SEGONDE VERSION
A Port Louis on a déchargé Un bâtiment chargé de blé De froment rouge bariolé.
Une dem.oiselle joHe de la ville
Et fille d'un grand marchand de drap
Descendit sur le bord de la rivière.
(( Demoiselle jolie si vous le désirez A bord vous descendrez A bord elle est descendue.
Le capitaine lui a dit :
(( Demoiselle jolie, bien y songez
Cette nuit avec moi, vous resterez.
Le Bateau chargé de Blé
SBCONOB VERSION
I Port Louis y ez diskarguet Our bateau fan a blet A kenerh hui hué
Oun damisile brah a ker
A mierh our mahrahour danhi
Ze dicheneut cochti n'deur
Damisile brah ma kerit Deur bord hui dichenay Deur bord ma dicheneut
Heur capitain lara dehit
Damisile brah songet
Hinehouah gue neinh hui chemeil
La demoiselle jolie disait
Sur le pont comme elle se promenait
J'entends mon père qui m'appelle.
Pour venir â la maison soigner mon enfant — Vous n'avez pas couleur sur votre visage D'avoir couché avec mari.
Capitaine si vous ne le croyez Approchez-vous du bord vous rentendrez Et du bord quand il s'est approché Au milieu de la mer elle Ta jeté.
Heur damisile brah or pont Pe houit y pourmnih Gleuh y dad y hui chal
Faut denet deur guer heulet on mab
Pecheut bihue ar on face
Dihon jamais cousquet gour galant
Capitain ma ne kierdent kent Dit cochti bord hui clehueil Agui cochti bord peu d'arih Y crez eur mor dehill baneut
L'Enfanl jeté dans la Mare
PREMIERH VBRSION
bis
Vous tous, gens, écoutez le gwerz (1 ) De Marie-Jeanne la pennerès (2) Qui dans renfer rouge se désale Pour n'avoir pas tenu parole.
Jean le marin son fiancé
Sur rOcéan s'en est allé
« Jusqu'â mon retour, ma promise
Vous n'irez que dans les églises! »
— S'en fâche qui voudra grand'mère J'irai au pardon de Quimper De laiton blanc ferrez ma bête Et bride lui mettez en tête.
(1) On appelle « gwerz » un chant populaire breton d'allure dramatigue.
(2) La pennerès, c'est une jeune fille de bonne famille.
L'Enfaiit jeté dans la Mare
Mar pluche que norh chelehued Our gan hen expres mez groued Ued Marie Jeanne e penneres Car dez pihet hi hivern ze houed
Pe deut partil y fiancé yann Ar mor y dez laret dehyl "De ne monet de neptu eral De neliz petremant cheum ynn till
Donh quet geinet mar fache yann Di mam gorh lar Marie Jeanne De pardon quimper fautan monet A gar y geoh a ben des sahiet
(( Marie je vous embrasserai Mille écus m'en dut-il coùter Sur son chemin elle rencontre Messir Trégoat baron et comte.
— Viens avec moi dans les genêts
— Non mon Dieu jamais je n'irai Laissez passer ma jument grise Depuis deux ans je suis promise
Jean le marin est de retour
II vient pour revoir ses amours
(( Marie est en haut dans les chambres
Qui repasse des coiffes blanches. »
Dans son grand lit de bois sculpté Elle est couché la pennérès (( Malheur sur moi ô bonne vierge Marie est blanche comme un cierge.
Ar y heinn idez cahuet Aoutrou Tregoat a dez laret " Marie , det gue nonn mer foèn Mille scouit dorh me ya de teinh
Pash ! lar Marie Jeanne de Tregoat Gue norh ournan quet monet Bidez deuh vlé y han fianceut Hui dilihai gout nelan quet
A gueur mor pedeut arih yann Aben y a tih eur mam Alerh Marie Jeanne y goulen
Y ma deur lein y repassen
Eur vierh mer gueli ze kousquet Clan a sehuel nel quet Yann dez laret santiz Marie
Y a de meurhuel malheur ar mi
— Je suis en enfer mon cher Jean Avec toutes les mauvaises gens Pour un grand crime que j'expie Priez ma patronne Marie.
(( Kergoat me fit un nouveau-né Et dans la mare je Tai jeté.
— J'entrerai dans un monastère Pour vous délivrer des chaudière*.
Y hihuern hon dlcheneut
Our mab gue Tregoat mez peut
Men deur han peut di behein
He autrou Dué huet hon faut pihain
Malheureus y lahein faut y quet Mehai mi hieu quemeret Hon de monet men our gouvent De behein Dué me buhi durant
Lr'En!aat jeté dans la Mare
SBGONDB VERSION
S'il vous plait, écoutez le gwerz De Marie-Jeanne la pennérès Qui chez le diable se désole Pour n'avoir pas tenu parole
Jean le f>êcheur, son fiancé Sur la mer grand' s'est embarqué « Si vous m'en croyez, ma promise Ne fréquentez que les églises.
Que Jean se fâche, s'il veut, mam'coz' (1| Je vais au pardon de Lamroz (2)
(1) Grand'nière.
(2) Petit pays près de Quimp>er. Nous nc savions pas qu'il y ait eu lâ un pardon; a.
Lanroz, il n'y a ni village ni chapelle. Ceci ne peut être qu'une fantaisie du chanteur.
Qu'on ferre solidement ma bête Et qu'on lui mette harnais en t^irte.
Voilâ â cheval la fiancée Belle comme un jour de marché Belle comme sont les fleurs blanches Avec son costume de dimanche.
Ses yeux sont couleur du beau temps Ses lèvres sont couleur de sang.
Et sa main gauche sur la selle Est comme lait dans une écuelle.
Marie, je vous embrasserai Mille écus m'en dut-il coùter Sur son chemin elle rencontre Messir Trégoat baron et comte.
Non, Messir, laissez-moi passer Dix fois plus vous me donneriez Laissez passer ma jument grise Depuis deux ans je suis promise.
Neuf mois furent bien vite échus (( Gast! )) (I) mon corset ne lace plus Hélas! que ne suis-je aussi maigre Que je fus lorsque j'étais vierge.
Marie prenez ces cent écus Pour quand Tenfant sera venu Et cent écus pour les lisières (2) Je dirai pour vous des prières.
