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CHAPITRE V

Pêcheries et territoires de chasse. — Rendement des pêcheries. — Poissons de sport. — La grande pêche de mer. — Pêcheurs américains et terreneuviens.— Les homarderies. — Chasse aux loups-marins. — L'élevage des renards et te prix des fourrures. — Gibier de grève et de mer. — Parcs à huîtres.

LES rivières de la Côte-Nord — on le constatera par les monographies publiées ci-après — sont d'une grande richesse. Toutes ou à peu près regorgent de saumons et de truites. Quelques-unes d'entre elles sont affermées pour une période déterminée à des particuliers ou même à des syndicats, mais le grand nombre relèvent encore du gouvernement de Québec.

La statistique ne nous permet pas de fixer d'une manière précise le rendement annuel des pêcheries sur la Côte-Nord et dans le golfe Saint-Laurent. Ce que l'on sait, c'est que pour l'année 1904, les pêcheries de la province ont rapporté une somme totale de $1.751,397. Or, comme la Côte-Nord et le Labrador canadien sont le principal champ de production, ce ne serait pas exagérer que de prétendre qu'ils ont contribué pour plus des deux tiers au rendement total (!).

Dans ce chiffre, la morue représente à elle seule une valeur de $772,000, le homard, $212,159, le saumon, $158,000

(1) La valeur de la production des pêcheries dans la province de Québec pour l'année 1906, s'est élevée à $2,175,000.

le hareng, $156,000, le maquereau, $35,321, l'huile de poisson, $42,547.

La pêche n'est jamais égale. Il y a les bonnes et mauvaises années, et nul ne le sait mieux que les pauvres pêcheurs du Labrador dont c'est l'unique moyen d'existence. L'année 1904 avait été pour eux une année médiocre et la saison de 1906 a laissé également beaucoup à désirer. Les meilleures années, dans la dernière décade, ont été celles de 1900 et de 1903 qui ont donné pour toutes les pêcheries de la province $2,362,676 et $2,211,792.

On a fait cette remarque que tout le long de la côte, l'exploitation des pêcheries était presqu'exclusivement aux mains de puissantes compagnies qui retirent le plus gros des bénéfices. La remarque ne manque pas de justesse ; pourtant il convient de noter que depuis quelques années, le nombre des pêcheurs le long de la côte s'est multiplié et que bon nombre de familles, indépendamment des compagnies, opèrent maintenant pour leur compte, avec des alternatives de succès et de revers.

Les ressources ichtyologiques et cynégétiques du Labrador canadien ont été étudiées en 1899 et jusqu'en 1901 par M. de Puyjalon, inspecteur général de chasse et de pêche pour le gouvernement de Québec. Il ressort, de ses rapports, soigneusement préparés, que les rivières et les lacs contiennent des poissons d'espèces variées qu'il divise en poissons du fond, c'est-à-dire ne prenant pas l'appât à la surface, et en poissons de sport, mordant à la mouche ou à tout appât en mouvement.

Parmi les poissons de sport citons : le saumon à chair ronge, la truite dite de mer, la truite mouchetée ou de rivière, la ouananiche, le brochet, et parmi les poissons de fond, la silure, la loche, le suceur, le poisson blanc, la truite de lac à chair jaunâtre ou blanche, le meunier ou vaudoise, l'éperlan, l'anguille.

DU SAINT-LAURENT tf

Le saumon à chair rouge remonte frayer très loin vers le nord et ne mord bien à la ligne volante qu'à la fin de juillet et au mois d'août. On prend des saumons à chair rouge de toutes les dimensions. Dans certaines rivières, il atteint rarement plus de quinze livres, dans d'autres la moyenne de son poids s'élève à vingt et à vingt-cinq livres. On en capture aussi de trente à quarante livres, mais plus exceptionnellement.

La truite marine se précipite dans les rivières du Labrador avec une abondance extraordinaire vers le milieu de juin et le commencement de juillet. Elle mord à la mouche avec une avidité surprenante. Elle est très grasse et d'un goût parfait.

La ouananiche que l'on a cru longtemps n'exister qu'au lac Saint-Jean, a été rencontrée en bonne quantité dans deux lacs de la côte : les deux lacs de Washicoutaï. On en a trouvé aussi dans la rivière Coacoachou. Le poids de cet animal'varie de trois à cinq livres.

