La côte, recueil de chants celtiques anciens inédits;
(( Les antiquaires qui savent régler le temps comme le temps règle toutes choses, romaines, grecques, runiques, prétendent que la langue irlan(Jaise est concitoyenne d'Annibal et porte la tunique tyrienne de Talphabet de Dydon. » Ainsi parle Byron dans le Don Juan, chant VIII, strophe XXIIL Je ne le cite pas en anglais, parce que je ne sais pas Tanglais: ceci ne gênerait pas tels de mes confrères qui copient des phrases anglaises pour m'humilier, mais ne les comprennent pas toujours. Moi, je dirai volontiers Biron comme Mme X..., qui a pourtant
fréquenté les lycées de jeunes filles; ma concierge, elle, prononce Baïronne, ce qui est du plus gracieux effel. Ainsi donc parle Baïronne de la langue Irlandaise. S'il avait su que marins irlandais et marin& bretons fraternisent sur les navires et même ailleurs, il n'eùt pas manqué de le noter, ce bavard, mais il ignorait le Finistère et Quimper, ma ville natale. Erudits de toutes nations! ô véritable confrérie internationale sinon intemationaliste ! je vais encourir vos fureurs! je ne sais pas Tanglais! dans toutes les Sorbonnes du monde, même en Sibérie, on n'a le droit de parler des asperges d'Argenteuil que si on a des teintures d'hébreu et la connaissance parfaite du grec. Tout juif que le ciel m'ait fait naitre, je n'ai pas étudié rhébreu; pour le grec, me promenant dans le fameux Jardin des Racines, ]e n'y ai cueilli que des fleurs. N'attendez donc pas de moi des éclaircissements sur les origines thibétaines du gaelique. J'ai
appris trois mots de breton quand j'étudiais la philosophie â Quimper, sous Tégide d'un charmant homme, Monsieur Louis Dugas. En même temps que je retenais les théories de Bergsou copiées sur un cahier rose, j'entendais les voix des ouvriers brodeurs de mon père et celle de ta bonne, ma chère grand'mère. Jours fortunés de mon enfance! quelques bribes de gwerz introuvables, voilâ toute ma science : elle me vient de ces vieux amis.
II y avait sous ma fenêtre, quand j'étudiais la phiIosoph:e avec m.on camarade Raoul Bolloré que la mort m'a pris hélas! il y avait sous ma fenêtre près de la cathédrale, dans un ateher de brodeurs, les deux Cariou qui chantaient faux, Androz Tlrlandais, surnommé le Tailleur (1) Maigre, Simon le Politi-
(I) Cliez nous, les tailleurs sont en même temps brodeurs.
cien, dit le Beau Paysan, â cause de son ventre, je crois; un certain Nicolas dont je n'ai jamais su le nom de famille et qui n'en avait peut-être pas du tout, le silencieux Jean Le Bail et d'autres chanteurs. Nous devons aussi des remerciements tout spéciaux â Aline Le Dréau et â Louise Guillou... ah! si la place et le temps ne nous manquaient... Ces dames louaient une salle aux gens de bal et de noces près de la gare de Quimper. Que de fois pendant mon adolescence bruyante et studieuse ai-je quitté des quadrilles pour aller entendre des sônes et des gwerz dans une buvette fumeuse qui ser ivcit de coulisses aux danseurs! J'entreprends bien ou mal â propos de conserver des souvenirs d'enfance! II parait que la langue Irlandaise est concitoyenne d'Annibal. II parait que la langue des paysans d'Irlande est la même que la vôtre, chers compatriotes de Quimper. Je n'en sais rien! je parle mal le breton et pas du
tout Tanglais. Je n'ai lu Byron qu'en fran^ais et je me traine sur les textes de radmirable Luzel comme une chenille sur une fleur. Voilez-vous la face, messieurs de la Sorbonne: je suis peut-être la seule personne en France qui n'ait pas lu Byron en anglais! Auj'ourd'hui dans les salons parisiens on cite Carlyle en anglais. Moi, je ne m'en plains pas! Térudition de nos ]oyeux mondains donne aux mceurs une politesse voisine de la perfection. Peu de crimes! et beaucoup de désintéressement! telle est la couleur de Paris... il est vrai qu'on sait Tanglais un peu partout. Je n'ai jamais tué personne et je fais fi de Targent; cependant, on ne me pardonnera pas de ne pas connaitre Fanglais puisque je me mêle de traduire le breton. A Dieu ne plaise que je blâme les braves gens qui vont chercher a Londres le moyen de sentir un morceau de poésie quimpéroise! de ces rapprochements jaillit la lumière, et peut-être que je n'aurais pas su