(1) Juron bien connu en Armorique.
(2) La layette.
Lorsqu'est venu le nouveau-né Marie dans son drap Ta roulé Et puis tout droit dans la nuit noire Le pauvre enfant est dans la mare.
Tous les jours que le bon Dieu fait \larie les passe a sangloter Et dans sa chambre il n'est personne Qui soit près d'elle et la console.
<( Bonjour â toute la maisonnée
Où est Marie ma fiancée! »
— Marie est en haut dans les chamb'-*"^
Qui empèse des coiffes blanches.
^essus sa couette de varech
Elle est couché la pennérès
<c Sauf votre grâce, Sainte Vierge,
Marie est pâle comme un cierge.
Je suis en enfer, mon promis Dans les marmites des punis i^our un grand crime que j'expie Vous prierez la Vierge Marie.
Vous avez eu tort Marie-Jean De jeter â leau votre enfant Poür vous délivrer des chaudières J'entrerai dans un monastère.
Le sujet de cette seconde version est le même, identiquement. Nous Tavons donnée, parce qu'elle nous semble plus fouillée, plus « artiste », si on peut se servir de cette expression, en roccurrence. Les détails sont plus nombreux, les descriptions sont plus soignées. Elle est probablement assez récente. Nous avons jugé inutile et fatiguant pour le lecteur de répéter la version celtique.
Retour du marin
— Embrass' moi, ma i>etit' Marie Y a longtemps qu'on ne s'est pas vu
— Embrass'-moi si t'en as envie Mais de mon coeur tu n'auras pas plus.
— Où donc est votre bague Vous ne ravez plus au doigt.
— A la mer dans les vagues Je Tai jeté, Frangois!
— Si vous avez rompu la promesse Moi j'ai gardé la fidélité
— Pour se marier, il faut deux tendresses Et mon coeur vous ne Taurez jamais
— J'en trouverai une autre
— Moi c'est déjâ trouvé.
— Des yeux plus beau que les vôtres • — Moi un porte-monnaie.
Retour du Marin
"- Boucheut tami me Marie bihan Behez guessouh mecheut ou keuleut
— Boucheut tami me gomence gout houant A me halonh nitra quinh pokeut
"- Imen pez lakeut lise Pi hui lakeut tou pize
— Ir mor me hi baneut Francis coutant dokeut
— Mor pez toreud eur liehn sacreut Mi ze mi chemeut fidel beurpeut
— Huet dimihein
A me halonhn y poqeut jamez
— Mi gahuarji y non rat
— Mez mi déja kahuet '- Y delegat ze brahe
— Me kalz arguent dicheut
Plaintes d'un Meurtrier
Cest par un excès d'amour que j'ai tué celle que j'aiinais et maintenant, il n'y a plus que de la nuit pour moi sur terre. Quel changement dans les cam' pagnes et dans la ville!
II n'y a plus une nourriture que je mange sans dégoùt, il n'y a plus de sourire ni d'allégresse pour moi. Tout était fleurs et jardins cékstes, tout n'est plus que poison.
Près de moi veille rennemi, le Satan maudit dont la mort seule ferait mon salut. Cest par un excès d'amour que j*ai tué celle que j'aime; mais qui le sait? sauf celui-la qui a un sourire horrible.
Plaintes d'un Meurtrier
Huet bout re gareut mez laheut nani garen Decheut quen hué hon mé noz hann douar Per ampagne tal y ker boqueheum dicheut quien
Decheut quen bouit a gue deban hem dégout Melan quet quen ouarch ranquet mé ouilar Beurmann garan quet nitra hirot me garit tout
Y cochate hon y hinon eheum eur guiol Deheut quen mer marhue huel me lehuel Laheut mez hani garen huet honn ze queheut guiol
Ouilar ouman quet ar beh hani mez lahet Arh douar mann mechent me poèn de gahuet Me garhait me laheïn me nellan quet
Puis-je ne pas répandre de pleurs sur le tombeau de celle que j'aime. La vie n'est plus pour moi qu'un long remords et je n'ai pas même le courage de la quitter.
(I) Chantée par Anne Cosqueric dc Trégunc en 1887. Elle tenait un débit de tabac et de cidre sur la route dc Concarneau a i'enseigne : " Autant ici qu'ailleurs ".
Les Korrigans
Quand je suis revenu de la foire de Morlaix, j'ai passé près du fossé du château, le trou du diable.
Comme de soleil il n'y avait plus au ciel ni sur terre je faisais le signe de la croix et je disais des Ave.
Bien m'en a pris car j'étais déjâ capturé par les petits hommes hauts d'un pied qui sont lâ sous terrt.
(( Qu'est-ce que vous faites lâ, petits hommes? dis-je aux nains.
• — Nous mettons notre argent â sécher. Le premier layon du soleil le séchera.
— Donnez m'en un peu, que je dis, pour payer k vivrier (1), car si je ne lui donne pas d'argent, il prendra ma vache.
( 1 ) Cest un agent de la Révolution qui réguisitionnait le bétail ou exigeait de Targent. Cette expression donne une date â cette pièce, pleine d'une charmante ironie.
Les Korrigans
A Morlaix y ten a gueur fouer
Y passen cochete eun hor e chatel
Toul eun guiol a hi hann hui gouet Peu de kousquet e gniol a sahuet en luer
Mé laret oun ave a sinh eur gruezmé goued Car tud bihap a guenn douar ze sortilled
Mé goulned gue te petra retui enzeun " Ni lakam oun arguent de sehein
Heur hieutan gniol a ben y sehail I »
Me lare de he digased oun ebed teinh
Huet pehein eur vivrier, car techant y teil ; Mar ranket arguent de han abein
Y guerhet me veurh a me dihuen .
Digasent ou torn me y a de rein dorh
— Tends la main, tu auras de Targent.
Je tendis le chapeau pour en avoir plus : alors les rjttits nains ni'ont jeté dans le fossé et je me suis réveillé ce matin un peu moins saoul qu'hier.
Si j'ayais voulu n'avoir qu'une petite somme, j'en aurdis eu une plus grosse. Mais j'enverrai mon fils demain, il saura être plus modeste en ses goùts.