Le brochet se montre tard dans les lacs de la côte. Il se prend des brochets assez loin des eaux douces, en pleine eau salée, aux environs des rivières Magpie, Saint- Augustin, Coacoachou, etc (').

La grande pêche de la mer, celle qui constitue le plus gros des revenus de toutes ces familles de pêcheurs établies le long de la côte jusqu'à Blanc-Sablon, est celle de la morue. Dans le voisinage de la côte, cette pêche commence ordinairement à la fin de juin pour se terminer avec le mois de juillet. Après cette époque, la morue gagne les bancs du large où les pêcheurs vont la prendre en août et septembre. La bouëtte dont on se sert pour la morue, c'est le lançon, ou le capelan qui vaut encore mieux. Ces petits poissons

(i) Rapport du Commissaire des Terres, 1901. M. de Puyjalon.

se prennent à ia seine. Les grandes compagnies qui se livrent à cette pêche l'expédient en général sur les marchés de l'Amérique du Sud. L,es particuliers l'envoient à Québec et à Halifax où elle trouve un écoulement facile.

Tout le monde sait que le rendement de cette pêche est assez variable. Il y a en effet des années où la morue donne peu ou point. C'est d'ailleurs l'histoire de tous les pays de pêche. Par contre, il se présente des saisons où le pêcheur se dédommage amplement des revers précédents. En 1897, à la Tête-à-la-Baleine, un des postes de la Côte- Nord, un seul pêcheur, Daniel Mange, avait recueilli 850 quintaux de morue. D'autres pêcheurs ont obtenu, dans les années suivantes, des résultats aussi brillants.

D'une manière générale, les pêcheurs de morue se tiendraient pour satisfaits — nonobstant les aléas de cette pêche particulière — s'ils n'avaient pas à souffrir de la concurrence formidable que viennent leur faire chaque année les vaisseaux américains. Si encore ceux-ci se tenaient — comme le veut la loi — à trois milles du rivage, et restreignaient à cette distance, leur champ d'opérations, le mal ne serait pas grand, ma;s se sentant peu surveillés, ils ne se gênent point de s'avancer dans les eaux où travaillent les pauvres petites goélettes de nos braves pêcheurs, et comme leurs navires sont mieux aménagés que les nôtres, leur capture est de beaucoup supérieure à celle de nos gens.

On aura une idée de la pêche excessive et fructueuse que viennent faire les vaisseaux américains dans nos eaux si nous disons que clans la seule année de 1906, ils ont enlevé entre la baie de Shécatica et celle de Blauc-Sablon cent mille quintaux de morue, ce qui représente une somme d'un demi million de piastres (r). Et cela sans le moindre

(1) Ce chiffre nous est fourni par M. A.-E. Joncas, garde-chasse d'uue grande expérience et d'une rare habileté.

profit pour l'Etat et tout au détriment du pauvre pêcheur qui habite la Côte et qui ne compte que sur cette seule industrie pour vivre (2).

La pêche du saumon à la mer constitue une autre exploitation, productive à laquelle s'adonnent un grand nombre de pêcheurs de la côte. Car à côté d'années de production moyenne il y a des années d'excellent rapport. En 1900, les pêcheurs de saumon avaient obteuu, par exemple, les résultats qui suivent : rivière Agouanns, quarante barils, rivière Etamanm, cinquante barils, rivière Washecoutaiy dix-huit barils, rivière Romaine, dans la seigneurie de Mingan, huit barils, rivière Kégaska, 30 barils en 1905, rivière Etamamu, en 1905, 60 barils, etc.

Sealement, à côté de toute cette abondance, il se glisse un point noir qui cause bien des soucis à nos pêcheurs. Ceux-ci soupirent ardemment après le jour où les droits de pêche respectifs appartenant au gouvernement fédéral et au gouvernement de la province seront clairement déterminés. En attendant cette solution, le gouvernement de Québec se borne à donner des licences de pêche au saumon jusqu'à la Pointe-des-Monts, le gouvernement fédérai se réservant le privilège d'accorder des permis de pêche depuis ce dernier endroit jusqu'à Blanc-Sablon.