goùter la beauté des chants du Finistère, si, avec un dévouement remarquable, mon maitre de philosophie ne nous avait pas enseigné la Logique â mon ami Bolloré et â moi. Tout de même, subtil Goblet, qui me défendiez hier de transcrire ici quelques gwerz, sous prétexte que je ne sais pas le sanscrit, vous abusez de Tautorité que vous prêtent des sciences ignorées des autres. Déjâ, avant Timpression de ce recueil, plusieurs celtisants professionnels se sont insurgés devant mon ignorance du chaldaïque: « Eh! messieurs ! calmez-vous, je vous livre des documents, j'amasse des provisions. Je ne suis ni un concurrent, ni un rival. Dieu merci, la fortune m'a favorisé et je ne sollicite ni Tune de vos chaires, ni la place que vous occupez dans la Revue des Deux-Mondes, a côté des plus profonds critiques et des plus grands penseurs de Tépo^ue. Ne voyez en moi qu'un aède qui répète en balbutiant les mélodies dont on a bercé
son enfance. Pour faire aimer le caractère des paysans, il n'est besoin que de les aimer.
Ici et lâ j'ai semé quelques commentaires pour vous faire croire, jeimes gens, que vous êtes dignes de lire quelque chose de grave. J'ai comparé un texte avec une séguedille andalouse, un autre avec un conte japonais. J'ai parlé de rhonorable Hersart de la Villemarqué, en termes, j'ose dire, judicieu^; j'ai répété des notes du grand Luzel, le seul celtisanl qui vaille, n'en déplaise a tous les autres. J*ai fail discrètement allusion aux sanguinaires coulumes des druides; j'cii même glissé adroitement ime note historique volée â Larousse; mais je n*ai pas le dessein d'étonner le public : on n'étonne plus le public. Le public, en ces temps de struggle for life (voilâ trois mots anglais) a vite fait de vous classer avec indifférence dans la caste des marchands de science ou dans celle des marchands d'ennui. Et il passe ! Pour-
tant — et voici deux vérités contradictoires qui n'en sont pas moins deux vérités, arrangez cela, comme vous voudrez, moi je suis fatigué ou paresseux et je n'arrangerai rien — pourtant si 'j'avais voulu t'étonner, bon public... crois-tu cela si malaisé? je t'eusse parlé de ce que tu ignores et dussé-je ignorer ce que toi-même tu n'ignores pas, tu aurais crié : « Cest de Térudition! » Exemples! Savais-tu, avant de venir ici que le premier grenadier de France, le capitaine Latour d'Auvergne, le premier s'avisa de la beauté des chants celtiques ? « L'Armorique, écrivait ce noble soldat, dans ses Nouvelles Recherches sur la Langue et les Antiguiiés des Bretons, rArmorique, écrivait-il en 1 792, a conservé des bardes. . . le caractère de leur éloquence agreste a quelque chose d'antique et d'imposant qu'on est obligé de respecter. )) Vers le même temps, Jacques Le Brigant de Pontrieux (et non de Pontivy ! pourquoi y a-t-il un Musée
Le Brigant â Pontivy?) écrivit des « Eléménis succincts de la Langue des Celles Comerots ou Bretons. Introduclion a cette langue et par elle a celle de tous les Peuples brelons p, où il compare le breton â l'Hébreu et au sanscrit. Connais-tu le chevalier de Fréminville, qui écrivit en 1835, public, Souvestre et tous les sous-Souvestre, les connais-tu? As-tu lu Adolphe Pictet, WiiHams Edwards, et Tauteur du Barzaz-Breiz et de YEssai sur la langue Bretonne, ce génial fumiste Hersart de la Villemarqué? Savaistu, public, qu'Ovide ou Tempereur Julien comparaient la prononciation des Celtes au mugissement du boeuf et au croassement du corbeau? Connais-tu la Cosmographie Universelle de Belleforest, Paris, 1575, qui divise la Bretagne en trois langues? Connais-tu les cartes linguistiques bretonnes du XVII* et du WUf siècle? Sais-tu?... public!... connais-tu?... non! tu ne connais pas... et bien, moi non plus...