A me ri me dog huet kahuet mihorh Eunh tud bihan a ben di me baneut
Mer foguel eur mitimann mey diheneut Oun tamik bihanorh mié huei der
Ré a arguent me équeut caret quemer Pihuic kor huehen arih deur guer
Benarhoua niiten me mab me gaseil Guerdan quet tal dohn y reil
J'arrête ici les textes bretons.
La place me manque.
Je tiens les autres a la disposition des
curieux celtisants
Les Deux Vaches
II y avait en Tréguier deux hommes qui vivaient près de la ville, Keramborgne et Quiniou.
Keramborgne n'avait jamais refusé une bolée â personne et Quiniou était avare.
Keramborgne avait une vache maigre et Quiniou avait une vache grasse et Quiniou se moquait de la vache du voisin.
Un jour la vache maigre donna des coups de corne â un arbre et il en sortit de Tor, et Quiniou qui vit cela de sa maison demanda qu'on lui prête la vache.
La vache prêtée, Quiniou la malmena jusqu'â ce qu'elle donnât des coups de corne â un arbre, mais il ne sortait rien de Tarbre.
Alors Quinlou tua la vache de rage, renterra et dit qu'elle était perdue.
Un jour que Keramborgne passait â Tendroit où la vache était enterrée il vit venir un Korrigan qui lui dit : « Prends la terre qui est ici «t sème-lâ sur ton champ! » Et Keramborgne fit ce que le Korrigan disait. Et Quiniou qui vit cela de sa malson prit aussi de la terre â cet endroit mais la terre brùla son champ. Alors Quiniou dit aux gens de police que Keramborgne était sorcier, et les gens de police demandèrent â voir cette terre qui faisait des miracles. Les gens de police ne trouvèrent rien d'extraordinaire â cette terre, et les amis de Keramborgne dirent aux gens de police que c'étaient Quiniou,le sorcier, car ils aimaient
le bon Keramborgne et haïssaient Quiniou. Keraunborgne aurait été pendu si Quiniou n'avait pas demandé sa grâce ( 1 ) .
(1) M. de la ViIIemarqué, qui connaissait râme bretonne, n'aurait pas manqué de voir dans ce conte un symbole de théologie. II aurait vu dans Keramlwrgne rhomme touché de ia grâce, el dans Quiniou celui dont Dieu s'est retiré.
L'Ermite qui a renié la Justice de Dieu
(( Je vais courir le moncie car j'ai renoncé a Dieu! j'ai entendu trop de confessions sur les horreurs de ce monde. Le bon Dieu n'est pas juste et son fils pas davantage!
— Prenez-vous le même chemin que moi, disait le voyageur a. rermite. Je vais â la main droite.
Au bout d'un jour, ils rencontrèrent rHomme au Sac qui pleurait : (( Qu'avez-vous, rHomme au Sac!
M. Luzel, en rapportant une histoire semblable, fait observer que Voltaire Ta utilisée dans Zadig, et qu'il Tavait prise â Parnell, qui Tavait prise a sir Percy Herbert.
On retrouve, dit Luzel, ce trait dans Luther, dans les sermons de Jacques de Vitri, dans la Scala Cali de Jean le Jeune, dans les Cesta Romanorum, dans les recueils de fabliaus, dcins
— Je pleure sur mon ami tué par les brigands. »
Arrivé dans une auberge, ils virent qu'on accusait l'Homme au Sac d'un grand crime : la mort de son ami : (( Vous voyez, dit Termite qu'il n'y a pas de justice au monde!
— S'il n'a pas commis ce crime, il en a commis d*autres, dit le voyageur, qui était un ange. Allez voir sous son lit tout Targent qu'il a volé.
— Dieu fait bien ce qu'il fait, avoua Termite
les yita Pairum, dans le Koran, dans le Talmud, et dans les Mille et un Jours, recueil de cor.tes arabes et persans qui valent bien les Mille et une Nuits. Je n'ai jamais pu lire cette note de Luzel sans penser que ce paysan de génie était un véritable érudit. Maintenant, peut-être, ravait-il volée de toute pièce â un inconnu, comme je I'ai volée â Luzel. Tous les poètes sont des pillards, et Luzel était un poète; mais tous les pillards ne sont pas des poètes, hélas!
Chanson de Marin
Le président, dit Godefroid, m'a donné une petite macliine qui ne marche que lorsqu'il fait froid.
Le président, dit Godechaud, m'a donné assez de résine pour entourer la ville de Quimper. Elle brùle quand elle n'est pas allumée.
Le président, dit Godefroid, m'a donné une petite pendule c'est ]'âme de ma grcind'mère qui parle dans la sonnerie.
Le président, dit Godechaud, m'a donné un ciboire pour mon beurre et dix-huit hosties â mon déjeuner.
Le président, dit Godefroid, a fait courir les rat» sur mon bateau parce qu'on y avait pas dit la messe.
Le président, dit Godechaud, m'a donné une lunette pour voir ce qu'il y a dans la lune : j'ai vu un cercueil et sept cierges autour.
Le présidenl, dit Godefroid, m'a dit qui étciit dans le cercueil. Cest rimpératrice de Chine qui est enterré lâ-dedans avec son époux.
Est-il utile de faire remarquer que Shin veut dire lune dans je ne sais quelle langue orientalc ? Simple coïncidence, dira-t-on :
le calembour qui crée le rythme, le mot président, la lunette pour voir la lune, tout ceci donne un caractère moderne qui éioigne Tidée dun caractère druidique. Je répondrai que le mot président nest pas surprenant dans la bouche de marins même antiques : il a tou)Ours été synonyme de « grandeur/> et lidée de grandeur est une idée poétique pour un matelot. Le nom de Godefroid est un nom fort ancien et le calembour est naturel aux simples. Je nc poserai pas la question de savoir depuis combien de temps les marins bretons connaissent la Chine ; je poserai plutôt la qucstion de savoir sil n'y a pas toujours eu des initiés occultistcs cn Bretagne parmi les officiers de marine par excmple, ouaillcurs.
Chanson d'Amour
J'ai usé guatre paire de chaussures â venir vous voir — Quand vous viendriez sur vos bas, vous ne me plairiez pas davantage!
— Vous ne m'empêcherez pas de dire que vous avez une jolie figure.