L'industrie du homard a été longtemps florissante sur la Côte-Nord. Si elle a diminué quelque peu, — et en fait elle a diminué — c'est que l'on a chassé ce crustacé à outrance et surtout sans méthode. M. A.-E. Joncas, garde-chasse

(2) Une récente statistique fédérale (1906) établit que le gain annuel des pêcheurs est en moyenne de $383. Nous n'hésitons pas à dire que sur la Côte-Nord cette moyenne est plus élevée que ce ehiffre.

sur la Côte-Nord, nous fait remarquer qu'à l'heure actuelle, la plupart des pêcheurs de morue font également la pêche du homard et que l'on procède à cette pêche avec si peu de discernement que l'on pourrait bien en préparer la ruine dans un avenir plus ou moins rapproché. Ne serait-il point possible de réglementer la production de ce crustacé comme toutes les autres productions et empêcher ainsi qu'on ne tarisse cette belle source de revenus?

L,es homarderies installées sur les différents points de la côte sont encore assez nombreuses. Voici les noms des titulaires des principaux établissements et des lieux qu'ils habitent.

Woodstawooka Alcide Boudreau.

Pashashibou Christophe Hébert.

Baie de Mascalin Camille Dérape.

Petit- Watsheeshoo Sébastien Tanguay .

Watsheeshoo Prudent Dion.

Piasthe-baie Théodore Tanguay.

Baie à Victor, havre à Puyjalon André Bourke.

Ile Sainte-Geneviève Christophe Cormier.

Ile à-la-Chasse Alfred Biais.

Ile Saint-Charles Philippe L,oyseau.

L,a moyenne de production de ces usines est d'environ soixante boîtes chacune, soit 660 boîtes. Chacune de ces boîtes contient 100 à 120 homards.

En 1900, il a été pris 79,200 de ces animaux entre Saint- Charles et Natashquan, c'est-à-dire sur un parcours d'à peu près soixante milles (1). A Coacoachoo, eu 1905, il en a été recueilli jusqu'à 400 boites.

M. de Puyjalon considère iqu'il n'y a qu'un moyen de conjurer ou d'atténuer toutes les causes destructives de ce

(1) Rapport du Commissaire des terres, 1900.

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crustacé. Ce serait de créer des établissements d'éclosion et d'élevage. La chose serait d'autant plus facile que la côte nord du golfe est merveilleusement disposée pour des tentatives ou des applications de ce genre. Seulement, il faudrait s'y mettre.

La chasse au loup-marin constitue une industrie très lucrative tant sur la Côte qu'au Labrador. On en compte quatre espèces principales : le loup-marin de glace, le loupmarin & esprit, les brasseux et les têtes de cheval. Ces dernières appellations sont les noms vulgaires que les habitants de la Côte donnent à ces animaux.

La chasse au loup-marin se fait de deux manières : au fusil ou au bâton. C'est la dernière manière qui est la plus rapide. Voici comment l'on y procède. Dans la première ou deuxième semaine de mars les goélettes descendent dans le golfe à la recherche des glaces. C'est en effet â cette époque que le loup-marin grimpe sur les morceaux de glace pour y déposer sa progéniture. Ces animaux s'assemblent de cette façon par centaines et parfois par milliers. Les petits sont nourris par la mère pendant huit à dix jours et laissés ensuite à eux-mêmes. A cet âge, ils sont tout à fait blancs et d'un poil mou et soyeux; au bout d'une quinzaine, la mue s'opère et les jeunes loups-marins prennent alors leur couleur tachetée et bigarrée. C'est une excellente aubaine pour les chasseurs lorsqu'ils peuvent mettre la main sur ces jeunes animaux. Les peaux, en effet, se vendent bien et l'huile est meilleure que celle provenant de leurs congénères plus âgés.

Les goélettes, une fois engagées dans les champs de glace, rencontrent assez souvent, pour peu que la chasse les favorise, des troupeaux de loups-marins qui y sont en

quelque sorte échoués. Or, comme ces loups-marins ne peuvent que se mouvoir difficilement et n'ont presque pas d'issue pour fuir, les chasseurs profitent de leur position précaire, et à l'aide d'un simple bâton — auquel ils donnent généralement le nom de tueur — ils en exterminent quelquefois quatre à cinq cents sans désemparer.

S'il arrive que la glace est morcelée, la chasse ne peut se faire alors qu'en canot et avec le fusil.

La chasse terminée, on écorche le loup marin et on traîne, la peau avec la graisse à la goélette qui, une fois chargée, reprend le chemin du village. Puis l'on procède à la dernière opération : le salage des peaux et la fonte de la graisse.

