La côte nord du Saint-Laurent et le Labrador canadien
LES opinions se sont sensiblement modifiées depuis quelques années sur le compte de la Côte Nord du fleuve Saint-Laurent et du Labrador.
Ce n'est déjà plus ce pays désolé que l'on avait l'habitude de se représenter avec un sol d'une aridité décevante, des plaines sablonneuses à perte de vue, une forêt rabougrie, un climat inhospitalier et une mer assez peu miséricordieuse aux pêcheurs qui lui demandaient leur subsistance.
C'est pourtant cette légende fantaisiste qui, en s'incrustant d'année en année dans l'esprit de nos populations, a fait à la Côte-Nord, comme à toute la région du Labrador, cette pitoyable réputation qui a prévalu si longtemps.
Il nous a fallu la venue de quelques capitalistes américains et européens pour nous ramener à la réalité et modifier nos premières impressions.
On peut voir en effet, par ce qui se passe sous nos yeux depuis deux à trois ans, que les Américains jugent de la situation tout autrement que nous et qu'ils sont loin d'épouser nos dédains pour les sources de richesse que récèle cet immense territoire qui s'étend de la Seigneurie des Mille- Vaches à Blanc-Sablon.
Il est à peu près superflu de dire que ce n'est pas la qualité du sol et encore moins l'idée de jeter les bases de quelques colonies agricoles qui ont appelé l'attention des étrangers sur la Côte-Nord. C'est chose connue que le sol, dans toute cette partie du pays, est pauvre et que les établissements agricoles qui y ont prospéré ne forment pour ainsi dire que l'exception.
8 AU tECTEUR
Toute la richesse de la Côte-Nord et du Labrador canadien— et celle-là n'est pas une quantité négligeable — consiste dans ses rivières, ses forêts, ses mines, ses pêcheries, ses immenses territoires de chasse et ses innombrables forces hydrauliques éparpillées tout le long de la côte.
Les forêts ne peuvent être assimilées sans doute — au moins pour une grande partie d'entre elles — à celles qui recouvrent les Laurentides dans les cantons du Nord et dans la vallée de l'Outaonais, ni même à celles de la Baie des Chaleurs, mais telles qu'elles sont, ces forêts peuvent encore alimenter presqu'indéfiniment les pulperies que l'on érigera de ce côté. En effet, les essences forestières dominantes de la Côte-Nord sont l'épinette blanche et l'épinette noire, c'est-à-dire les meilleures essences qui entrent dans la fabrication de la pâte à bois. La même région nous fournit encore le bouleau, le tremble et le sapin. Tous ces bois, sans être de grande dimension, sont de bonne qualité, et c'est là le point essentiel pour le commerce et l'industrie.
Ce qui paraît être un peu moins connu que les forêts de la Côte-Nord, ce sont les superbes pouvoirs hydrauliques que nous rencontrons de ce côté.
Il est vrai que ce n'est guère que depuis une quinzaine d'années que cette richesse nouvelle, la houille blanche, est entrée pratiquement dans le monde industriel. Mais quelle place elle y occupe déjà ! On sent, à ne pas s'y méprendre, qu'elle est appelée à supplanter sa rivale, la houille noire, car quelque usage et quelque abus même qu'on en puisse faire, les rivières et les torrents n'en continueront pas moins de couler, dans mille ans aussi bien que maintenant, et à nous fournir une force entièrement gratuite. Aujourd'hui surtout que l'on a trouvé le secret de capter toute la force hydraulique des torrents et des chutes, il est facile d'entrevoir quel appoint vont apporter au développement industriel toutes ces forces naguère insoupçonnées.