— Ce n'est pas vous qui Tembrasserez ! Embrassez ma main si cela vous fait plaisir. — Pourtant je vous ai donné un couteau et une bague.
— Le couteau que vous m'avez donné, je Tai usé a. peler des pommes. La bague que vous m'avez donnée ce n'est pas vous qui Tavez payée.
— Allons! la haie de ma maison est fleurie du côté de ma porte et pas du côté du chemin, c'est signe que vous ne m'aimerez jamais. Adieu! j'irai chercher une couronne de haie au ciel avec les anges.
— Prenez la bague que vous m'avez donnée en souvenir au couvent, car ce doigt-ci est fait pour une autre bague que pour la vôtre.
Retour du Marin
J'ai reconnu la voix du perroquet que je t'ai donné celui qui répétait le premier vers de notre chanson d'amour.
J'ai reconnu les feuilles des arbres et les branches en cerceau.
J'ai recoimu les galons de ton costimie a la fenêtre.
Mais tu chantes une jabadao (1) que je ne reconnais pas.
(1) II y aurait beaucoup â dire siu: Ta jabadao, c'esl une danse chantée â deux temps, je crois, dont les danseurs connaissent les paroles s'ils ne les chantent pas toujours en dansant.
Ah ! tu observes bien le mouvement de la chanson, tu chantes avec soin! n'as tu pas la voix fatiguée, oüblieuse ?
Je reste caché et tu ne devines pas ma présence car tu n'as pas les yeux de Tamour.
Mais! tu pratigues bien les devoirs de rhospitalité, â ce que je vois, puisqu'un homme est dans cette maison. Un homme t'embrasse â son aise! Adieu donc!
Le perroquet, quand je serai sur la mer! je Tentendrai redire le premier vers de notre chanson d'amour.
Histoire de Samson
Samson n'a peut-être pas existé autrement qu'au ciel.
Mais c'est bien le premier mari et le saint dei cocus.
Je ne sais pas s'il est en enfer ou ailleurs et s'il nous entend ou non.
S'il a été puni pour avoir scié les poutres et fait tomber le plafond.
Ou bien si Ton n'a pas tenu compte de ses fautes. S'il a été puni de sa faiblesse envers sa femme.
A moins qu'il n'ait été pardonné a cause de son amour.
Mais je sais bien que si j'étais le bon Dieu.
Je Taurai récompensé de ses peines en lui donnant les clefs du Paradis.
Puis j'en aurai fait le protecteur des hommes d'église.
{1) M. de la ViIIemarqué aimait â retrouver dans nos chants nationaux des souvenirs bibliques. 11 aurait pu commenter cette curieuse pièce, qui doit être d'une haute antiquité. Les mylhes de la Bible ont hanté les imaginations du moyen âge; le mythe de Samson était cher aux graveurs liollandais du XV° siècle entre autres. iLe moyen âge théologique et la pieuse Bretagne se donnent la mam ici. Nous prenons la liberté d'offrir une traduction en vers de cette jolie pièce.
Histoire de Samson
BN VERS
Samson, roi des maris et prince des cocus,
Encor que tu ne sois qu'un homme anagogiqne
Es-tu dans les enfers? ou parmi les élus?
Es-tu puni d'avoir écouté Dalila?
Ou bien oublia-t-on raventure biblique
Qui, pour vous massacrer, Pharisiens, t'aveugla.
Jehovah te jugea-t-il lavé, mon vieux faune?
Pardonné comme un jour Madeleine sera?
Es-tu puni d'avoir démoli les colonnes?
Pour moi qui sais vos cris, amants tenus en laisj
Si j'étaùs Jehovah je t'aurais dit « Samson!
Je te donne en les cieux la clef des vraies liess'*s
lyes moines tu seras la recommandation ! »
Chanson d'un Clerc
Le dix-huitième jour de juin est le plus long de Tannée
Et le dix-neuf décembre est le plus court.
La fête de Zacharie tombe au cinq septembre.
La fête de la Croix est le quatorze septembre.
Le dix de septembre est la Conversion
Et le cinq d'octabre la Résurrection.
La Saint-Sacrement est le premier janvier,
Mais pour moi il n'y a de jours de fête que ceux où
je te vois.
La maison sainte est ta maison.
La mère des villes est Lesneven où tu habites
Et toutes les autres villes ne sont que des couvents de
Puces Même Antioche la ville de Saint-Paul.
Le Soldat
Voilâ le billet du conscrit signé, il faut partir.
<( Aurions-nous cru, ma jolie, qu'un jour on se quitterait !
Adieu mon père! Adieu ma mère! II s'agit de ne pas pleurer!
— Bresl n'est pas loin, mon gargon, tu reviendras au pays. »
Dans un coin du hangar, Anna, la douce Anna est allé pleurer.
Le conscrit la rejoint et lous deux s'embrassent â petits coups.
Deux ans après, dans la ville de Brest, le soldat disait au capitaine :
(( Capitaine! capitaine! laissez-moi revoir mon père!
Mon père, ma mère, ma soeur Maria et aussi Anna Loïc ;
Voilâ deux ans que ye n'ai pas vu mon père, ma mère et ma sceur Maria. ))
L'instituteur du bourg disait au militaire:
(( Le costume militaire vous va bien! De quelle Anna Loïc parlez-vous?
Pour son amoureux qui était au service, Anna Loïc est morte de langueur. ))
Le soldat met la main sur les yeux et cherche la maison de son père.
Maintenant, il n'a aucun plaisir a embrasser ses parents.
Plutôt il s'allonge sur le banc tossel (1) Et il sanglote une journée entière.
Adieu, mon père! Adieu, ma mère! Pour toujours je vais vous quitter,
Je vais chercher â oublier Anna Loïc sur rOcéein d*un côté et de Tautre.
( I ) Le banc qui est devant les lits dans les maisons bretonnes.
Chanson dAmour
Moi qui ai parcouru le monde sur la mer,
Moi qui ai lu des livres et qui suis lassé des chansons,
Je ne me lasse pas de regarder tes yeux.
Moi qui ai connu la Chine, qui ai entendu parler les sages,
Je ne me lasse d'écouter ta voix.