Le loup-marin se prend aussi en automne et en été au moyen de filets qui sont tendus près des endroits où ils ont l'habitude de venir s'échouer; car il faut savoir que le loup-marin se repose tous les jours, à mer basse généralement, à certains endroits, sur des récifs ou cayes, ou même sur le rivage. Alors, en allant chercher son repos, le loupmarin se prend dans les filets, et comme il n'a pas l'instinct de rebrousser chemin, il finit, par s'engager d'une façon irrémédiable dans les mailles du filet.

Il ne faudrait pas croire pourtant que cette chasse n'offre pas d'aléas. Si, par exemple, la glace où Ton a exterminé nombre de loups-marins, se brise ou se désagrège soudainement, tout est à peu près perdu. Les loups-marins s'en vont à la dérive ou s'engouffrent dans le fond de la mer. Il arrive aussi que se voyant cernés de toutes parts par les chasseurs, les loups-marins, obéissant à leur instinct naturel, se groupent en un seul endroit et que sous l'effort de leur poids réuni, la glace s'effroudre, leur laissant ainsi passage pour s'échapper.

Ce qui est encore aussi ennuyeux pour tous ces braves chasseurs de la Côte, c'est la concurrence formidable que

leur font les terreueuviens qui, eux, sont mieux équipés pour cette chasse. Ils arrivent ici avec des bateaux à vapeur qui, pouvant se mouvoir plus aisément que les petites goélettes et offrir plus de résistance à la fureur des flots, font nécessairement de meilleures captures.

La pelleterie, ou si l'on aime mieux, la capture des animaux à fourrures, forme un autre élément de richesse pour la Côte-Nord et le Labrador.

On connaît déjà la réputation des fourrures du Labrador. Elles sont renommées dans le monde entier pour leur beauté, leur finesse et lenr éclat. Les peaux de martre, de loutre, de vison, de renard y sont incontestablement meilleur et plus belles que celles des pays méridionaux. Aussi, quelques-unes de ces pelleteries atteignent elles des prix quasi-fabuleux.

C'est la compagnie de la baie d'Hudson qui se livre le plus en grand à la traite des pelleteries sur la côte du Labrador. Elle y entretient sept postes dont le plus éloigné est celui de Saint-Augustin. Tous ses produits sont expédiés à Londres. Depuis quelqnes années, une puissante maison de Paris, la maison Révillon & frères, s'est installée à son tour dans le Labrador canadien et sa venue en ces parages a eu pour effet de faire monter de trente pour cent le prix des fourrures. D'autre part, les marchands de Québec, de Montréal et de Toronto entretiennent sur différents points de la côte des agents qui trafiquent directement avec les sauvages.

Les fourrures qui sont plus particulièrement l'objet d'un commerce continu et en même temps lucratif consistent en peaux d'ours, de loup, de castor, de loutre, de rat-musqué, de martre, de renards noirs et argentés.

Dans le moment, la préférence — c'est la mode qui le veut ainsi — est donnée aux peaux de renards noirs et argentés qui atteignent des prix fort élevés. Un chasseur blanc des Sept-Iles qui a capturé une quinzaine de ces animaux dans le courant de l'hiver de 1906, a trouvé acquéreur à $225 et à $300. Il y a deux ans — au témoignage de M. A.-E. Joncas, garde-chasse, un autre chasseur avait réussi à vendre un renard argenté pour $650, et un renard de la plus belle robe noire qui fût, pour $1,100. Voilà, n'est-ce pas, des prix qui font rêver et qui attestent suffisamment ce que peut rapporter une chasse faite à' un pareil gibier.

Ces résultats mirobolants ont fait ouvrir les yeux et ont donné à quelques-uns l'idée de se livrer à l'élevage d'un animal qui rapportait de si beaux profits. Les premiers essais ont été tentés simultanément à Piasthe-Baie par un belge, M. Johan Beats, représentant de la maison Révillon, de Paris, et sur quelques autres points de la Côte-Nord. Le docteur Greenfeld, médecin en chef de l'hôpital de Harrington, a fondé, de son côté, un établissement particulier de reproduction à Terreneuve, après s'être pourvu au préalable de renards noirs et argentés sur la Côte.

