CHAPITRE I
Description de la Côte-Nord et du Labrador canadien. — Aspect physique. — Climat. — Les parties cultivables. — Engrais de la mer. — Havres de refuge. — Mouvement de la population. — Réserves déterres affectées aux Sauvages. — Le groupe des Montagnais.
A l'origine, on désignait sous le nom générique de « Côte du Labrador » tout le littoral compris entre la rivière Saguenay à l'ouest et le détroit de la mer d'Hudson à l'est et au nord. Un peu plus tard, on fit commencer à la Pointe-des-Monts la naissance des côtes labradoriennes. Puis vint l'amiral Bayfield qui plaça dans le Labrador proprement dit toutes les terres et côtes à partir du havre des Sept-Isles. Aujourd'hui, on semble vouloir modifier quelque peu cette division géographique. La désignation de Côte-Nord s'applique plus particulièrement à cette grande étendue de terrains et de côtes comprise entre la rivière Portneuf, située à 146 milles de Québec, et Natashquan. D'autre part, le Labrador canadien commen-
cerait à ce dernier endroit pour se terminer à Blanc-Sablon, qui est la limite de la province de Québec à l'est (1).
La côte nord du Saint-Laurent est absolument montagneuse. C'est la longue chaîne de nos Laurentides qui se poursuit, tantôt s'écartant assez profondément du fleuve, tantôt le rasant. Lorsque dans leur course aventureuse, elles s'éloignent du fleuve, ces montagnes forment des plaines d'une étendue plus ou moins considérable, mais elles reviennent obstinément au fleuve pour lequel elles semblent éprouver une inclination particulière et en constituent, pour ainsi dire, la rive jusqu'au golfe.
Détail particulier et que nous tenons à noter au passage, c'est que la longue chaîne des Laurentides, en contournant la rivière Corneille, à deux milles de la mer, laisse apercevoir un immense plateau très élevé que l'on a surnommé la Table et qui, à raison de sa situation particulière et de son élévation, sert de point de repère à tous les navigateurs de la Côte.
Jusqu'à Portneuf, en partant de Tadoussac, l'agriculture forme encore une des principales ressources des habitants. Les Grandes et Petites-Bergeronnes, les Escou mains, Mille- Vaches et Portneuf lui-même contiennent en effet d'assez bonnes terres où l'on récolte à peu près toutes les céréales. Au delà de Portneuf, le sol change tout-à-coup d'aspect.
(i) Tous les habitants de la côte n'ont pas accepté cependant cette nomenclature géographique. Ils désignent sous le nom de Petit Nord toute la partie du littoral qui s'étend de la Pointe des-Monts à Natashquan, et sous celui de Grand Nord le fouillis inextricable d'îles et d'îlots rocheux qui dérobent la terre ferme à tous les yeux, et cela depuis Kégashka jusqu'à Blanc-Sablon.
Ce n'est presque partout que du sable ou des terrains généralement ingrats. Il ne faut pas déduire de cette remarque qu'on ne rencontre plus aucun cultivateur sur les autres points de la côte. Au petit-Mai, à la Pointe-aux-Anglais. auz Sept-Isles, à Moisie, et en quelques autres postes, il y a certaines étendues de terrain qui, pour peu qu'elles aient bénéficié des engrais fournis par la mer, donnent encore de bons rendements de céréales à leurs propriétaires. Mais ce ne sont là que des exceptions; d'une manière générale, le sol est pauvre, et puis le climat n'y est guère favorable à la culture des céréales. A Bethsiamis, faisait remarquer le R. P. Arnaud, en 1896, «les arbres ne commencent à bourgeonner que dans le mois de juin ; la terre est froide, il faut attendre bien tard pour semer les patates qui viennent souvent à matnrité.»
Ces engrais de la mer — puisque nous touchons à ce sujet — mérite ici une mention spéciale. En certains temps de l'année, le printemps et l'automne, la mer dépose sur le rivage des quantités énormes d'herbes marines, des varechs de toute sorte. Il n'y a qu'à recueillir ces herbes, les mettre en tas et les laisser fermenter avant de s'en servir. Ces herbes constituent ensuite un engrais des plus énergiques.