Moi qui ai donné ma santé comme marin et comme clerc,
A moi tu me rends le sang et la force (1 ) .
( 1 ) On ne peut s'y tromper, cette pièce est extrêmement moderne! L*accent est romantique; le sujet ne Fest pas moins: les anclens Bretons ne parlaient pas comme Werther.
io6
L'Auberge de Saint-Accruche
L'auberge de Saint-Accruche chez Guéguen est rauberge des Trépassés.
Jamais pire lieu ne fut au monde. Spiritum sanctum, dominum nostrum.
Monsieur de Kerjean et ses deux compagnons allant voir le roi de France firent escale â Tauberge de Saint-Accruche.
« Qu'y a-t-il dans cette maison qu'on ne se dérange pas pour nous ouvrir.
— Monsieur de Kerjean vous n'êtes pas inconnu dans cette maison, ni vos compagnons Fran^ois Simon et Pierre Legludic! prenez des escabeaux et approchez-vous du feu.
— II y a des taches sur vos mains, Marie Guéguen.
— Ce sont des poules que nous tuons pour la soupe des voyageurs.
— Nous n'aimons pas la soupe aux p>oules. Je ferai le tour de la maison pour volr où sont les poules mortes. »
Spiritum Sanctum, Dominum Sanctum! II y avait un cadavre sous chague lit et sept morts dans le grenier. Dominum Sanctum!
(( Sauvez-nous du bourreau de Nantes, je vous donnerai un coffre d'argent, disait Guéguen â Kerjean, Sauvez-nous du bourreau de Nantes, vous aurez ma plus jeune fille. »
M. de Kerjean disait aux Guéguen: « Je vous sauverai du bourreau de Nantes, car vous ne périrez que de mon épée. »
(1) En patois normand on dit « accrucher » pour dérober subtilement. On appelle Mme Saint-Accruche unc marchande peu honnête. Je livre cette remarque aux folkloristes. Et puisque je suis en Normandie qu'ils me permettent de voyager jusqu'en Picardie. Les gamines de Quimper chantent la chanson suivante:
Le jour de la Saint-Jean des Feux, Autour des fagots j'ai tant dansé, Que j'ai mon souher déchiré.
Trou la lirette
Trou la la liré.
Par le pré je rai ramassé.
Au cordennier in'en suis allé Un pied déchaus, Tautre chaussé.
Trou la lirette
Trou la la liré.
Dans sa maison je Tai trouvé.
Bossu, bossu, beau cordonniter, Ressemeleras-tu mon soulier.
Trou la lirette
Trcu la la liré.
La révérence il m'a tiré.
Oui da, mon coeur, et sans payer.
Trou la lirette
Trou la la liré.
Et pouT ma peine vous donnez Sur volre visage...
Je ne me souviens pas de la fin de la chanson, mais la ressemblance avec la fameuse
chanson picarde du Bouhourdis n'est-clle pas frappante? II n'y a que deux vers ou trois qui diffèrent. Comment la cTianson du Bouhourdis a-t-elle voyagé de Doullens â Quimper?
En cherchant rexplication de ce mystère, j*ai fait des observations dignes d'être conservées. Le mot « braie » qui désigne la culotte du paysan breton correspond au mot picard « braghes ». A Ponthieu, le mot « ablouker »
signifier agraffer avec une boucle; le mot « bloucq » signifie boucle en breton. En patois picard on a « abloukes », « ablukettes ». Le même mot signifie oeuf en picard et en breton: « u ». On trouve dans rilIe-et-Vilaine un mot picard, le mot clampin, qui signitie en Picardie « boiteux » et en Bretagne « vaurien ». J'ai entendu des charretiers picards le même mol pour faire avancer un cheval que des charretiers bretons: « Dio ». Bod veut
dire bois en celtiqu€ et bos a la mêrae signification en picard. J'indique en passant ce»
analogies: des savants professionnels en tireront excellemment les conséquences et les significations originelles; d'autres pousseront Tétude plus avant que je ne puis le faire, pour plusieurs motifs, dont Tun, très fort, hélas! mon ignorance.
Complainte de Saint-Antoine
Divin Antoine, supplie le bon Dieu qu'il illumine mon cerveau pour que ma lémgue raconte le miracle que tu ñs dems le jardin alors que tu avais huit ans.
Petit, il était né dans la crainte du Seigneur; il était gâté par son père et tout le monde radmirciit.
Son père était un seigneur chrétien, honnête et prudent qui soutenait sa maison â la sueur de son front.
II avait un jardin où il ramassait des récoltes de fruits chaque saison.
Un dimanche matin, comme il en avait Thabitude, il s'en alla â la messe, chose qu'il n'oubliait jamais et il appela son fils.
(( Viens, mon fils aimé, écoute : je dois te donner une commission. Tant que je suis â la messe, aie soin que les oiseaux n'abiment pas tout dans le jardin.
Ils entrent dans le jardin, piquent les semences. Cest pourquoi je te dis d'y veiller. Dès que son père fut parti, Antoine fit bien attention et appela les petits oiseaux.
(( Venez, petits oiseaux! laissez les semences! mon père m'a dit d'en avoir grand soin! » Dans les alentours aucun oiseau n'est resté. Tous sont venu â la voix d'Antoine,
Qui dit: (( Pour que je puisse mieux accomplir mon devoir, je Vciis vous enfermer dans cette chambre! » Saint Antoine était content et les oiseaux chantaient gaiement.
Lorsqu'il aper^ut son père, il leur dit de se taire, €t le père, â peine â la porte, commenga â demander:
« Eh bien, fils bien-aimé, t'es-tu occupé des oiseaux? )) — Mon père, n'ayez pas peur, pour qu'ils ne fassent pas de mal, je les ai tous enfermés. »
Le père, qui vit un si grand miracle, en avertit révêque de Quimper, et Tévê^ue de Quimper vint avec une grande suite de chanoines. Tous étaient confondus d'une telle merveille.
Ils ouvrirent les fenêtres pour voir si les volatiles s'en iraient, mais Antoine leur dit: « Que personne ne s'offense, les oiseaux ne s'en iront pas avant que je leur dise de s'en aller.