Nous savons aujourd'hui par les rapports des gardeschasse que ces tentatives d'élevage de renards noirs et argentés, commencées il y a près de trois ans, n'ont pas donné des résultats aussi satisfaisants que ceux que l'on pouvait en attendre. D'abord, en un certain nombre de cas, on n'a obtenu comme produits du croisement de renards à robe noire que des renardeaux rouges ou encore d'un fauve clair, c'est-à-dire des espèces de peu de valeur sur le marché.

En second lieu, certains éleveurs ont éprouvé beaucoup de difficultés à soustraire la jeune progéniture à la voracité de leurs compagnons de captivité. Un certain nombre ont

même succombé sous la dent cruelle de ces derniers. Toutefois, on ne peut pas dire que ce soit là une solution définitive. Il est possible qu'en redoublant de soins et de précautions, qu'en exerçant surtout une plus étroite surveillance sur les jeunes renardeaux qui sont exposés à être mis à mort par leurs commensaux, on arrive à faire réussir cette entreprise qui, il n'y a pas à le nier, serait des plus lucratives pour ceux qui s'y livrent.

La famille de renards noirs de M. Beats, à Piasthe Baie, se compose présentement d'une trentaine de sujets. M. A. Gallant, sur la rivière Agouanus, en possède une douzaine, et dans la région du Lac-Saint-Jean, à Saint- Joseph d'Alma, M. le curé Lavoie a réussi à en élever une demi-douzaine.

En soi, cet élevage du renard que l'on prend avec des pièges ad hoc n'a rien de repréhensible ; il constitue même une industrie des plus recommandables. Seulement, et c'est là la plainte formulée par les chasseurs de la Côte- Nord, certains éleveurs font trop souvent fi de la loi. Ceuxci achètent leurs renards des sauvages et des chasseurs blancs, mais les renards ainsi vendus ont généralement été capturés de mai à septembre, c'est-à-dire en pleine saison prohibée. Et c'est là le mal. Les chasseurs prétendent que cette manière d'opérer est de nature à ruiner les terrains de chasse. M. A.-E. Joncas s'est fait l'écho de ces plaintes dans un rapport adressé au ministère des pêcheries en 1906.

La chasse n'est plus l'apanage exclusif des sauvages montagnais ou naskapis sur la Côte-Nord. Les blancs s'y livrent eux-mêmes depuis quelques années avec la même ardeur et le même succès. Naturellement, le rendement varie chaque année, mais avec la hausse presque prodigieuse qui vient de se produire sur le marché des fourrures, chacun y trouve encore son profit. M. A.-E. Joncas, gardechasse, qui a exploré la Côte-Nord dans toutes ses parties, estimait à $100,000 la production pour l'année 1906. Ce

résultat se trouve encore dépassé en 1907 qui parait avoir été une année exceptionnellement fructueuse. On rapporte en effet que les chasseurs blancs et sauvages ont vendu à eux seuls pour plus de $300,000 de pelleteries. Et dans cette vente les peaux de renards noirs et de vison entrent pour nue large proportion. Il convient d'ajouter à ces chiffres la production de l'île d'Anticosti qui s'est élevée, en .1907, à $5,000 pour les peaux de renard, de martre et de vison.

La chasse au caribou peut se faire également dans d'excellentes conditions sur presque tous les points de la côte. Disons pourtant que cet animal fréquente de préférence les bassins des rivières Saint- Augustin et des Esquimaux.

Le caribou est, comme on le sait, après l'orignal, le plus beau coup de fusil de nos bois. Il se chasse au fusil, avec des chiens, à l'attrape, au cri et au collet, quelquefois même à la fosse, lorsque le terrain s'y prête. Sa chair est savoureuse, quoique moins substantielle que celle de l'orignal. Sa ramure, qui est quelquefois très belle, sert aux mêmes usages que celle de l'orignal. Elle tombe et se renouvelle aux mêmes époques que celle de ce dernier et souvent plus tôt, c'est-à-dire en décembre et même en novembre.

Dans son ouvrage Histoire naturelle, à Pusage des chasseurs canadiens, de l'année 1900, M. de Puyjalon fait une distinction entre le caribou des bois et le caribou des plaines ou du nord. Ce dernier n'est au fond qu'une réduction de celui des bois. Le poids du caribou des plaines dépasse rarement quatre-vingt-dix livres, alors que le caribou des bois peut atteindre un poids variant de deux cent cinquante à trois cents livres.