J'ai parcouru deux ou trois dictionnaires a rarticle « Celtique )) avec la velléité de devenir savant comme monsieur Goblet. Et puis j'ai trouvé cela trop... difficile et bref me voici résolu â n'être que ce que je suis: un indigène de Quim{>er qui récite assez mal des fables. Si tu veux t'instruire, consulte Dom Lobineau et dom Morice ou Bruyzen de Lamartinière, géographe du roi Philipf>e V, roi d'Espagne et des Indes (1) . Si tu veux qu'on te flatte, public, apprends que les Celtes sont, d'après Callimaque, descendus des Titans. Si tu préfères qu'on t*amuse, lis Cambry et lis-moi... A nous, les transitions!
(I) II faut lire surtout les « Chants Populaires de la Basse-Bretagne » de Luzel, ce monument. A. Le Braz a résumé dans une claire introduction rhistoire de la science celtique.
Cambry était Lorientais; il ne savait pas beaucoup moins de breton que moi, mais il écrivait mieux le fran^ais et il sentait davantage la beauté de la terre. Le Directoire (est-ce bien le Directoire qui était roi de France en 1 794 ?) . Le Directoire le nomma président du district de Quimperlé; une sorte de préfet! Comme président du district de Quimperlé, il fut chargé d'un inventeiire des Biens Nationaux en Basse- Bretagne. II voyagea, poussant souvent lui-même sa berline dans les chemins bourbeux chantés par La Fontciine et qui, depuis les temps du fabuliste, n'avjuent été améliorés que par le duc d'Aiguillon, II a fait le récit de son voyage: les catalogues voisinent lâ avec les anecdotes et les poèmes: c'est un livre précieux et charmant. On y trouve pour la première fois, je crois, transcrits les épithalames â deux voix dont parle Latour d'Auvergne sans les citer. Ces oeuvres de nos bardes sont un peu en-
nuyeuses, mais la peinture des villes bretonnes en 1 794, est, en revanche, amusante. J'ai eu grand plaisir a reconnaitre dans Cambry Timage de ma bonne ville de Quimper: il paraït qu'a Quimper au moment du Directoire, la poésie était â la mode: les curés des paroisses ne dédaignaient pas de tenir registre des improvisations des bourgeois. II y avait un Club littéraire, et une certaine marquise de R... chez laquelle on ne dinait qu'après avoir écrit un madrigal. Moeurs délicieuses! Les marquises d'aujourd'hui n'exigent de leurs convives qu'un peu de tennis et un semblant de piété. Bravo pour la piété, quant au tennis, je lui préfère la... j'allais faire un calembour! (( A Quimper, écrit Cambry, se jouent des comédies... des femmes aimables et jolies paraissent sur la scène avec autant de talent que de modestie. » Voyez-vous ga ! on ne s'embêtait pas â Quimper en 1 794 ; aujourd'hui, quand la Tournée Baret vient nous donner
Tire-au-Flanc ou UAnglais iel quon /e parle, les pauvres acteurs jouent devant !e mobilier théâtral. Le grand Frédéric Le Guyader représente certes avec dignité le souvenir de la littérature urbaine près de notre cathédrale, mais j'ai peur que ma ville ne soit pas aussi flère de sa présence que je le fus jadis de ses encouragements, alors que ma Muse timide, etc... etc... Nous avons encore un beau poète, Joseph Savigny, qui pourrait écrire son nom avec une particule, mais il est plus connu â Paris qu'â Quimper. Nous avons pas mal de peintres et de musiciens valeureux, n'est-il pas vrai, AIexandre Thomas? mais pas autant qu'â Tarascon... Nous avons un orateur, lc célèbre Hémon. — Nous avons eu Anatole Le Braz quelques années au Lycée; mais il a quitté le Finistère pour rAcadémie qui Tappelle. II était professeur dans le Lycée neuf au temps que mes condisciples lui apportaient de leurs bourgades respectives
sa (( Légencie de la Mort en Basse-Bretagne », dont U guérissait le médiocre frangais avec son éclatant style lyrique.
