
TOUS
Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.