Le gibier de mer et de grève, sur la Côte-Nord du golfe Saint-Laurent se compose de tous les oiseaux palmipèdes ou échassiers qui viennent nicher, chaque printemps, sur la lisière du littoral et sur les îles, îlots ou roches qui le défendent des flots du large. Presque tous ces animaux, écrit M. de Pnyjalon, ont à différents titres, une importance commerciale dont nul ne semble s'être avisé jusqu'ici, bien que partout ailleurs cette importance soit comprise et exploitée avec profit (1).

Parmi les oiseaux qui fréquentent nos parages d'une manière permanente, on ne peut en citer aucuu qui soit plus intéressant pour ses produits que le canard eïder ou moniac. Nous en voyons au printemps trois espèces : l'eïder d'Amérique ou moniac ordinaire, l'eïder du nord ou moniac passante, l'eïder remarquable ou Wamicootài. Le duvet de ces oiseaux forme, comme l'on sait, un article de commerce très recherché sur les grands marchés de Londres et de Hollande et se paie très cher la livre.

La bécassine est toujours légion dans certains marécages.

Il y a encore les marmettes, les godds, les perroquets, les pigeons de mer, les goélands, etc.

Tous ces oiseaux aquatiques pondent sur la lisière du littoral ou sur les roches du large, et leurs œufs qui sont excellents à manger, sont assez fréquemment expédiés sur les marchés de Boston et d'Halifax.

Il y a une vingtaine d'années, l'exploitation de ces œufs d'oiseaux de mer constituait une excellente opération commerciale. De nombreuses goélettes de faible tonnage venaient prendre des chargements d'œufs. Aujourd'hui, les maraudeurs de Terreneuve et de la Nouvelle-Ecosse sont en train de ruiner cette exploitation. Ils détruisent jusqu'aux œufs couvés que les chercheurs d'œufs épar-

(i) Rapport du Commissaire des terres, — 1900.

gnaient autrefois. Aussi, les plaintes sont générales sur la Côte-Nord et dans le bas Labrador. On se demande si les autorités ne pourraient pas intervenir pour enrayer cette odieuse dilapidation.

Les territoires de chasse de premier ordre sont assez nombreux sur la Côte-Nord. Dans son rapport de l'année 1900, M. de Puyjalon a signalé en plus à l'attention publique certaines baies d'une richesse cynégétique spéciale. Ce sont la baie des Sept-Iles, la baie de la Romaine, la Baie-à-Victor, la Grande-Baie, près de Quetachoo, la Baieà-Jean, la Baie de la Petite-Romaine, les trois baies vaseuses du Bluff.

Les baies que nous venons de nommer ne sont pas uniquement recommandables comme territoires de chasse. On pourrait encore, au moins dans quelques-unes d'entre elles, y installer avec avantage des parcs à huîtres. De l'avis de tous les connaisseurs, il est peu d'endroits dans le pays qui se prêtent mieux à l'industrie ostréicole que la plupart des baies de la Côte-Nord. Elles remplissent toutes les conditions nécessaires pour permettre aux mollusques de se développer, de se multiplier et de vivre en toute sécurité.

La baie du Ouest au nord du cap Whittle, à soixantedix milles de Natashquan, nous a été signalée comme étant l'une des baies les mieux adaptées pour l'industrie ostréicole. Il en est de même des baies de la Romaine, de la baie des Sept-Iles et de cette autre baie que l'on rencontre à la Tête-de-la-Baleine-Ouest.

« Le havre des Sept-Iles, écrivait en 1884 M. A.-N. Comeau, qui connaît tous les coins et recoins de la Côte- Nord pour l'avoir pratiquée pendant près de quarante ans, me paraît être un endroit où l'on pourrait facilement for-

mer des bancs d'huîtres. L'eau n'est pas très profonde, le fond est un peu vaseux, et cet endroit se trouve abrité parfaitement contre les ravages de la mer et des glaces par les îles qui lui donnent son nom.»

On a bien réussi au reste à former des bancs d'huîtres sur les côtes des Etats-Unis, d'Angleterre et de France, où les conditions de terrain ne sont pas meilleures qu'ici. Pourquoi alors n'essayerait-on pas d'implanter chez nous et notamment sur la Côte-Nord une industrie qui devient de plus en plus lucrative?

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