Les pêcheurs ont encore à leur disposition les déchets de poisson, les têtes de morue et le poisson lui-même pour enrichir leur sol. Seulement, comme la culture, dans les quelques endroits où elle est susceptible de se faire, n'est pas et ne sera point de sitôt la passion dominante des habitants de la Côte, tous ces riches engrais restent à peu près inutilisés.
Le climat est rude et les gelées assez précoces. Le froid y est beaucoup plus vif qu'à Québec, sans compter que les vents soufflent parfois avec une violence inouie. Le vent
de nord-est surtout y sévit avec fureur et ce qui le rend encore plus fâcheux, c'est qu'il lui arrive de tenir des semaines entières.
La neige tombe avec abondance durant la saison de l'hiver; une couche de cinq ou six pieds est chose fort ordinaire. Assez souvent même, cette épaisseur est dépassée. On estime que la différence de température avec Montréal est d'environ un mois.
De Natashquan à Blanc-Sablon, c'est-à-dire dans le Labrador canadien, la côte du Golfe devient de plus en plus rocheuse ; elle est perpétuellement découpée ou échancrée par des anses et des baies étroites, longues, souvent très profondes, presque toujours soustraites aux yeux des navigateurs du large par de nombreuses îles et d'innombrables îlots. A remarquer aussi que sur la totalité de ce parcours, le bois se retire à l'intérieur et se localise sur le bord des rivières.
«Pour le marin étranger à ces passages, écrivait en 1898, M. H. de Puyjalon, qui a passé vingt années de sa vie sur la côte, rien n'est plus effrayant que la côte du Labrador, lorsqu'il l'aperçoit de la haute mer en un jour de tempête.
Il ne voit qu'une ligne ininterrompue de récifs où les eaux viennent se briser en embruns prodigieux. Pour le marin de la côte rien n'est plus hospitalier que cette ligne redoutable, car il sait qu'en arrière il trouvera les havres les plus sûrs, où s'abriteraient toutes les flottes du monde et où les conduiraient les chenaux les plus profonds, si elles osaient tenter de s'y engager. »
Cette disposition spéciale a fait de cette partie de la province le lieu d'élection des oiseaux de mer, des crustacés, des poissons mixtes, des pinnipèdes et des carnassiers terrestres qui en font leur nourriture.
De Kégashka à la baie de Brador, le littoral et les baies sans nombre qui le découpent en tous points, est bordé des roches les plus dures. On pourrait, à la rigueur, dénommer cette région la côte de granit.
Les collines qui s'élèvent un peu en arrière du rivage, se présentent en croupes arrondies et mamelonnées. Quelquefois, elles découvrent aux regards des sommets sourcilleux et aigus ; un peu plus loin, toutes ces hauteurs qui ne dépassent guère quatre ou cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer, sont recouvertes de mousses et de lichens aux couleurs les plus variées.
Le temps et les éléments ont étendu, sur les parties coupées à pic et que l'on ne peut gravir, des teintes violacées, nuancées de gris, de rouge et de noir qui tranchent sur le fond rosâtre de la roche nue.
La base de toutes ces élévations qui bordent immédiatement le rivage de la mer ou des lacs est défendue par une sorte de moraine formée par l'accumulation des roches arrachées à leur flanc par les glaces.
Dans les vallons, la végétation se manifeste avec une vigueur relative, et l'on y rencontre des taillis assez étendus d'épinette, de sapin et de bouleau, s'élevant de temps à autre sur la déclivité des montagnes jusqu'à une certaine hauteur.
Ces bois que l'on croirait à première vue de la plus extrême pauvreté, offrent tous les éléments nécessaires au chauffage, et souvent donnent des pièces de charpente suffisantes pour tous les besoins de la construction.
