‹ La coucarachaChapitre 1 sur 84 · La coucaracha · texte numérisé non relu

La coucaracha

Vers la fin de la guerre d'Espagne, je me (rouvais h Chiclana, charmant village peu éloigné de Cadix, et renommé par l'efficacité de ses sources minérales ; — on m'avait conseillé ces eaux pour parfaire la guérison d'une blessure assez dangereuse , et mou excellent hôte don Andrès d'Arhan, en m'entourant de tous les soins attentifs d'une amitié délicate , me rendait presque ingrat envers la France, car en vérité j'avais honle de me trouver aussi heureux au fond de l'Andalousie.

On jugera de l'esprit et de l'àme de don Andrès, quand ou saura que, lui témoignant un jour toute ma reconnaissance pour sa sollicitude si bienveillante et si paternelle, je lui demandais pouriant ce

I Piunoiiccz — ConcKrattha.

4 LA COUOARATCHA.

ces paroles bizarres , accompagnées par le tintement de la guitare et le roulement des castagnettes qui se perdaient dans le silence de la nuit.

Et puis moi, je voyais tout cela, mollement couché sur un gazon épais , à travers la fumée d'un excellent cigare, sous un ciel d'Espagne, lorsque les étoiles brillent et que le rossignol chante... — Oh! le plaisir était complet , — car le cadre valait le tableau...

Après une heure passée dans cette contemplation, laJuana se tut elles chants cessèrent...

a Oh! la Juana... la Ciicaracha est-elle donc déjà envolée ?...

— Oui , seigneur...

— Allez donc , mes fdles , et dites à dona Christiana que nous souperons tout à l'heure , et de veiller au gaspacho... yi

Et elles disparurent comme une rêverie d'Orient, comme un songe mauresque ; — alors je pensai à demander à don Andrès de me dire enfui ce que c'était que la Cncaracha.

Selon leurs idées ou leurs traditions , ou plutôt d'après leur manie de tout personnifier... vous diriez, vous, poétiser, — la (Aicaracha est la Mouche causeuse. — Quand ils 'se sentent une irrésistible envie de chanter ou de parler, ils disent que la mouche les a touchés, et il y en a comme vous voyez pour une bonne heure ; il existe même une chanson populaire sur la Cucnraclui , je ne me la rappelle pas tout entière , mais elle commence ainsi :

LA COUCARATCHA. 5

Econtez, écoulez,

Dans st)a \ol

La (îucaracha m'a loiiclie ;

Elle est U.

Oh 1 quelle me pique!

Oh ! qu'elle me démange '.

La Cucaracha.

Ecoutez

— Il faut que je ch.'iute,

— 1! le faut.

tt Vous voyez que tout cela ne dit pas grand' chose; — mais je vois Massarédo ,... le souper doit être prêt , et le gaspacho à point, n Xous soupàmes, et en effet le gaspacho était parfait.

Le but de tout cela est de faire comprendre ce que signifie ce mot la Citcaracha attaché en tête de ce recueil de contes , — sinon amusants , au moins variés.

Que si des critiques me demandent pourquoi j'ai plutôt appelé ce livre la Cucaracha — que Contes^ — je répondrai que cette naïve tradition espagnole m'a paru parfaitement rendre ce besoin insur.monfable de conter ou d'écrire qui nous atteint quelquefois ; car, ainsi que ccîte mouche aux mille couleurs, vive, indocile et légère, qui tantôt repose son vol inconstant sur le front pur d'une jeune fille ou sur la résille d'un hideux Bohémien... l'imagination aussi emportée par une exaltation fiévreuse peut s'abattre sur une fraîche illusion ou sur une réahté sombre et fatale.

Que si le critique obstiné, non encore satisfait de

<i LA COL CAUATCH.^.

cette explication, en veut encore une autre, — je lui dirai, puisqu'il le faut, que j'ai choisi ce titre, parce qu'il se liait par ma pensée à un des plus beaux moments de ma vie ; à cet âge où parfois le repos, l'insouciance et la paresse coupaient si délicieusement une existence active et voyageuse ; à cet âge où j'amassais tant de souvenirs et tant de matériaux,

— sans me douter jamais qu'ils serviraient un jour de base à l'éphémère et fragile monument que je tente d'élever.

Parmi ceux des contes maritimes qui complètent ce volume , il en est un , autrefois publié en partie dans la Mode, — qui est historique, sauf quelques détails. — Je veux parler du combat de Navarin. J'aurais désiré, dans cette relation, donner une marque de souvenir à d'excellents officiers de la marine royale, mes bons et chers camarades du Breslaw,

— dire tout ce que je vis de courage , de sangfroid et de folle témérité prodigués par eux dans cette action meurtrière ; mais il aurait fallu pour cela citer tout l'ëtat-niajor du vaisseau , et ces nobles noms sont d'ailleurs écrits sur une des plus billes pagrs de notre histoire maritime.

Pourrai-jc maintenant répondre à l'un des critiques les plus éclairés de notre époque , qui , tout en ra'encourageant avec éloge à suivre la voie que j'ai tracée le premier, — m'a reproché de n'avoir jusqu'ici rien publié d'historique. — Je crois avoir dit quelque part , — qu'avant de faire mouvoir mes personnages au milieu d'événements historiques,

LA COIjIJAUA ItllIA. ^ 7

j'avais voulu d'abord laniiliariser les lecteuis avec l'étrangeté de leurs mœurs et de leur langage.

J'ose considérer celte première partie de ma tâche comme à peu près remplie. — Aussi m'occupai-je en ce moment d'une de nos phases maritimes les plus glorieuses et peut-être les moins connues par leurs résultats inespérés : — je veux parler de notre guerre dans l'îude en 1780, — sous les ordres du bailli Suffren. — Tel sera du moins le sujet de la Tour de Koat-len^ roman historique qui, je crois, paraîtra bien prochainement.

Et je ne mets cette sorte d'importance à me justifier de ce reproche que parce que j'ai pressenti que notre histoire nationale maritime renfermait des ressources Inouïes pour le romancier, et qu'à la question purement littéraire se joindrait peut-être plus tard une question sociale et politique d'un ordre élevé, si l'on pouvait amener les masses à concevoir l'importance de la marine en France.

Et qu'on me peniictlc de rappeler encore ici ce que j'ai dit ailleurs '.

K Ce que j'appelais de tous mes vœux est enfin 1) arrivé. Une mine puissante et féconde est ouverte. » — Peu m'importe qu'on oublie celui qui l'a si- » gnalée , — si habilement exploitée par ceux que 11 j'ai précédés, mais qui me dépasseront sans doute. Il elle enrichit la France d'une littérature nouvelle.

11 Aussi déjà cette impulsion commence, cette lit-

' Piéf.icc de h\. i' étliliou de PliU et Viol.

8 LA COUCARATCHA.

•s térature maritime se crée , se forme ; le cercle

Ti s'élend. — Déjà des revues nous ont donné des

» excellents mais trop rares extraits des livres que

B nous promettent MM. Jal , Raybaud, Gozlan, Ro-

j mieu. Enfin M. de Lansac et M. Corbière du Ha-

1) vre nous ont aussi donné des ouvrages maritimes

I complets et remarquables.

ï Maintenant, en me voyant citer les noms d'é-

■n crivains aussi honorables , on comprendra et l'on

» excusera en moi, je l'espère, cette vanité de jeune

n homme, qui aime à compter les partisans qui se

■n sont réunis à lui autour d'une bannière qu'il a

D plantée , — mais qu'il n'a jamais eu la prétention

» de porter. »

EuGÈ.XE Sue.

LA

COUCARATCHA.

Page 1