« Voyons, petits oiseaux, vous pouvez partir! Sortez! Mais sortez par ordre: les moineaux avec les moineaux, les pinsons avec les pinsons, les pies avec les pies, les corbeaux avec les corl>eaux, les corneilles, les hiboux, les éperviers et les chouettes. »
Voilâ le miracle que fit saint Antoine â Tâge cle huit ans.
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La Jeune Veuve
La jeune veuve s'est couchée sur le lit où était le mort et on ne peut Tenlever de lâ. Cest lâ qu*elle veut dormir et elle ne permet pas qu'on change les draps.
Elle repousse ses enfants, elle laisse ses cheveux sans coiffe et sans dessous de coiffe.
Trois jours elle reste sans nourriture; trois jours elle reste sans quitter ses hardes. II faut que le curé et les voisins s'occupent des enfants et de la maison.
La première soupe qu'€lle trempe, elle y laisse tomber des larmes; le premier fuseau, elle n'a pas le courage de le filer.
Quand elle parle â ses enfants, c'est pour leur expliquer leur malheur ou pour leur demander de iaire moins de bruit en jouant.
« Vivrez-vous toujours dans le chagrin avec votre
défunt, ma jolie, demande la soeur du curé; pourtant je sais un jeune homme qui ne prononce votre nom qu'avec respect. II est de Plonéour-Saint- Pol(l).
— Je n'aime pas les gens de Plonéour-Saint-Pol.
— Celui-ci est bien fait de corps et il est libre de son bien.
— Je ne me remarierai que pour me souvenir de mon mari avec quelqu'un qui lui ressemblât.
— Prenez donc celui que je vous propose, car il ressemble au défunt d'âme et de corps. »
( I ) Ce bourg n'exisle pas.
Le Jeune Clerc
Je souhaite que ce gwerz apprenne aux clercs â se garer de rivrognerie. Lon, lon, lciire. etc.
J'étais plutôt domestique qu'élève au séminaire de Nantes, mais j'étudiais assez bien le latin. Lon, lon. laire, etc.
Aujourd'hui que la bonne herbe a poussé sur moi, je peux chanter ce gwerz; il y a autant de repentir dans mon coeur que dans le cceur d'un deimné. Lon, lon, laire, etc.
J'avais juré de n'avoir plus commerce avec les femmes et j'en avais regret, car j'avais laissé ma douce au pays, etc.
Et j'ai rompu mon serment, c*est ce qui cause mon
tourment: ]"ai les jambes rompues de flamme et Ibl langue comme un fer rouge, etc.
Quand je sortis du séminaire de Nantes, la première que je rencontrai m'offrit son coeur pour un écu, etc.
— Passez votre chemin! J'ai fait voeu de ne voir aucune de vos pareilles, etc.
Quand j'arrivai au Guerlesquin, mon pays natal: (( Cest-il vrai que tu sois devenu clerc en dépit de cet anneau de fiangailles, etc. »
— Cest bien vrai, je ne connais plus que la Vierge Marie comme épouse — J'en épouserai un autre et tu seras de la noce pour bénir le festin, etc.
A la noce, me voici! et comme j'avais bu un peu plus de cidre que je n'aurai dù le faire, etc.
Une bonne commère me mena dans un fossé et ce <jue j'avais refusé â ma douce, je le donnai â cette catin, etc.
II est bien dur d'être en enfer pour avoir péché, mais c'est encore plus dur d'y être pour avoir péché mal â propos. Lon lon laire, lon, lon, la, tradéri, déra, lon la.
Chanson de Clerc
J'ai mis la main sur mes livres, il m'a semblé entendre ta voix, ô ma douce !
<( Fermez vos livres et regardez-moi bien!... ))
Hélas! je ne vous vois pas, mais je vous entends.
Quand vous parlez, les poissons de la mer lèvent la tête, les animaux des prés viennent au bord de la route.
J'ai mis la main sur mes livres et j'écoute la voix de ma maitresse :
(( A quoi bon tous ces papiers noircis? et cette robe de capucin que tu désires. N'es-tu pas mieux près de moi. II est assez de prêtres â Morlaix ! )) Mais je n'écoutais pas la voix de Taimée. J'appris ensuite qu'elle s'était noyée par chagrin d'amour.
Depuis, je ne mange ni ne dors de bon coeur, et quand je dis la messe â la chapelle de Tréguier, ce n'est jamais une bonne messe que je dis.
Le Preneur de Filles
Le jeune baron, comme il se promenait dans le jardin, se dit: « II y a Jeanne Lelorit qui est une jolie fille! »
Hélas! pour son malheur et pour le malheur des Lelorit, le jeune baron est arrivé â la maison des Lelorit.
« Bonjour et joie â toute cette maison; où est Jeanne que je la vois? » — Jeanne est allée iusqu'â Morlaix mener un petit veau. »
Sur la route, Jeanne tire un petit veau! Elle ne sait pas ce qui Tattend. Cest un crève-cceur de le dire.
Jeanne a salué Monsieur le baron: « Faites-moi voir votre veau, Jeanne Lelorit! II est inutile d'aller jusqu'â Morlaix, je vais vous Tacheter.
— II est inutile de vous tenir sur le chemin, Monsieur le baron. Cette bête n'est pas pour vous. J'obéirai â mon père et â ma mère. Je la conduirai â la foire. »
En disant ces mots, elle a salué Monsieur le baron; puis elle a marché vers la ville où est la foire: « Jeanne, je vous aurai en dépit de vous. En dépit de vous, vous viendrez avec moi dans la lande. »
II Ta emmenée de force derrière les genêts. Quel crève-cceur pour Jeanne et quel chagrin pour ses parents.
Elle est rentrée a la maison avec une bourse dans la main droite et de la poussière sur sa jupe de drap.
(( Qu'est-ce qui vous est arrivé, Jeanne? » Le baron, que j'ai rencontré, m'a mis â mal sur la lande !
— Le jeune baron ! Je le tuerai avec ma f aucille ou avec ma hache, puisqu'il a pris Thonneur de ma fille.
Un homme du pays de Morlaix qui menaiit ses bêtes a la maison, parce que le soleil était couché, dit au père de Jeanne Lelorit: « Qu'€St-ce que vous attendez au bord de la route? »
— J'attends le jeune homme qui a pris Thonneur de ma fille pour le tuer comme châtiment. »
Le père Lelorit disant en montant entre les poteaux (I) : (( Le bourreau aura ma tête, mais ïai eu celle de ce preneur de filles. )>
( I ) Sans (joute les poteaux patibulaires.