Nombre de grands lacs, dont les rives sont composées de roches alternant avec des plages sablonneuses, présentent, sur le sommet des plains des couches de sable noir ferrugineux et dans les roches des mouches d'oxydule magnétique et de pyrites.
l6 LA COTE NORD
La côte nord du golfe Saint-Laurent, de même que le Labrador canadien sont relativement peu habités, si l'on tient compte de l'étendue du territoire. Il fut même un temps où toute la population se résumait en quelques familles de pêcheurs et de chasseurs éparpillées dans les principaux postes de pêche. Aujourd'hui qu'on a pris connaissance des immenses richesses que récèle cette région, qui pourrait à elle seule former une province, aujourd'hui, disons-nous, que l'on s'est rendu compte que ses forêts qui s'étendent à perte de vue, que ses mines de fer inépuisables, que ses territoires de chasse, les plus beanx du pays et peut-être du monde entier, pouvaient être utilisés, un courant assez considérable s'est porte de ce côté. Et ce réveil ou plutôt cet exode s'accentuera encore dans de plus fortes proportions lorsque l'industrie naissante aura pris corps, que les mines de fer que l'on rencontre un peu partout seront exploitées, et que les nemrods indigènes ou étrangers se seront pénétrés de l'importance et de la valeur de nos immenses territoires de chasse.
La population actuelle de la région qui nous occupe est de 9,coo à io,coo personnes appartenant à divers nationalités. L'on y coudoie des Canadiens-français, des Acadiens, des Irlandais, des Ecossais, des Jersiais, des Terreneuviens. Ce sont cependant les Canadiens-français et les Acadiens qui forment le groupe le plus important. Voici comment cette population était répartie d'après le dénombrement officiel de 1901 :
259 âmes Anticosti . . . 442 âmes
Moisie .... 1309 "
Natashquan •. . 804 "
Mécatina . . . 213 "
Pte aux Esquimaux 18 18 "
Bonne-Espérance . 903 ' '
Tadoussac .
village .
5ii
Portneuf et Laval.
Iberville.
Bethsiamis .
Escoumains. .
Manicouagan . . 311 âmes Territoire non . Pointe-des-Monts . 529 " organisé (*) . . 48 âmes
Dans ce chiffre total de 10,000 âmes, se trouve compris le groupe de sauvages montagnais et nascapis représentant à lui seul un contingent d'environ 1666 individus. Ces sauvages mènent, comme on le sait, une vie nomade. Leur unique occupation est la pêche et la chasse. Ils sont même les principaux fournisseurs de pelleteries de la compagnie de la baie d'Hudson, de la maison Révillon et des maisons de commerce de Québec. L,e gouvernement leur a cédé trois réserves de terrain sur la Côte-Nord : la première à Bethsiamis, d'une étendue de 63,100 acres; la seconde, aux Sept-Isles, d'une superficie de 640 acres, puis celle des Escou mains, sur le côté sud-ouest de la rivière, d'une étendue de 97 acres. Les antres groupes montagnais auxquels se mêlent mainteuant un certain nombre de Nascapis (2) résident à Mingan, Natashquan, la Romaine et à Saint- Augustin.
Sur la réserve des Kscoumains, il n'y a pas plus de 50 Montagnais. A Bethsiamis, on en trouve 476, aux Sept- Isles 377, à Mingan 236, à Saint- Augustin 198, à Natashquan 72, à la Romaine 157 (3).
Ces tribus sauvages sont en décroissance. Au témoignage des missionnaires de la côte, leur nombre aurait même diminué de moitié depuis le milieu du siècle dernier. On attribue cette prodigieuse diminution à une excessive mortalité des enfants en bas âge, mal auquel on ne peut remédier, vu les conditions de la vie chez les sauvages.
(1) D'après la statistique officielle d'Ottawa, le territoire non organisé sur la Côte- Nord comprendrait 8^,012,728 acres en superficie.
(2) Tout comme les Montagnais, les Nascapis appartienent ià la grande famille algonquine.
(3) Ces statistiques sont pour l'année 1906.