On lira avec intérêt un échantillon de la poésie maritime donné par Cambry comme moderne et qui, dit-il, fait ramusement des matelots. (( La Paimpolaise » de Tépo^ue! Noublions pas que nous sommes en 1794.
Air : Stila qu'a pincé Berg-op-Som:
Un capitaine de vaisseau Qui sétait embarqué sur Teau Un jour, fumant a sa fenêtre, Vit un homme marin paraitre
II avait le nez, le front grand
Et tout le reste a lavenant
11 avait lair dune personne
Hors qu'il était bien plus bel homme.
Prcs du vaisseau il sapprochait Devinez ce qu'il y voyait ?
D'une sirène la figure Qui était peinte en esculpture-
II la voyait, il ia r'gardait Se remuait, se trémoussait !
Bref, il donnait en témoignage Qu'il la voulait en mariage. (i)
Cambry parle aussi d*un certain peintre-poète, Valentin, que sa destinée atlachait â Quimper. II lui trouve des qualités merveilleuses et cite de lui une petite pièce que ne désavouerait pas le plus modeme de nos symbolistes, ce charmeur de rimes: M. André Salmon !
Le roi dc Chypre et de Jérusalem Peut a présent graisser ses bottes !
Car j' lui foutrai son Requiem Pour dormir avec ses marmottes !
(i) Je n'ai pas le livre de Cambry et nia mé-moire défaille ; il manque ici une strophe è la chanson citée par Cambry,
Puis nous irons dans ses Etats Les ramoner du haut en bas Les ramoner du haut en bas !
Ah! pauvre peintre Valentin! c'était en 1794 un de ces types de bohème comme on en voit encore sur les rives de TOdet et jusque dans nos fermes perdues... Ah! si ]'avais de la place et du temps... si j'avais seulement un éditeur!...
Avant de terminer cette causerie pour laquelle je demande quelque indulgence — je ne suis pas orateur — qu'il me soit permis de présenter la défense de mes excellents typographes. Les hommes de Timprimeur Birault ne sont pas au fait de la langue celtique comme nous le serions â leur place M. Théodore Botrel ou moi. II a pu se glisser dans leur travail plus d'une coquille. Ce sera une joie de les relever pour les celtisants professionnels. IIs leur
devront des remerciements. J'en dois moi-même â quelques personnes.
Au remarquable sculpteur sur cuivre et sur bois, Auguste Agero, et au peintre Picasso, dont Téloge n*est plus â faire. Leur connaissance de la littérature catalane m'a procuré une précieuse note.
Je dois des remerciements â mon très distingué collaborateur, M. Julien Tanguy. Simple ouvrier m.écanicien aux ateliers du Métropolitain, M. Julien Tanguy esl cependant bel esprit comme pas un et poète. II demande une place de chauffeur d'auto dans maison bourgeoise. Ecrire â M. Julien Tanguy, chez son restaurateur, 8, rue Cavalotti, Paris. Puissent tous les poètes, mes amis, être aussi modestes!
Enfin voilâ donc une préface! j'avais Tenvie d'écrire une Préface! une vraie Préface! or cette Préface est bien une Préface; personne ne peut le
nier, car rien n'y manque. Elle commence par une citation, comme il sied, et empruntée â un incontestable écrivain de génie : les citations sont toujours empruntées aux écrivains incontestables ; il y aurait pourtant plus de mérite â citer les autres. Elle contlent plusieurs noms propres inconnus, des plaintes sur les moeurs du temps, les souvenirs personnels de Tauteur; des railleries ^â et lâ de ce qu'il admire et plusieurs remerciements (1), c'est une Préface!
Max Jacob.
(1) Je n'oubIie pas ceux que je dois â mes dévoués souscripteurs, notamment â Topulent Mécène: M. Gustave Gompel, qui a souscrik un volume de cinq francs.