LE BONNET DE MAITRE ULRIK
A la bonue Iienro , c'est un liasarrl , mais ca est.
C'était, je crois, en 1826, il me manquait un homme pour compléter mon équipage , et alors les matelots se recrutaient difficilement à Brest, car on armait beaucoup pour la marine militaire.
Un capitaine de frégate de mes amis m'enseigna l'auberge d'Yvoii-Polard , un des plus grands embauclieurs de rccoitvrance.
En vérité ce sont des gens fort utiles que les embaucheurs, ils accueillent chez eux les matelots sans service et sans pain , les hébergent, les choyent, les engraissent, et vienne un capitaine cherchant un équipage, il s'entend avec l'embaucheur, choisit ses hommes, et paye généreusement leurs dettes à l'hôte sur les avances que chaque matelot doit recevoir au jour de l'embarquement.
C'est donc jusqu'à un certain point la traite des blancs.
1() L.l COUCAKATCIIA.
Or, j'allai trouver Yvon-Po'.ard, rue de la Souris, à son auberge du Cliassc-Marèc ; la rue de la Souris est iiilectc , étroite et sombre , il faut descendre huit ou dix marches pour arriver dans la salle-basse de l'hôtellerie ; el cette espèce de cave est tellement obscure, que, sans le secours de quelques lampes de fer, on n'y verrait pas en plein midi.
Au bas de l'escalier un petit homme roux , trapu et manchot vint à moi, et me demanda civilement ce (|ue je voulais; quand il le sut, il cligna des yeux, d'un geste me recommanda le silence, me prit la main , me lit traverser un couloir noir comme un four, et après quelques minutes de marche, je me trouvai dans une petite salie éclairée par un soupirail.
Alors Yvon-Polard me dit à voix basse : « Mou officier, vous n'avez qu'à regarder et à écouter par celle fente... que vous voyez à cette cloison; il ne me reste que. cinq culottes goiidronuècs à placer ; ils sont là à courir bon bord ; c'est l'histoire de rire en attendant de pousser au large. Vous pouvez les juger ; ils vont tout à l'heure être saouls comme des soldats, et vous savez, mon oftlcier, qu'alors on se déboutonne , qu'on fait voir sous quelle aire de vent on a l'habitude de naviguer. Vous ferez votre choix d'après ce que vous aurez vu , et nous nous entendrons pour le l'cstc. Je vous laisse , mon officier. »
Je collai mon œil à la fente, et je vis les cinq matelots assis autour d'une table noire et grasse, éclairée par la lueur douteuse d'une lampe. Deux femmes
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envinées, l'œil brillant, les cheveux épars, à la voix rauque , leur versaient à boire : ils étaient ivres ou à peu près. Au bout de cinq minutes , deux tombèrent sous la table.
Ils restaient trois : un jeune garçon de vingt ans blond et frais comme une fille ; le second était basané, vigoureux, bien découplé, et pouvant avoir (|uarante ans ; quant au troi.sième, je ne pus voir sa ligure, car il tenait sa tète cachée dans ses mains.
— Pour de vieux caïmans à peau salée, ils portent b mal la voile , dit le jeune garçon en poussant dédaigneusement du pied le corps des deux matelots qui roulèrent sous les baucs... Allons, toi... la Jambe de bois, verse... verse donc, cordieu ! le gosier me démange... j
II s'adressait à une des deux femmes qui avait effectivement une jambe de bois...
Il vida prestement son verre, et continua, après s'être essuyé la bouche au revers de sa manche , et s'adressant à son compagnon basané...
c Est-ce que tu es aussi à la cape,... toi, Pierre? Eh ! mon matelot...
— Xon , — dit l'autre en baisant bruyamment les joues marbrées de sa compagne, qui rajustait sa coiffe... — Mais je pense que nous filons notre câble d'une drôle de manière... et que, si nous trouvons à embarquer, il nous restera de nos avances à peu près de quoi mettre dans l'œil d'un marsouin, et encore ça ne le fera pas loucher...
— Bah, bah!... on embarque ici et au premier
12 LA OOUCARATCHA.
port étranger on prend de l'air ; on s'arrange avec un autre navire... et en chasse... sabordé le capitaine... comme nous avons fait à Saint-Thomas; tu sais bien... heim!... matelot?...
— Je le sais si bien que nous avons gagné quarante gourdes au change ; que le capitaine a été obligé de prendre deux nègres pour nous remplacer, et qu'ils ont si bêtement manœuvré pendant un grain, que la Petite Nanette a chaviré au débouqucment, et que le capitaine a été noyé...
— C'est sacredieu vrai , — dit l'autre avec un éclat de rire; — noyé comme un chien, noyé... aussi vrai que nous sommes aujourd'hui le 13 octobre , et que j'ai donné ma dernière gourde à ma mère !... »
Je pensai intérieurement que ni l'un ni l'autre de ces deux compagnons ne mettrait jamais le pied sur mon navire. J'allais me retirer, fort peu satisfait de ma visite à Yvon-Polard , lorsque le marin qui n'avait dit mat jusque-là leva vivement sa tête d'entre ses deux mains , et s'écria avec un accent indéfinissable :
a Qui parle ici et du 13 octobre et de mère?... n
Ce fut alors un hourra général , et des éclats de rire retentirent dans la chambre.
a Enfin, dit le jeune matelot , il a largué le câble qui amarrait sa langue.
— C'est heureux qu'il ne fasse plus le milord ; on n'est pourtant pas trop déchirée , — dit la Jambe de bois en ajustant son fichu.