Celui qui a décloiié le Christ
Le fils du seigneur comte de Kerivy n'était pas bon â grand'chose, il ne savait que prier le bon Dieu, mais il le priait avec coeur. Cétait un innocent, comme on dit, et le seigneur de Kerivy n'aimait pas â le montrer. Que]qu'un de ses amis avait dit: « Apprenez-lui un métier, ^a lui fera du bien! » Mais un noble n'apprend jamais un métier â son fils. Un ]our, le fils du seigneur comte de Kerivy dormait près d'un buisson, il senlit qu'il était retenu par la chevelure et il pensa â démêler ses cheveux du buisson. Cétait les fleurs des ronces qui lui pingaient les cheveux, et les fleurs des ronces lui dirent: « Attention! nous te parlons! il faut aller déclouer le Christ â Babylone. Le recteur de Babylone n'est pas un brave homme! Cest lui qui tient Notre-Seigneur cloué sur
une croix dans son jardin. » Toutes les bêtes de la basse-cour disaient â partir de ce jour-lâ au fiils du seigneur comte de Kerivy: « II faut aller déclouer le Christ chez le recteur de Babylone. » Un jour Tâne lui dit: « Monte-moi sur le dos, tu iras chez le recteur de Babylone. Voici un chardon doré qui nous guidera sur la route. »
L'innocent ne comprenait pas ce qui se passait, mais il souffrait de son innocence, et il voyait bien que le bon Dieu Tavait pris en compassion; il mit sa main dans la poche et sentit le chardon doré. Alors il monta sur le dos de Tâne et partit pour Babylone, sans adieu au comte de Keñvy son père.
Arrivé chez le recteur de Babylone, il lui dit: « Vous avez quelqu'un dans votre jardin que je voudrais voir. » Le recteur, tout prêtre qu'il fùt,
ii'avait pas la conscience nette: il avalt un prisonnier dans son jardin.
Alors râne dit:
« Montre-lui ton chardon doré! »
Et quand le recteur de Babylone eut vu le chardon doré, ïl dit:
(( Cest un chardon magique que tu as lâ! Entre donc! il ne te sera pas fait mal! ))
Le Christ, qui souffrait sang et eau sur sa croix, dans le jardin du recteur, dit:
(( Enlève les clous que j'ai aux mains et aux pieds. Prends réchelle qui est le long du mur; desoendsmoi comme tu pourras ! Ppur ta peine, je te donnerai une cuvette de mon sang! Tu te laveras les mains dans mon sang; alors tu perdras ton innocence, puis- •qu'elle te fait tant souffrir. ))
Et par la vertu du Saint-Esprit, rinnocent sut prendre une échelle le long du mur, déclouer le Christ avec des tenailles qu'il trouva derrière un chou, et porter le corps bien heureux de Notre-Seigneur, qui rembrassa.
L'âne lui dit:
(( Au revoir ! Je vais porter la nouvelle au seigneur comte de Kérivy. Tu as perdu ton innocence ! II sera bien content de Tapprendre. »
Quant au fils du comte de Kerivy, il apprit le métier de cordonnier â Babylone.
Un jour, il y eut un concours pour savoir qui ferait la plus joHe chaussure â la fille du roi. II se trouva que ce fut lui qui fit la plus jolie chaussure: la mctin de la fille du roi était la prime donnée au concours. II devint roi. Alors il condamna le mauvais recteur
a mort pour avoir tenu Notre-Seigneur prisonnier sur une croix dans son jardin.
Le seigneur comte de Kérivy aimait son fils; il vint le voir sur le dos de i'âne, qui connaissait maintenant la route. Grande fut sa joie quand il apprit qu'il était le roi de, Babylone (1) .
(I) Ce conte est d'origine théologigue. Le»
théologiens enseignent que chaque fois qu'on dit la messe on crucifie le Christ au ciel une autre fois. Cette crucifixion rend la grâce aux assistants. « AUer déclouer le Christ » signifie, dans l'esprit de Tauteur, acquérir la grâce définitive qui vous dispense de le crucifier pour soi-même et vous donne le droit de le crucifier f>our les autres : c'est devenir prêtre. L'épisQde de la chevelure el rétat d'in.nocence signifient que celui qui veut devenir prêtre doit
avoir le coeur pur et la faveur des anges; la chevelure est le siège des anges dans la figure du Christ. L'épisode du chardon s'explique par la symbohgue: le chardon est la fleur de la Raison et de la Vierge. II est doré parce qu'en symboIique TOr est le signe de la Royauté. Comparez Tépisode de rEchelIe au songe de Jacob de ia Bible: le carré est le signe de rintelligence; une échelle est composée de carrés. Quant â la cuvette de sang, elle fait songer â cette coutume druidique de guérir les guerriers avec des bains de sang. Le sang est considéré en théosophie comrae la Iiqueur de Mars, sans doute â cause de sa couleur rouge : Mars, c'est Taction; c'est aussi le Verbe. Le Christ en donnant une cuvette de sang sacrc â rinnoc«nt le guérissait de ses langueurs.
Parlons aussi de Tâne et de la chaussure. L'âne est ranimal de Tamour. Jésus est entré sur un âne â Jérusalem pour signifier qu'on ne conquiert le monde que par ramour: cet âne était blanc parce qu'il s'agit de Tamour pur. Quant â ia chaussure... il y aurait beaucoup
â dire sur la chaussure... la pantoufle de Cendrillon! la pantoufle des empereurs d*Allemagne par laquelle on doruiait rinvestiture!
les souliers de Noel dans la cheminée ! le baiser sur la pantoufle du pape! etc, etc. La pantoufle est le vêtement du pied, le pied est la fin du corps de Thomme et le commencement de Tesprit, étant la fin du corps. II correspond en symbolique au signe zodiacal des Poissons, qui est le signe de rHumilité et de la Pensée.
Quand les premiers chrétiens dessinaient un poisson pour se reconnaïtre, ce poisson signifiait: méditez et humiliez-vous. L'Humilité et la Méditation sont les secrets de la puissance. II y a lâ un simple problème de psychologie pratique. La pantoufle de la fille du roi dans le conte que j'ai traduit est une simple pantouile psychologique. On le comprendra aisément.
Coiite
II y avait une fois une princesse belle comme réglise de Rome. Un jour, le seigneur de Normandie dit â ses brigands: « Celui qui m'apportera la princesse, la nommée Telle et Telle, aura la moitié de ma Normandie avec ce qui est dessus. » Voilâ les brigands partis: il n'était pas difficile de prendre la princesse, car le père était sans défiance, mais il fallait la conserver. Le père se met en campagne pour avoir sa fille. La France entière est sur les dents. On va chez le voisin de Normandie et après quelques combats on prend le château ; on le fouille, sans le brùler, du haut en bas. La belle était dans Tétable. Les brigands du père allaient partir, désespérés, quand on entend un beuglement. « Tiens!
dit le père! allons donc volr dans la Basse-Cour et dans rEtable! » On arrive dans la Basse-Cour, lâ où étaient tous les Oiseaux, et dans TEtable, où étaient le Boeuf du seigneur de Normandie, saVache, son Ane et son Cheval. On trouva la belle sur une botte de foin frais coupé. « Viens! dit le père! mes hommes t'attendent. — Allez vous-en avec vos brigands, dit la belle, vous êtes cause que je suis dans une étable depuis deux jours. J'ai trouvé un mari, je le tiens et le je le garde. M'en trouveriezvous un autre qui ait su m'enlever par amour> (1). ))
( 1 ) . Rapprocher cette pièce â moralité si moderne de la belle légende de lo... Mais les Grecs n'avaient pas d'esprit. Ce sont les Celtes qui ont inventé Tesprit en ce monde. Les Bretons sont-ils des Celtes, dira-t-on? Je ne répondrai rien.
L'Esprit perdu et retrouvé
J'avais perdu la mémoire et j'avais beau faire des doubles noeuds aux lacets de mes chausses pour me souvenir de mon argent, mettre des cailloux dans mon bonnet. ma mémoire était bien perdue. Un jour, un ange blanc me dit : <( Va chercher Tagneau qui a des yeux partout, tu retrouveras la mémoire. — Est-ce que je prendrais mon cheval ou mon âne. — Tu n'as pas plus de cheval que de mémoire, pauvre diable! prends ton âne. Par le sentier qui a des petits cailloux bleus descends au pré du bord de Teau, lâ est Tagneau qui a des yeux partout. » Quand je revins du pré avec Tagneau, Tange était encore devant ma porte: « Voilâ soixante-dix et cinquante ans que j'e t'attends! ta maison a changé de propriétaire et tout le monde est mort en ville. — Ah! mon Dieu! dis-je
a Tange, pourquoi m'as-tu rendu resprlt de mémolre puisqu'il ne me sert â rien; je vais mourir de faim comme un étranger dans mon pays. — Voilâ le châtiment de rintempérance ! dit Tange, un peu moins de cidre! un peu moins de jolies fiHes et tu n'aurais pas mérité cette legon. Allons! va au Paradis et dépêche-toi... tes péchés te sont pardonnés ( 1 ) . ))
( 1 ) Le dénouement de ce petit conte semble surajouté. On dirait que le conteur après la phrase: « Pourquoi m'as-tu rendu l'esprit? »
a eu peur d'avoir été trop amer devant un auditoire plus candide que lui et il a ajouté quelques paroles de consolation religieuse.
Observons que Tagneau qui a des yeux partout est le même que celui de rApocal^^pse.
La philosophie, TAiKJcalypse et la consolation, voilâ qui donne une origine ecclésiastique â ce conte. L'anecdote du cheval et de Tâne me semble précieuse : je rapprocherai Tâne et le cheval de ce conte d'un âne célèbre, celui de Sancho Panca et de son compagnon Rossinante. Le cheval en symbolique est Tanimal de la Pensée (Pégase, les chevaux marins de Neptune, qui est Tinfini moral comme Tinfini maritime, la jument qui fut la mère de la petite Perséphone, etc, etc). Le cheval de Tinitié Cervantès (tout le monde était initié en ce temps-lâ) est le symbole de la pensée qui s'élève au-dessus de la terre et se meurt d'azur. L'âne de Pan^a est le symbole de la pensée trop terrestre, Tâne étant consacré â la Vénus terrestre. Le choix de ces deux animaux antithétiques prouve rintention allégorique du grand Cervantès dans son roman du Quichotte.
Les Naufragés
— Prends le chat du bord, capitaine, et fais-en nn rôti, dit l'ancien curé. — On ne touchera pas â mon chat, dit le capitaine. La mer est plus noire qu'un chapeau de paysan: voila trois jours que nous sommes affamés. L'ancien curé qui est sur le bateau avec nous prie du matin au soir: « Colombe du prophète Jonas! La colombe aux doux yeux, que le Christ envoie sa colombe ! — Notre bâtiment est percé de trous, dit le capitaine, mais il ne ressemble pas â un colombier. — Que le Christ envoie sa colombe avec le rameau d'oHvier sur notre arche. — Le Christ se moque bien des innocents naufragés,
dit le capitaine. Le mousse, qui est au bout du mât de beaupré, dit: « Ah! voilâ la colombe! » Hélas! ce n*était qu'une mouette! Dans ces vautours de mer est râme des damnés ( 1 ) !
( I ) L'esprit druidigue se manifeste dans cette pièce. L'opposition du chat et de la colombe est !'opposition des deux inteüigences, rintelligence mécanique intérieure ou mercurienne chat et l'intelligence extérieure ou colombe céleste. La note ironique du demier vers montre Tesprit breton qui sait sourire de les plus profondes croyances. Cest ime superstition musulmane que Tâme des damnés est dans les oiseaux de mer: comment ces âmes de damnés ont-elles voltigé jusqu'â TOdel, rivière de Quimper?
Ce Livre a été achevé dMraprimer par Paul Birault, a Paris, 60 rue de Douai, le 31 aoùt 1911 pour TAuteur, 7, rue Ravignan, Paris.
II a été tiré de cet ouvrage trente exemplaires sur papier de Hollande a la forme de van Gelder.